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6698Turquie - Europe - 4e congrès de l’Assemblée eur opéenne des exilés (ASP)

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  • Pierre-Yves Lambert
    11 mai 04:09

      ---------- Message transféré ----------
      De : <editor@...>
      Date : 11 mai 2017 à 08:53
      Objet : LE CONGRES DES EXILES ET LE 46e ANNIVERSAIRE DE NOTRE EXIL
      À :


      11 MAI: 46e ANNIVERSAIRE DE NOTRE EXIL

      Doğan Özgüden

      Aujourd'hui, 11 mai... Il est 46e anniversaire du début de notre exil de presque un demi-siècle qui a entièrement bouleversé ma vie et celle d'Inci... 

      Coïncidence: Deux jours plus tard, 13 mai 2017, le 4e congrès de l’Assemblée européenne des exilés (ASP) se réunit à Cologne en Allemagne. 

      Avec les exilés en provenance de Turquie, l’ASP avait été fondée le 15 décembre 2012 dans le but de défendre les droits des exilés politiques et de mener une lutte contre les politiques répressives du régime d’Ankara.

      Depuis cinq ans, la situation des droits de l’Homme en Turquie s’est fortement détériorée et depuis un an arrivent en Europe des centaines de nouveaux exilés en raison de la proclamation de l’état d’urgence suivies des arrestations, purges, assassinats et tortures.

      Avec la participation des exilés de cette nouvelle période de la terreur de l’Etat, la 4e assemblée générale de l’ASP adoptera un nouveau programme d’activités conformes à la réalité de nos jours.

      Quatre intellectuels célèbres morts en exil: 
      Yilmaz Güney et Ahmet Kaya (à gauche), 
      Nazim Hikmet et Fahrettin Petek (à droite). 

      Le constat que rien n’est changé dans notre pays d’origine concernant la violation des droits de l’Homme qui oblige à l’exil des centaines de journalistes, universitaires, artistes, syndicalistes, militants de la vie associative, et même les militaires m’a ramené aux jours du début de notre exil il y a 46 ans.

      Depuis l’interdiction de notre revue Ant le 1er mai 1971, mon nom est annoncé sans cesse par les radios et les journaux dans la liste des gens cherchés par la loi martiale. Déjà, il y a un an, après la grande résistance ouvrière du 15-16 juin, les militaires m’avaient interrogé pendant des heures à cause de mes critiques contre les opérations militaires répressives. Quand on m’a mis en liberté après l’interrogatoire, ils m’avaient menacé ouvertement : « Cette fois-ci, vous ressortez par la porte, comme vous étiez entré, mais, la prochaine fois, il peut se faire qu’il n’en soit pas ainsi… »

      Entrés dans la clandestinité, nous avons tenté d’abord de quitter le pays, soit par les frontières du sud ou par la mer Egée… Sans succès… Il ne restait plus, donc, qu’une seule solution: trouver un passeport falsifié pour s’envoler à un pays étranger. Le passeport commun émis au nom des parents d’Inci était encore valide... Nous changeâmes les photos sur les passeports et, pour ne pas risquer de leur causer des ennuis par la suite, nous effaçâmes les trois dernières lettres du nom de famille Tuğsavul, le transformâmes en Tuğsan et nous diminuâmes le chiffre correspondant à leur date de naissance pour le rendre plus conforme à nos âges. Il n’y avait donc plus d’obstacle à ce que nous partions à l’étranger. Nous étions désormais prêts pour affronter une nouvelle période de notre existence. 

      Les radios donnaient sans cesse les derniers communiqués des autorités de la loi martiale et des nouvelles concernant les décisions de perquisitions et d’arrestations. Cette nuit-là nous ne pûmes pas nous endormir pendant longtemps, car notre tête était occupée par le tapage que feraient les médias aux ordres de la junte si nous étions pris avec de faux passeports, lors du contrôle et aussi par les pressions accablantes qui seraient exercées sur nos familles et sur nos proches. 



      Nous nous levâmes à 6 heures, hébétés d’être restés sans sommeil. Nous fîmes nos adieux à tout le monde et, appelant un taxi, nous prîmes la direction du Bulvar Palas, devant lequel l’autobus de la Lufthansa allait prendre les passagers. Ankara était sous la pluie. Tandis que l’autobus de la Lufthansa s’ébranlait, nous aperçûmes le père d’İnci qui, dans un coin, nous suivait avec inquiétude. En deux semaines, le pauvre homme avait pris des années. İnci en eut les larmes aux yeux. 

      Nous fûmes une ou deux fois contrôlés par les hommes de la loi martiale jusqu’à notre arrivée à l’aéroport. Là, sans trop perdre de temps, nous passâmes au contrôle des billets et des bagages. Nous n’en avions, d’ailleurs, pas beaucoup. Nous n’avions, pour des raisons de sécurité, pris aucun autre document, hormis nos faux passeports. Nous avions bien enregistré dans nos mémoires quelques adresses qui nous permettraient d’établir des contacts en Europe, car nous avions confié à nos proches une liste comportant toutes les adresses et les numéros de téléphone destinés à nous être envoyés à une adresse que nous ferions connaître, si nous parvenions en Europe sans problème.

      Après avoir acheté quelques journaux et revues, nous nous dirigeâmes vers le contrôle des passeports. Nous étions juste en train de nous approcher du policier préposé au contrôle qu’İnci eut une hésitation et s’arrêta, anxieuse, me disant : 

      - Je le connais depuis l’époque où je faisais le reporter à Ankara. Qu’est-ce qui se passera s’il me reconnaît et se souvient de moi ?... 

      - Tu es folle. Je ne serais pas moi-même capable de te reconnaître, avec un autre nom, avec ce maquillage et cette tenue… 

      Le policier contrôla nos passeports. Pour ne pas lui laisser l’occasion du moindre doute ou de tenter de poser la moindre question, le prenant de haut, je lui demandai, sur un ton de gros homme d’affaires: 

      - Monsieur. Ces avions partent toujours en retard. Je me suis plaint au ministre, ces derniers temps. Est-ce qu’il y a du retard ? 

      Le policier répondit d’une voix accablée, comme s’il portait lui-même la responsabilité des retards : 

      - Non, Monsieur. Tous les départs sont normaux aujourd’hui. 

      Il apposa les tampons de sortie et, tout en nous rendant nos passeports, nous souhaita bon voyage. Nous étions, enfin, dans le salon des départs. Par chance, il n’y avait aucune connaissance parmi ceux qui attendaient l’avion. Il n’y avait que des travailleurs migrants retournant de leur pays natal et des touristes étrangers…

      Comme c’est la coutume, nous achetâmes pour les amis que nous allions retrouver en Europe, quelques petits cadeaux modestes. Puis, nous renouvelâmes le stock de cigarettes d’İnci qui, à cause de ces dernières semaines de stress, avait augmenté sa dose quotidienne de deux à trois paquets par jour. Enfin, retentit l’annonce priant les voyageurs de la Lufthansa de monter à bord. 

      Les quelque vingt minutes qui s’écoulèrent entre notre installation sur nos sièges et le moment où les roues de l’avion quittèrent le sol nous parurent des heures, conformément à la théorie de la relativité d’Einstein. 

      Après le décollage de l’avion, nos yeux ne quittaient pas le hublot… Nous dépassâmes Istanbul et la Thrace. A chaque instant, l’alarme nous concernant pouvait être donnée et, tant que l’avion volait au-dessus du territoire turc, il pouvait être contraint à atterrir. 

      Mais non. Le capitaine nous communiqua le fait que nous avions quitté la Turquie. 

      Nous prîmes une profonde respiration. 

      Tandis que j’épluchais, pour la dernière fois, les journaux de Turquie, İnci, sortant un carnet vierge de son sac, commença à y inscrire toutes les adresses et les numéros de téléphone qu’elle savait par cœur ou qu’elle avait pu mémoriser durant ces quelques derniers jours. 

      L’avion allemand, progressant à toute vitesse au-dessus d’une mer de nuages, entraînait vers un avenir fait d’infinies inconnues deux exilés politiques portant les noms d’emprunt de Mehmet Burhanettin et de Hacer… 

      Nous nous arrachions à notre cher pays, qui nous avait vu naître, où nous avions grandi et pour lequel nous avions combattu. Sans imaginer le moins du monde qu’un beau jour, nous serions rendus « apatrides »… Avec l’espoir de revenir dès que possible et de reprendre les choses là où nous les avions laissées, comme si de rien n’était… 

      Tel: (32-2) 215 35 76
      Fax: (32-2) 588 69 53