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Texte de la conférence d'Elie Korotkoff à Brülh

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  • Jean Starynkévitch
    Voici le texte en français de la conférence d Elie Korotkoff au colloque sur les traductions liturgiques qui s est tenu à Brülh du 24 au 29 août 2005
    Message 1 de 1 , 22 déc. 2005
      Voici le texte en français de la conférence d'Elie Korotkoff au colloque sur les traductions liturgiques qui s'est tenu à Brülh du 24 au 29 août 2005 (voir message précédent).



      La traduction des textes liturgiques : un travail en Église


      Note de d'auteur : Ce texte est la mise en forme des deux exposés que j'ai fais lors du colloque Syndesmos qui s'est tenu à Brühl (Allemagne) sur le thème "Liturgical language and translation" du 24 au 29 août 2005. Le premier exposé a eu lieu au cours d'un atelier portant sur la méthode de la traduction, le second au cours d'une table ronde où j'ai parlé davantage du fonctionnement du groupe de traduction et des prolongements de son travail au sein de l'Église orthodoxe en France. À cela je me permets d'ajouter quelques précisions historiques (dans le premier point abordé) ainsi que des considérations plus générales (en conclusion) que, faute de temps, je n'ai pas pu exposer au cours du colloque.
      Pour certains passages j'ai puisé dans des travaux antérieurs : l'introduction que notre groupe avait rédigée pour l'édition de la Liturgie des saints Dons Présanctifiés, l'article "Une nouvelle traduction française de la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome" que nous avions rédigé conjointement Michel Stavrou et moi-même et qui a été publié dans les Cahiers chrétiens, revue de l'ARCHEVÊCHÉ ORTHODOXE ROUMAIN POUR L'EUROPE OCCIDENTALE ET MÉRIDIONALE, Paris, Noël 2001, p. 70-89 et l'article que j'avais rédigé sous le titre "Traduttore traditore ? Réflexions à partir d'une expérience de traduction de textes liturgiques", publié dans le recueil Les mouvements liturgiques. Corrélation entre pratiques et recherches, Conférences Saint-Serge, cinquantième semaine d'études liturgiques, PARIS 2003, EDIZIONI LITURGICHE, p. 173-184.



      « Parthes, Mèdes, Élamites,[...] nous les entendons publier dans notre langue les grandes oeuvres de Dieu ... » (
      cf. Ac 2,9-11).

      « Je prierai avec l'esprit, mais je prierai aussi avec l'intelligence ; je chanterai une hymne avec l'esprit, je la chanterai aussi avec l'intelligence. Autrement, si tu ne bénis qu'avec l'esprit, comment celui qui a rang de non initié répondra-t-il "Amen !" à ton action de grâce, puisqu'il ne sait pas ce que tu dis ?" (I Co, 14,15-16).

      Les deux extraits des Écritures cités en exergue, suffisent à justifier théologiquement la nécessité de traduire dans la langue de différents peuples les textes de la liturgie byzantine. Qui plus est, saint Paul pose comme exigence impérieuse de pouvoir prier « aussi avec l'intelligence », ce qui signifie qu'à partir du moment où une langue est devenue incompréhensible du fait de son archaïsme, un travail de retraduction s'impose.

      Mais mon propos aujourd'hui est autre. Il vise à retracer les raisons qui nous ont amenés à un travail de traduction en groupe, la façon dont nous avons procédé pour organiser ce travail, ainsi qu'à donner un aperçu sur l'évolution qu'il a prise, le tout visant à montrer que la tâche de traducteur de textes liturgiques n'est pas un travail ordinaire de traduction, mais qu'il s'insère dans le tissus divino-humain de l'Église.


      1. Comment et pourquoi le groupe de traduction est-il né ?

      Je commencerai par vous dire quelques mots de ma paroisse Saint-Serge de Radonège à Colombelles, près de Caen en Normandie. Cette paroisse qui s'est organisée dans le début des années vingt du siècle dernier a regroupé des émigrés ayant fui la Russie à la suite de la révolution bolchevique. La plupart d'entre eux ont trouvé du travail dans une usine métallurgique ou dans les mines de fer des alentours, et c'est avec l'aide de l'entreprise qu'ils ont pu construire une église. Lorsque nous sommes arrivés, Nathalie et moi, dans la paroisse en 1963, les dimanches ordinaires regroupaient une soixantaine de fidèles, mais leur moyenne d'âge était d'environ 65 ans. En dehors de deux servants, les jeunes et les adultes d'âge moyen n'apparaissaient que lorsque la Divine Liturgie était suivie d'une pannykhide pour un de leurs parents défunts. À Pâques, bien sûr, l'église débordait, mais il est difficile d'établir la proportion des parents et amis non orthodoxes qui venaient s'associer pour la "Pâque russe". Il va de soi que les offices étant en slavon, ils étaient totalement incompréhensibles aux jeunes, qui ne parlaient presque plus le russe, et même aux moins jeunes. La paroisse était une illustration vivante de ce que Monseigneur Euloge avait constaté déjà avant la dernière guerre mondiale : « L'idée de créer une paroisse française me vint en observant avec tristesse comment l'environnement français captivait notre émigration. Avant la révolution dans beaucoup de familles, en Russie, on donnait aux enfants une éducation occidentale et ils connaissaient souvent mieux le français que le russe. En émigration, les enfants perdaient assez vite l'usage de leur langue maternelle et cessaient de comprendre les offices et les prières de l'Église en slavon. Il fallait prévoir cette évolution. Même si la langue russe se perdait, on devait essayer de sauver la foi orthodoxe et la communiquer à ces Russes francisés. Je ne voulais pas faire du prosélytisme orthodoxe parmi les Français, mais je pensais plutôt à nos enfants russes dénationalisés. » (Métropolite Euloge, Le chemin de ma vie, traduction du p. Pierre Tchesnakoff)

      À l'époque, je n'avais pas lu le livre de Monseigneur Euloge, mais à l'évidence la même conclusion s'imposait : ou bien il était possible d'effectuer un passage à la célébration en français ou la paroisse mourrait avec les derniers paroissiens de la première génération. Pour ne pas m'étendre d'avantage je dirai qu'il a fallu trente ans pour que cette paroisse "russe" se métamorphose en paroisse francophone, mais accueillant tous les orthodoxes de la région et de passage. Ce laps de temps a été nécessaire pour que les anciens ne se sentent pas poussés dehors et que cette mutation se fasse en paix (ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu de moments de tension). Aujourd'hui, grâce à Dieu, nous avons un prêtre et un diacre français de souche et une chorale qui chante en français (seules 4 personnes sont encore capables de chanter en slavon, ce que nous faisons pour le tropaire, lors des grandes fêtes, mais nous avons aussi appris à chanter le tropaire de Pâques en roumain et commençons à l'apprendre en géorgien). Dernier signe de cette évolution, depuis trois ans la paroisse n'est plus seulement dédiée à saint Serge, mais également à un saint local, saint Vigor, l'un des premiers évêques de Bayeux.

      Il faut ajouter que cette évolution a été soutenue et accompagnée par une aide venant de l'extérieur, à commencer par le Père Boris Bobrinskoy, qui le premier est venu célébrer en français, puis le père Pierre Tchesnakoff qui a pris le relais et pendant de nombreuses années est venu une fois par mois (alors que les autres offices se déroulaient toujours en slavon ou partiellement en slavon et en français). Mais il y eut également tout un réseau d'amitiés qui s'est tissé dans l'Ouest de la France, qui a pris le nom de Fraternité orthodoxe de l'Ouest, et qui a été un organisé une entraide pour la formation au chant, à l'ordo, pour la catéchèse et qui a permis à certaines paroisses de subsister, à d'autres de ressusciter et à quelques-unes de se créer.

      Mais à partir du moment où pour nombre de paroisses et communautés le passage à la célébration en français s'est imposé, une autre difficulté a surgi. Même si pour la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome la traduction généralement utilisée était celle des pères Boris Bobrinskoy et Jean Meyendorff, les autres textes, et en particulier ceux des fêtes étaient puisés à des sources diverses (père Mercenier, paroisse Notre-Dame Joie des affligés, père Denis Guillaume …). Chaque paroisse avait ses cahiers, ses photocopies, souvent annotées, corrigées au gré de l'avis de tel ou tel paroissien plus ou moins bien inspiré. Il n'était pas rare que dans différentes parties de l'office le même texte connaisse une traduction différente : ainsi, par exemple, le chant après l'évangile de la résurrection aux matines « Ayant contemplé la résurrection du Christ… » pouvait devenir, après la communion : « Témoins de la résurrection du Christ… » (or personne n'a été un témoin direct de cet événement !). Nous avons pu également recenser jusqu'à 11 versions différentes du Symbole de la foi, ce qui est pour le moins une curieuse façon de témoigner au monde notre unité !

      C'est en partant de ces constatations, qu'à l'occasion du Congrès régional de la Fraternité en Europe occidentale à Toulouse en 1985, un atelier a commencé à réfléchir à la question de l'uniformisation des différentes versions en usage. Il en est résulté la décision de reprendre les traductions par un groupe d'orthodoxes qui pouvait réunir des personnes aux compétences diverses et qui se chargerait de ce travail.

      De la session inaugurale, qui a réuni près de trente personnes, est sorti un groupe de travail d'une dizaine de personnes : théologiens, linguistes, chantres et chefs de choeur, certains d'entre eux cumulant plusieurs compétences. Nous avons ainsi formé une Commission de traduction de la Fraternité qui a commencé à travailler à l'automne 1986. Outre le fait que nous soyons un groupe, une autre spécificité est que dès le début nous avons traduit soit à partir de l'original grec, soit à partir de son calque presque parfait, le slavon. On peut d'ailleurs se poser la question si dans certains cas le slavon n'aurait pas conservé des formes plus anciennes que le texte grec actuel, et en ce sens nous manquons cruellement d'une édition critique des hymnes de la liturgie byzantine. Quoi qu'il en soit, c'est le texte grec qui a, sauf de rares exceptions, la priorité lorsque nous procédons à la mise en commun de nos travaux.


      2. La méthode de travail du groupe et les critères de traduction.

      a. La méthode.

      Commençons par préciser que la composition du groupe s'est légèrement modifiée au cours des années. Certains ont quitté le groupe pour des raisons professionnelles ou de santé. Récemment nous avons perdu un de nos fidèles participants, le père Jacques Legrand, qui est décédé. D'autres personnes, conscientes de l'importance de la tâche sont venues nous rejoindre. Aujourd'hui nous sommes sept personnes : Hélène Aristoff, Ivan Birr-Meza, Véronique Lossky, Sophie et Michel Stavrou, Nathalie, ma femme, et moi-même. Et le groupe reste ouvert …

      Nous essayons de nous réunir une fois par mois, mais compte tenu des occupations des uns et des autres et des temps de congés, la moyenne doit se situer plutôt aux alentours d'une fois tous les deux mois. Par contre à certaines périodes, lorsque nous préparons une édition, les rencontres sont plus fréquentes.

      En règle générale, nous partons d'un projet initial établi par l'un des participants, et c'est à partir de ce projet, que chacun aura étudié et retravaillé que nous discutons. Il va de soit que nous ne sommes pas toujours d'accord d'emblée sur toutes les questions abordées. Certaines d'entre elles ont demandé des tours et des détours (nous en verrons un exemple dans la troisième partie). D'une part nous consultons souvent nos prédécesseurs, nos "pères" dans la traduction. Nous consultons également des dictionnaires, parfois des ouvrages sur la liturgie. Et, pour des questions difficiles, nous demandons l'avis de certains spécialistes. Parfois ce sont d'ailleurs des personnes qui un temps ont travaillé avec nous. Nous demandons aussi l'avis de nos paroissiens, dans les paroisses où nos traductions sont utilisées avant d'être publiées. Enfin, ce sont parfois des fidèles qui se manifestent à nous. Ainsi nous avions édité un feuillet avec quelques prières à l'occasion du Congrès de la Fraternité à Walbourg en 1988. Y figurait entre autre le Symbole de la foi où nous disions, pour le Fils, « et il reviendra en gloire » Ce texte a circulé pendant un temps, jusqu'à ce qu'une personne nous fasse remarquer que c'était repousser le retour du Christ dans un futur inconnu, alors que sa venue était déjà en marche. Ceci nous a amené à reformuler la traduction en : « et il revient en gloire », ce qui marque que l'action du retour est amorcée.

      Mais d'une manière générale, une fois que nous sommes parvenus à un accord, nous ne revenons pas sur les décisions prises en commun.

      Le premier travail qui nous a été demandé par la Fraternité était une nouvelle traduction de la Liturgie des saints Dons présanctifiés. Le projet était déjà élaboré et la nécessité d'une édition était urgente. Le fait de travailler avec cet impératif de "rendement" n'était pas propice à un travail approfondi, mais fort heureusement la Fraternité s'est trouvée en manque de ressources financières pour lancer l'édition et nous avons pu reprendre le projet d'une manière plus approfondie. Cela nous a servi de leçon ! Finalement, entièrement révisée par le groupe, la traduction de cet office est parue en 1993.

      Pendant le laps de temps intermédiaire, nous avons entrepris la traduction des fêtes majeures en commençant par celles de la Mère de Dieu. Aujourd'hui ce travail serait à revoir, car depuis, nous avons affiné nos critères, mais il n'était pas inintéressant de nous confronter à des offices dont le langage poétique est parfois en décalage avec la mentalité occidentale.

      Avant même que nous ayons terminé la traduction de la Liturgie des Présanctifiés, le Père Boris Bobrinskoy, membre fondateur et fidèle participant de notre groupe, nous a demandé de revoir la traduction de la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome qu'il avait établie, il y a quarante cinq ans avec le père Jean Meyendorff. Nous parlerons de ce travail plus en détail par la suite, mais alors qu'il n'était pas encore terminé, nous avons reçu une demande relayée par la Fraternité, de Serge Romensky, qui avait préparé une maquette du Livre des Heures et à qui tenait très à cœur de mener à bien une édition de ce livre. Le lecteur Serge, titulaire d'une Maîtrise de l'Institut Saint-Serge, se savait très malade et, obligé de mettre en sourdine ses activités professionnelles, il avait souhaité faire une oeuvre utile pour l'Église. Avec beaucoup d'humilité il a accepté que son projet soit entièrement revu par le groupe et il a lui-même participé activement à cette révision. Il a été ainsi, jusque à sa mort survenue en octobre 1999, un membre très actif de notre groupe. Peu de temps après, le Livre des Heures paraissait, et il vient d'être réédité (avec de légères modifications) cette année, ce qui montre que ce projet correspondait à un réel besoin.

      Depuis, nous avons pu terminer la traduction des parties propres à la Divine Liturgie de saint Basile le Grand, complétant ainsi, pour les parties qui leur sont communes, le travail fait pour celle de saint Jean Chrysostome. La Liturgie de saint Basile a été publiée par la Fraternité en 2003.

      Enfin depuis 2001, nous travaillons sur un projet qui viserait à éditer in extenso les offices de la Grande Semaine et de Pâques. Ce travail est déjà bien avancé, mais la question la plus délicate qui reste devant nous, c'est de travailler aux notes d'ordo en précisant s'il y a lieu les spécificités des usages grec, slave et roumain (et d'autres éventuellement). Parallèlement, ayant traduit pour le Livre des Heures environ un tiers du Psautier, nous continuons à retravailler la traduction des psaumes, nous basant essentiellement sur l'important travail effectué par le Père Placide Deseille, tout en essayant de rester encore un peu plus près du texte (évitant, quand cela nous semble possible, l'explicitation de certaines images, et cherchant une plus grande cohérence dans la traduction des synonymes [À ce sujet, nous avons remarqué que la traduction slavone des psaumes manquait souvent de cohérence dans la traduction de termes comme "confiance" et "espérance" ; "colère" et "courroux" ; "pauvre" et "indigent". Mais sans doute, pour cette question très pointue sommes nous, nous-mêmes encore loin de la perfection.])

      b. Les critères.

      Pour ce qui est de nos critères, qui se sont affinés au cours des premières années de travail, il est intéressant de constater qu'ils rejoignent ceux formulés par Dom Bernard BOTTE lorsqu'il écrivait en 1953 : « ce que nous avons voulu faire, c'est une traduction qui serre le texte de très près et qui soit en même temps conforme au génie de la langue française » ["Principes de traduction", in Bernard BOTTE, O.S.B. et Christine MOHRMANN, L'ordinaire de la messe, Texte critique, traduction et études, Les éditions du Cerf et l'Abbaye de Mont-César, Paris - Louvain, 1953, p. 49.]. En effet, tout en cherchant à rester le plus fidèles possible au texte d'origine, nous essayons de le rendre dans un "langage intelligible qui ne soit pas pour autant banal, ce qui nous a parfois conduit à faire usage de mots quelque peu désuets mais forts de sens" ["Présentation du travail de traduction", in Liturgie des saints Dons présanctifiés, édité par la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale, Chatou, 1993, p. 9.].

      Nous n'hésitons pas, là où la règle du français voudrait que l'on recherche des synonymes, à répéter certains mots quand cette répétition a manifestement un sens théologique. Ainsi aux matines du dimanche, ton 5, nous traduisons : « Toi qui as mis à mort la mort », ce qui met en valeur le caractère paradoxal du mystère de la Croix [1er tropaire-cathisme. Dans une autre traduction nous lisons : "Toi qui as tué la mort", ce qui est plus conforme à l'usage du français, mais affadit le texte.]. Pour ce qui est de la syntaxe, elle doit être suffisamment claire, car la liturgie est avant tout faite pour être écoutée.

      Beaucoup de textes sont chantés et doivent pouvoir être découpés en phrases musicales, sans que ne se perde l'articulation de l'ensemble. Il est nécessaire de tenir compte de la musicalité du texte. Mais il faut également éviter les risques de confusion auditive. Ainsi à la fin de la prière d'épiclèse sur les dons de la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome, la formule « les changeant par ton Esprit Saint » peut être entendue, pour peu que le prêtre ne prononce pas très distinctement : « l'échangeant par ton Esprit Saint », ce qui en dénature complètement le sens. D'où la formulation que nous proposons : « Opérant le changement par ton Esprit Saint ».

      Bien évidemment, nous recherchons par-dessus tout à rendre avec exactitude la pensée dogmatique, mais en évitant d'utiliser un langage trop technique. Ainsi economia est traduit par « dessein de salut » et philanthropos par « ami des hommes », "économie" et "philanthropie" ayant des sens tout à fait différents dans le français actuel. Comme le fait très justement remarquer Mlle MOHRMANN, la langue de la liturgie doit « garder la distance entre le mystère religieux et spirituel et la vie profane et matérielle, évoquer le sentiment [...] du mystère divin, et surtout élever l'homme au-dessus des choses humaines ». Mais en même temps cette recherche doit être modérée par « le caractère collectif de la liturgie [...] qui accentue le caractère social de la langue et qui tend à ramener celle-ci à un niveau humain. [...] Ainsi on constate toujours une certaine tension entre les deux tâches essentielles de la langue liturgique » ["Le latin liturgique", in L'ordinaire de la messe..., op. cit., p. 35-36.].

      Par rapport à certaines formes propres à la poésie byzantine qui peuvent paraître surprenantes à une oreille occidentale, nous ne faisons pas de choix systématique. Par exemple, nous rencontrons dans certains stichères l'épithète « génisse » attribué à la Mère de Dieu. Et il est tout à fait possible de dire que Joachim et Anne l'ont apportée à Dieu « comme une génisse de trois ans » (bien que cela ne soit pas très esthétique pour une oreille française) [Cf. Présentation au Temple de la Mère de Dieu : Litie à Gloire... et maintenant..., où il est dit : Joachim et Anne "... ont apporté à Dieu, comme une génisse de trois ans, la pure Souveraine". Pour notre part, nous proposons ici de traduire : Joachim et Anne "... ont apporté comme offrande, la pure Souveraine, âgée de trois ans", la fonction de la génisse de trois ans dans Gn 15, 9 étant bien d'être une offrande.]. Mais comment rendre le texte du 2e tropaire de la 3e ode du canon des matines du Samedi de l'Acathiste qui dit littéralement ceci : « Réjouis-toi génisse, qui as enfanté pour les fidèles le veau sans défaut ; réjouis-toi agnelle qui as enfanté l'Agneau de Dieu... » ? Nous n'avons pas encore eu à traiter en groupe cette question délicate, remarquons seulement que seul le terme « Agneau » est biblique. Tous les autres sont des images poétiques propres à une époque et à un contexte culturel et si vraiment il n'est pas possible de trouver aujourd'hui des images équivalentes, on pourrait simplement parler de « mère » et de « fils ». Il en est bien sûr tout autrement des images qui se trouvent dans la Bible et qui à ce titre méritent d'être traduites de la façon la plus exacte possible. Tout cela pour dire que nous cherchons à être le plus rigoureux possible pour tout ce qui approche de près ou de loin les saintes Écritures, respectant l'approche typologique, fondamentale dans le message chrétien, nous permettant d'être plus souples pour ce qui est de l'hymnographie purement poétiques et allégorique.

      Ceci nous amène au dernier critère, qui n'est pas l'un des moindres : c'est celui de la cohérence. Une des constatations dont nous étions partie dès le début, et j'y ai fait allusion plus haut, est le fait que dans un même office, ou dans les offices d'un même cycle, on pouvait dans certaines paroisses retrouver la même prière, le même verset de psaume, avec des traductions différentes. Parfois même dans l'édition d'un même ouvrage, et c'est encore le cas dans des éditions récentes, il arrive qu'une même prière connaisse des variantes [Mes frères et amis ! Nul n'est sans péché. S'il vous arrive de faire une telle constatation dans une des éditions de la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale, ne manquez pas de me le faire savoir au plus vite. Merci d'avance.]. Les prières et les hymnes de la liturgie byzantine sont composées, comme on le sait, d'un tissus de citations et de références scripturaires, fréquemment psalmiques. Il est donc indispensable que les fidèles qui écoutent l'office puissent repérer ces références (qui sont plus ou moins explicites) ; d'où la nécessité pour le traducteur de veiller à ce qu'elles soient chaque fois traduites à l'identique. En ce sens, il eut été bon de commencer, comme l'ont fait d'illustres prédécesseurs, par traduire les Écritures. Précisons que toutes les citations bibliques sont tirées de la Septante, qui est le texte scripturaire de référence pour la liturgie byzantine, ce qui permet de faire des recoupements avec des écrits des Pères, dont certaines prières ou hymnes ne sont que des reprises.

      3. Au-delà du groupe de traduction.

      Je pense que vous avez déjà pu sentir à quel point ce travail de traduction, du fait même de son histoire ancrée dans une démarche pastorale, de la complémentarité des personnes qui y prennent part, d'une certaine souplesse dans l'accueil de nouveaux participants, d'ouverture à des propositions inattendues, tout en conservant d'une façon claire certains critères, est pour les membres du groupe une véritable expérience de vie ecclésiale.

      Il se trouve que la Providence nous a menés encore un peu plus loin, en partie à notre propre initiative, en partie sans que nous puissions même oser l'espérer.

      J'ai évoqué plus haut la demande du père Boris Bobrinskoy de reprendre la traduction de la Liturgie de saint Jean Chrysostome à laquelle il avait lui-même participé. Tout naturellement cette traduction a été notre base de départ. Chacun préparait ses remarques et celles-ci étaient mises en commun. Certains points difficiles étaient débattus, puis repris après réflexion et recherches. Pour cette liturgie, et plus tard celle de saint Basile, nous avons pu bénéficier du travail critique de Trembelas, mais aussi de remarques de liturgistes comme les pères Henryk Paprocki ou Enrico Mazza.

      Parfois nous avons errés. Ainsi pour la difficile question du « béni soit » et « béni est ». Nous sommes passés par une étape où systématiquement nous avons commencé les bénédictions des offices avec l'emploi du présent. C'est ce dont témoigne l'édition de la Liturgie des saints Dons Présanctifiés (1993). Par la suite nous avons rétabli la distinction entre les formes grammaticales de la bénédictions propre aux vêpres, matines et autres offices et celle du début de la Divine Liturgie : « Béni est le royaume… » [Pour les personnes intéressées, voici la justification élaborée par Michel Stavrou : Le prêtre dit en grec : Evlogitos o Théos.... Il n'y a pas de verbe. Mais en français, nous serons obligés d'exprimer le verbe être sous-entendu. Le choix de l'indicatif présent sera justifié par le fait que si c'était un optatif, le grec l'aurait préciser en introduisant dans le texte l'optatif présent du verbe être (éiè), comme il l'a fait dans d'autres textes (par exemple, Ps 112,2 : Que le nom du Seigneur soit (éiè) béni dès maintenant et à jamais).].

      Un autre exemple de difficulté concerne le début de la Doxologie dite par le pêtre avant la bénédiction initiale : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux... » (Lc 2,14). La suite est traduite dans la majorité des Bibles françaises par « paix aux hommes de bonne volonté » ou « paix aux hommes qu'il aime », les exégètes retenant la leçon evdokias et non pas comme l'édition grecque du Patriarcat oecuménique evdokia. Or l'hymnographie byzantine fournit un éclairage propre sur cette question. Le tropaire (apolytikion) de la Présentation au Temple de la Mère de Dieu commence ainsi : « Aujourd'hui se prépare la bienveillance de Dieu, et le salut des hommes est proclamé... ». Quelle est donc cette « bienveillance » qui se prépare ? Il s'agit évidemment de la venue du Christ, qui est la Bienveillance du Père, et nous retrouvons cette expression dans l'office de la Paramonie de la Nativité quand il est dit dans un tropaire de Prime : « ...aussi Adam est-il renouvelé avec Ève et il clame : La Bienveillance est apparue sur la terre pour sauver les hommes ». Et combien plus encore, est éclairant ce passage d'un des tropaires de Sexte, paraphrase du verset de saint Luc : « Gloire au plus haut des cieux à Dieu qui est dans la Trinité, par lequel la Bienveillance est apparue parmi les hommes ». Enfin, dans la fête de la Nativité même, un stichère des Laudes évoque la Mère de Dieu « devenue la Mère de la Bienveillance du Père ». Dans ces conditions, « Bienveillance parmi les hommes » apparaît moins comme un souhait moral que comme l'affirmation dogmatique de la venue du Fils de Dieu dans la chair (interprétation pleinement en accord avec le contexte de Luc 2 qui raconte la Nativité du Christ).

      Mais ce qui est plus intéressant pour notre propos d'aujourd'hui, c'est le développement qu'a connu cette entreprise. Une fois le travail de retraduction terminé, nous avons décidé, en juin 1994, de consulter un certain nombre de personnes à titre d'experts. Nous avions en faisant cela deux objectifs : d'une part nous éprouvions la nécessité de partager notre travail, conscients du fait que cette Liturgie est, avec celle de saint Basile, le pilier sur lequel se fonde la célébration liturgique dans son ensemble ; d'autre part nous voulions sensibiliser les personnes consultées à la nécessité de parvenir à l'unification des textes que nous utilisions pour la célébration. Sur 27 personnes consultées, 18 ont répondu ce qui montre l'intérêt suscité. Parfois les avis étaient diamétralement opposés, et cela nous a obligé à retravailler certains points. Parfois l'un des experts soulevait une question importante qui nous avait échappé. Et parfois aussi nous étions confortés dans nos choix. Ayant rassemblé un dossier de plus de 80 pages de notes, il nous a fallu revoir entièrement notre travail.

      C'est au moment où nous étions entrain de l'achever que l'Assemblée des évêques orthodoxes de France (AEOF) chargeait le président de sa Commission liturgique, Nicolas Lossky, de lui présenter un projet de traduction de la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome. Après une première consultation de la Commission, ce fut notre travail qui fut choisi et une fois amendé par elle, présenté en juin 2000 aux évêques.

      Mais après que la traduction fut remise entre les mains des évêques, de nouvelles propositions d'amendement apparurent. En définitive un groupe de travail restreint, composé de deux évêques et de deux laïcs qui, après avoir réfléchi sur les questions litigieuses, soumit un nouveau projet à l'ensemble des évêques qui approuvèrent le texte en 2002. Il semblerait actuellement qu'il devrait faire l'objet d'une édition.

      Ce qui est nouveau dans ce processus, c'est que le texte a reçu l'approbation de tous les évêques du pays, alors que les précédentes éditions de textes liturgiques en France ne recevaient la bénédiction que d'un évêque, au mieux de deux.

      Toutefois on peut se demander : une fois le texte publié, quel sera le sort véritable de ce travail ? Sera-t-il utilisé tel quel ou recevra-t-il des modifications de la part de tel ou tel prêtre qui personnellement aura une préférence pour d'autres formulations. Ceci pour dire que deux qualités sont indispensables au traducteur de textes liturgiques (nous avons eu l'occasion de le constater à l'occasion d'échanges entre traducteurs à Brühl) : la patience et l'humilité. Cela aussi fait partie de la vie en Église.


      4. Et après !

      Même si nous pensons faire un travail sérieux, nous sommes loin de prétendre à l'infaillibilité. Notre groupe est assez bien rôdé, mais comme je l'ai dit plus haut, il n'est pas fermé et il serait utile qu'il puisse s'ouvrir à d'autres collaborations et en particulier à celle d'autres traducteurs francophones (et pas seulement français) [Cela a été proposé dans la discussion par Christophe d'Aloisio, et j'y souscris pleinement.].

      Mais par delà les traductions il y a aussi la création. Nous n'avons fait que de l'évoquer au cours du colloque, mais il est évident que la vie de l'Église ne s'arrête pas à la liturgie byzantine. Nombre de saints occidentaux attendant leur office. Certains, comme saint Ambroise de Milan en ont un dans nos Ménées (au 7 décembre), mais il est peu instructif sur la vie et l'œuvre du saint. D'autres, comme saint Martin de Tours en ont un depuis peu, deux même pour ce dernier, ce qui en soi ne serait pas forcément un mal si ces offices ne se contentaient pas généralement des poncifs de l'hymnographie byzantine de la période où elle est devenue plus allégorique que catéchétique et théologique. Saint Silouane de l'Athos, qui connaît aussi deux offices, est mieux loti, puisque l'un d'entre eux apporte une vision plus concrète sur la vie et l'oeuvre ascétique du saint.

      Autrement dit, il ne s'agit pas seulement de créer, comme l'appelle de ses voeux l'Assemblée des évêques orthodoxes de France [voir le communiqué du secrétariat de l'AEOF]. Surtout si cette création est une copie de modèles déjà connus. Il est d'ailleurs curieux que dans ce communiqué qui encourage la traduction et la création, nulle mention n'est faite de la Commission liturgique créée par cette même Assemblée des évêques, comme si elle n'avait aucun rôle à jouer dans ce processus. Est-ce un encouragement pour chacun de faire selon son bon vouloir ?

      La question a été reprise à l'occasion du Congrès théologique de l'ACER-MJO en mai dernier [Voir SOP n°300, p.6]. Suite à une intervention de Jean Tchékan "un débat animé [… a porté] entre autres sur les questions suivantes : que faire face à la multiplicité des traductions qui constitue une sérieuse entrave à la mémorisation des textes liturgiques [...] ? Ne faudrait-il pas mieux [...] concentrer nos efforts sur un travail d'adaptation et de créativité ?"

      Les remarques sont pertinentes, mais là encore pourrons-nous éviter des créations ou adaptations multiples, voire anarchiques, et de toutes façons on ne va pas réécrire le Symbole de la foi ni l'hymne "Il est digne en vérité..." (il y en a au moins quatre ou cinq en français !), ni beaucoup d'autres chants et prières.

      Face à ce dilemme, "d'où nous viendra le secours" ? De Dieu bien sûr. Mais cela risque de nous amener à la Parousie si nous restons passifs. En attendant, n'est-ce pas à nous, en nous appuyant sur son aide et sa Parole, de chercher des solutions. Et ces solutions ne peuvent venir que de nous-mêmes, c'est-à-dire de chacun d'entre-nous et de nos évêques en tête, puisqu'à la célébration de l'eucharistie ce sont eux qui sont en tête.

      Concrètement parlant de quoi s'agit-il ? D'accepter de sacrifier certaines de nos habitudes. Nous qui parlons sans cesse d'ascèse, est-ce si difficile ?

      Et puis il y a la question de la confiance. Pourquoi les évêques ne feraient-ils pas confiance à certains traducteurs (ou équipes de traducteurs) dont ils auraient évidemment éprouvés la qualité ? Et pour prendre l'exemple de la France, pourquoi l'A. E. O. F. ne feraitellel pas déjà confiance à la Commission liturgique qu'elle a nommée et à laquelle elle confie en principe des tâches ?

      Et dans l'autre sens : pourquoi les fidèles ne feraient-ils pas confiance à leurs évêques à partir du moment où ceux-ci, conjointement de surcroît, leur proposent une traduction ?

      Cela ne signifie pas qu'à partir du moment où une traduction est utilisée elle devient intangible, mais cela signifie que chaque fidèle serait prêt à abandonner certaines de ses habitudes pour le bien commun, pour mieux vivre en Église. Et s'il s'avère que quelqu'un découvre une erreur ou propose une meilleure formulation de tel ou tel passage difficile, cela pourrait être pris en compte pour une nouvelle édition ou même, s'il s'agit d'une erreur grave corrigé plus rapidement ; mais encore faudrait-il l'aval des évêques et non pas une rature dans un livre par décision d'un cacique de paroisse.

      Quant aux créations et adaptations, elles devraient bénéficier des mêmes critères. Peu d'orthodoxes semble-t-il se sont hasardés à écrire de vraies créations, des créations qui n'aient pas un air de déjà entendu, ce qui en soi n'est pas forcément une gène quand ce "déjà entendu" rejoint les grands textes théologiques et historiques des fêtes du Seigneur ou du dimanche. Mais en général les créations actuelles sont bien éloignées de cela, elles n'apportent même pas une véritable nourriture à l'homme contemporain qui pour mieux prier a besoin aussi d'apprendre, de trouver un sens, un modèle de sainteté vrai et non pas calqué sur une image abstraite, intemporelle.

      Et si demain voyaient le jour de véritables créateurs, se poseraient deux questions. D'une part qui serait chargé de proposer leur créations : sans doute les évêques ; mais quels seraient leurs critères ? D'autre part serait-on prêt à faire confiance aux créateurs ? Ne leur dirait-on pas : ce n'est pas la règle, ce n'est pas la tradition, ce n'est pas comme cela que nous sommes habitués à prier ?

      Finalement toutes ces questions nous renvoient à la façon dont nous cherchons à vivre en Église, et pas seulement à une vision théorique de celle-ci. Il est à la fois urgent de répondre à certaines exigences pastorales, et indispensable de conserver la concorde et l'unité. Entre les deux la voie est étroite, mais n'est-ce pas à cela que nous appelle le Seigneur (cf. Matthieu 7,14) ?


      Élie Korotkoff

      Caen, le 23 septembre 2005.


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