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Coups de ciseaux à Bollywood

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  • CongresReconciliation-owner@yahoogroupes.
    La censure fait rage dans le cinéma indien. Loi sécuritaire d un côté, politique et religion de l autre, les réalisateurs ne savent plus comment passer à
    Message 1 de 1 , 30 déc. 2011
      La censure fait rage dans le cinéma indien. Loi sécuritaire d'un côté, politique et religion de l'autre, les réalisateurs ne savent plus comment passer à travers les mailles des extrémistes. La liberté de création est en péril, alertent-ils.


      Prakash Jha préfère en sourire. Mais sa barbe blanche taillée court se plisse d'une moue ironique qui dit surtout l'accablement. " Cela arrive tout le temps ", grimace-t-il en sirotant une tasse de thé indien dans le bureau de sa maison de production, à Bombay, capitale économique de l'Inde et patrie de Bollywood. Dehors, les avenues de la mégapole s'engorgent d'interminables embouteillages tandis qu'un soleil frais miroite sur la mer d'Arabie. " Cela arrive tout le temps ", répète-t-il. Le " cela " de Prakash Jha, c'est la mésaventure qui a empoisonné la récente sortie de son film Aarakshan (2011). Des manifestants ont brûlé son effigie aux portes même de son bureau. Le film a été interdit dans trois Etats de la fédération - l'Uttar Pradesh, le Pendjab et l'Andhra Pradesh - pour des " raisons de sécurité ".

      Cruel paradoxe. Le film de Prakash Jha, artiste de gauche qui est l'un des rares noms de Bollywood à s'aventurer sur le terrain de la fiction politique, défendait la cause des " dalits ", ou intouchables, la caste la plus défavorisée du système socio-religieux hindou. L'histoire évoque une furieuse querelle qui a enfiévré les campus universitaires indiens quand le gouvernement a généralisé la discrimination positive au profit des basses castes, lesquelles se voyaient réserver mécaniquement des quotas de places. Volcanique débat ! Partisans et adversaires de ces quotas dans l'éducation supérieure se sont affrontés dans des joutes rhétoriques et parfois physiques, les premiers au nom de l'injustice sociale, les seconds au nom du mérite individuel.

      Dans la controverse qu'il met en scène, Prakash Jha trahit une évidente tendresse pour le camp des quotas, celui des damnés de la société hindoue. Pourtant - surprise ! -, ce sont des groupes d'intouchables qui se sont dressés contre son film. La faute de Prakash Jha ? Soucieux de donner la parole aux deux camps, il laisse l'un des personnages du film, un étudiant brahmane - la caste supérieure -, exposer des thèses hostiles à la politique des quotas. Le simple fait de lui permettre de s'exprimer a été jugé " offensant " par les partis politiques défendant les intouchables, qui ont dénoncé un " film anti-dalits ". Oublié, le tropisme général du film. " Mon film était pro-dalits, mais ce sont les dalits qui s'y sont opposés ", soupire Prakash Jha, un rien écoeuré. " En fait, ils n'avaient pas vu le film. Ils ont seulement suivi leurs leaders, qui ont cherché dans l'agitation à s'attirer de la publicité. "

      Le pathétique épisode de ce film en dit long sur les travers de l'Inde moderne. La " plus grande démocratie du monde ", saluée en Occident comme un antidote au modèle autoritaire chinois, est aussi un pays-continent d'une extrême diversité, où l'existence de multiples communautés - fondées sur les langues, les ethnies, les religions ou les castes - complique le travail des artistes. Cette " politique de l'identité " (identity politics) se conjugue mal avec la liberté de création. Une des plus grosses pertes de la culture indienne fut incontestablement l'exil au Qatar, en 2006, du peintre Maqbool Fida Hussein (décédé cette année), un génie de l'art contemporain contraint au départ à cause d'un harcèlement incessant de la part de nervis de l'extrême droite hindoue. Ses représentations des déesses du panthéon de l'hindouisme sous la forme de femmes nues et lascives avaient été jugées " blasphématoires ". Une offense d'autant plus inacceptable qu'elle venait d'un musulman.

      Le cinéma n'échappe pas à cette pression ambiante. Du reste, sa popularité le condamne à une supervision très sourcilleuse. Il existe aujourd'hui deux sources de censure en Inde : l'une officielle, tombant d'en haut, l'autre " sociétale ", venant d'en bas. La première est l'oeuvre du Bureau central de certification du film, dont la mission est encadrée par une loi de 1952, le Cinematograph Act. Ce texte stipule qu'un film peut être censuré - intégralement ou partiellement - s'il est contraire à la sécurité de l'Etat, aux " relations amicales avec un Etat étranger ", à l'ordre public, à la décence et à la moralité. Tous les réalisateurs indiens redoutent le cliquetis des ciseaux activés par ce fameux bureau.

      A l'automne, le film Rockstar - l'odyssée d'un chanteur rock -, du metteur en scène Imtiaz Ali, en a été victime. Une scène de foule où flottait un drapeau tibétain a été coupée, apparemment pour ne pas offenser la Chine. " Les décisions de ce bureau sont en fait très étranges, avec des critères évoluant au gré de ses dirigeants ", affirme Sudhir Mishra, auteur du remarqué Hazaaron Khwaishein Aisi (2005), la chronique de l'amitié entre trois jeunes gens happés - entre amour et révolution - dans les convulsions de l'Inde des années 1970. Sudhir Mishra raconte qu'en mentionnant dans son film l'état d'urgence décrété en 1975, il avait dû couper toute référence au Parti du Congrès d'Indira Gandhi ayant inspiré la décision. Le film évoquait donc un régime d'exception en Inde mais proclamé par... on ne sait qui.

      A la révérence politique s'ajoute parfois la bienséance morale. Dans un autre de ses films, le " bitch " anglais (chienne, garce) fut autorisé, mais Sudhir Mishra dut censurer le mot " chienne " en hindi - chacun feindra de croire que les masses ignorent la langue de l'ex-colonisateur. Sur le thème du sexe, la pruderie régente toujours Bollywood : le fougueux French kiss reste prohibé, mais une scène d'amour suggérée dans les brumes de l'implicite y trouve sa place.

      Par-dessus tout, la question homosexuelle demeure très surveillée, même si les esprits commencent à évoluer. En 1996, le Bureau de certification laissa passer un film de la réalisatrice Deepa Mehta sur une relation lesbienne entre deux belles-soeurs déçues par leurs maris respectifs. " Nous pensions subir des tas de coupes, mais il n'y en eut aucune ", se souvient Nandita Das, la comédienne qui interpréta l'une des deux héroïnes. Neuf ans plus tard, My Brother Nikhil, l'histoire d'un gay de Goa victime d'ostracisme après la révélation de sa séropositivité, fut lui aussi autorisé. " On peut avoir un dialogue ", commente son réalisateur Onir, l'un des rares metteurs en scène gays de Bollywood.

      La diffusion sur une chaîne de télévision est cependant une autre histoire. Le dernier film d'Onir, une collection de quatre tranches de vie, où sont notamment évoqués le don de sperme et le chantage antihomosexuel, est interdit de petit écran quand bien même le Bureau de certification l'a agréé pour les salles de cinéma. " On me dit que le contenu est pour adulte, grince Onir. Même s'il y a des ouvertures, on perd énormément de temps à discuter, à se justifier. Et c'est très coûteux pour un producteur indépendant comme moi. " Les gros producteurs, eux, se plaignent moins. " Le Bureau de certification évolue dans un sens libéral ", se réjouit ainsi Amit Khanna, le président de Reliance Entertainment, poids lourd de Bollywood.

      Mais c'est là que surgit la seconde source de censure : la pression exercée par les groupes politiques et religieux. " La censure ne s'arrête pas avec le Bureau de certification, déplore le réalisateur Rahul Dholakia. Il y a ensuite l'agitation politique locale. " Après les coups de ciseaux, l'heure est aux jets de cailloux, voire pis. L'infortune qu'a connue Prakash Jha avec son film sur les intouchables n'est que le dernier incident d'une longue série. Rahul Dholakia, auteur, en 2005, d'un film sur les pogroms antimusulmans de 2002 au Gujerat, a été interdit dans cet Etat alors qu'il avait été validé par le Bureau de certification. Le Bharatiya Janata Party (BJP), parti nationaliste hindou qui dirige le Gujerat, l'avait jugé " biaisé ". Et bien que le film fût autorisé partout ailleurs, les distributeurs se sont décommandés par peur d'incidents. " J'ai dû le distribuer moi-même à travers le pays, raconte Rahul Dholakia. Cela m'a coûté très cher. " Des extrémistes hindous s'étaient aussi mobilisés contre les oeuvres de la réalisatrice Deepa Mehta, qu'il s'agisse du film sur les belles-soeurs lesbiennes ou d'un autre, sur l'exploitation de veuves condamnées à vivre recluses dans les temples hindous. Chaque fois, Deepa Mehta a été accusée de " salir l'image des hindous ".

      A Bombay, les régionalistes d'extrême droite du Shiv Sena et de son émanation dissidente du Maharashtra Navnirman Sena (MNS) exercent également une pression ombrageuse sur la production cinématographique. En 2008, le MNS a ainsi menacé de lancer ses troupes contre les salles projetant Wake up Sid. Le crime de cette gentillette comédie urbaine ? Les personnages du film mentionnent la cité sous le nom de Bombay et non Mumbai, son nom autochtone. Devant le risque de violences, le réalisateur a dû s'excuser platement, un geste dénoncé par certains comme une capitulation. Dans un tel contexte, la minorité chrétienne s'était, elle aussi, mobilisée contre la sortie en Inde, en 2006, de Da Vinci Code, conduisant à l'interdiction du film dans sept Etats de la fédération.

      " Maintenant, chacun peut s'agiter au motif que ses sentiments religieux ont été bafoués, regrette réalisateur Rahul Dholakia. Ce phénomène est nouveau en Inde, il n'existait pas il y a vingt ans. " A l'unisson, les réalisateurs se plaignent d'un climat régressif émanant de la base de la société indienne. " Les gens deviennent de moins en moins tolérants ", déplore le réalisateur Prakash Jha. " Si l'on continue comme ça, avertit la comédienne Nandita Das, les artistes ne vont plus pouvoir créer librement en Inde. "


      Frédéric Bobin
      envoyé spécial


      Source : http://www.lemonde.fr/
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