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"Ubuntu", ce mot d'humanité

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    L éditorial du Monde 2 par Edwy Plenel Ubuntu , ce mot d humanité LE MONDE | 30.12.04 | 13h11 A 9 heures par e-mail, recevez les titres du journal à
    Message 1 de 3 , 31 dc. 2004
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      L'éditorial du "Monde 2" par Edwy Plenel
      "Ubuntu", ce mot d'humanité
      LE MONDE | 30.12.04 | 13h11
      A 9 heures par e-mail, recevez les titres du journal à paraître
      l'après-
      midi. Abonnez-vous au Monde.fr

      Cest un mot bantou, et nous devrions le faire nôtre. Il est si riche
      que les linguistes appellent à la rescousse une foultitude d'autres
      mots pour en dire les nuances. "Ubuntu", soit en langue
      savante : "la qualité inhérente au fait d'être une personne avec
      d'autres personnes". Quand il l'emploie dans son autobiographie,
      Nelson Mandela le traduit en anglais par fellowship, littéralement
      camaraderie ou, dans le contexte, concitoyenneté. En fait,
      l'"ubuntu" dit bien plus, bien au-delà : une manière d'être humain,
      une façon de se conduire en humain, une pratique de l'humanité
      mutuelle. Aussi, loin d'être réductrice, la traduction de Mandela
      est au cœur de l'invention politique sud-africaine, cette réponse
      sans précédent apportée par les militants antiapartheid à la
      question posée par toute libération : comment vivre ensemble après
      la haine, après la guerre civile, après le crime contre l'humanité ?
      Comment refaire lien là où il n'y avait que séparation ?

      Leur réponse, nous la connaissons : en se réconciliant dans la
      vérité. Il y a bientôt dix ans, en 1995, la Commission vérité et
      réconciliation, présidée par Mgr Desmond Tutu, était instituée par
      l'Assemblée constituante sud-africaine. Son pouvoir : accorder une
      amnistie individuelle, au cas par cas, en échange de la révélation
      complète de leurs crimes, aux auteurs de graves violations des
      droits de l'homme associées à un objectif politique. Pas de
      vengeance, pas de représailles, mais pas d'oubli, pas de
      dérobade. "Faire face", dit la Constitution provisoire d'Afrique du
      Sud de 1993, à "un héritage de haine, de peur" sur la base "d'un
      besoin d'ubuntu et non de victimisation".

      "LIBÉRER L'OPPRIMÉ ET L'OPPRESSEUR"

      Des années d'auditions publiques, un total de 21 290 victimes ayant
      saisi la Commission, 2 975 autres victimes découvertes en cours de
      procédures, 7 116 demandes d'amnistie, 1 312 accordées, 2 548
      requérants entendus en audience publique… Derrière ces chiffres, une
      révolution politique dont on mesure encore à peine toute la portée.
      Sous la plume de Mandela évoquant son martyre carcéral (Un long
      chemin vers la liberté, Fayard, 1995), le programme en est
      lumineux : "Ma faim de liberté pour mon propre peuple devint une
      faim de liberté pour tous les peuples, les Blancs et les Noirs…
      Quand je sortis de prison, telle fut alors ma mission : libérer à la
      fois l'opprimé et l'oppresseur. La vérité, c'est que nous ne sommes
      pas encore libres ; nous avons simplement acquis la liberté d'être
      libres…"

      Autrement dit, l'esclave libère le maître. Pour prendre la mesure de
      ce renversement inouï, il faut absolument lire, en les croisant,
      deux ouvrages récents qui le donnent à voir : le compte-rendu des
      travaux de Vérité et réconciliation (Amnistier l'apartheid,
      Seuil, "L'ordre philosophique", 25 €) et les actes d'un colloque
      international tenu en 2003 à Paris (Vérité, réconciliation,
      réparation, Seuil, "Le genre humain", 15 €). Pour être vraiment
      libres, il fallait refonder le contrat social, c'est-à-dire rompre
      avec la culture politique de la violence générée par l'injustice de
      l'apartheid. Coupables et victimes ont donc été invités à se faire
      face, dans une confrontation où se joue le respect à venir.
      L'amnistie générale, qui vaudrait amnésie, était exclue. Seuls des
      actes particuliers, mettant en cause la relation concrète entre
      êtres humains, étaient amnistiables, à condition qu'ils soient
      pleinement reconnus par leurs auteurs.

      LA VÉRITÉ EN FACE

      Politique, cette réconciliation n'implique pas nécessairement le
      pardon ou le repentir. Seulement de faire face. De regarder en face.
      De dire la vérité en face. Loin de toute simplification morale entre
      le Bien et le Mal, la preuve en est que le champ de Vérité et
      réconciliation incluait les atteintes aux droits de l'homme commises
      au nom d'une évidente juste cause, la lutte contre l'apartheid, dont
      certains militants ont dû, eux aussi, demander l'amnistie ou passer
      en jugement. "Une guerre juste ne légitime pas la perpétration de
      violations graves des droits de l'homme pour la poursuite d'une fin
      juste", écrit la Commission, allant ainsi jusqu'au bout de cette
      conviction qu'une guerre juste se propose d'atteindre une fin juste
      par des moyens justes. Et qu'une paix durable et solide exclut
      l'injustice d'une justice de vainqueurs.

      En Irak, libéré mais occupé, où s'annonce le procès de Saddam
      Hussein, devant un "tribunal spécial" ayant à son programme la peine
      de mort, la voie sud-africaine n'a, hélas, pas fait école.

      C'est un autre pays arabe, le Maroc, qui vient de s'en inspirer avec
      Equité et réconciliation, cette instance publique où les victimes du
      règne d'Hassan II livrent leurs témoignages. Imitation certes
      imparfaite : pas de noms, pas de poursuites, absence des coupables.
      Mais événement totalement inédit où se joue la réponse à
      l'universelle question posée par ce graffiti qui orne la maison de
      Desmond Tutu au Cap : How to turn human wrongs into human rights ?
      Comment faire du juste avec de l'injuste ?
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