NOTE SUR LES RITES EGYPTIENS (S. CAILLET)
02/12/05 - 1/6 - Note sur les rites égyptiens (S. CAILLET)
1er décembre 2005
Sources : © 2000-2005 France-Spiritualités
MEMPHIS-MISRAÏM,
HISTOIRES ET HISTOIRE D'UN RITE MAÇONNIQUE OCCULTISTE
France-Spiritualités : Serge, bonjour. Vous aviez déjà publié, en 1988, un
ouvrage sur l'histoire
de Memphis-Misraïm, intitulé La Franc-Maçonnerie égyptienne de Memphis-Misraïm.
Histoire,
aujourd'hui épuisé aux Editions Cariscript. Qu'est-ce qui vous a conduit à en
sortir une
nouvelle mouture, revue et fortement augmentée, qui vient de paraître aux
Editions Dervy ?
Serge Caillet : Cette histoire de Memphis-Misraïm, parue sous l'enseigne des
Editions Cariscript,
avait vu le jour grâce à la générosité conjointe d'Antoine Abi Acar (qui avait
déjà publié deux ans plus
tôt mon Sâr Hiéronymus et la FUDOSI, dont je prépare d'ailleurs une nouvelle
édition refondue), et
de mon maître et ami Robert Amadou. Après avoir préfacé mon Sâr Hiéronymus, en
1986, celui-ci
m'avait fait l'honneur d'une nouvelle préface documentée, dans laquelle il
rappelait notamment les
circonstances de ses débuts à Memphis-Misraïm, sous la terreur nazie. Ce livre
avait été tiré à
seulement cinq cents exemplaires et, bien vite, il devint introuvable. On me le
réclamait de toutes
parts, et une nouvelle édition, plutôt qu'un nouveau tirage, s'imposait, parce
que mes recherches sur
et autour de Memphis-Misraïm progressaient. Beaucoup d'éléments nouveaux, ou de
compléments
d'information, avaient été portés à ma connaissance à la suite de la publication
de ce livre, et il eût été
dommage de les laisser sous le boisseau à un moment où Memphis-Misraïm redevient
à la mode et
où beaucoup s'interrogent sur son histoire. Il est vrai que l'ouvrage a
quasiment doublé de volume par
rapport à la première édition, et c'est aussi le cas de la préface que Robert
Amadou a souhaité
enrichir d'une seconde partie. Enfin, nous avons ajouté un cahier photos, dont
beaucoup sont
inédites. J'espère ainsi avoir fait oeuvre utile.
France-Spiritualités : L'histoire de Memphis-Misraïm n'est pas un long fleuve
tranquille, loin
s'en faut. A quoi est-ce dû, selon vous ?
Serge Caillet : Il est vrai que le rite Memphis-Misraïm, qui est avant tout un
phénomène français, a
des points communs avec le village d'Astérix ! D'une manière générale, c'est
l'histoire des ordres
initiatiques qui est agitée, et l'histoire de Memphis-Misraïm n'est finalement
guère plus navrante que
celle de l'Eglise gnostique par exemple. L'agitation est le propre de la vie, et
c'est tout simplement le
signe que Memphis-Misraïm est un organisme vivant, et même bien vivant ! C'est
un premier constat,
une première explication. Ensuite, l'une des dénominations de Memphis-Misraïm
est "rite oriental", et
je suis tenté de voir là la seconde explication, même si les maçons "égyptiens"
n'en sont pas
nécessairement conscients, parce que l'Orient méditerranéen auquel les rites
égyptiens de nom et
d'intention entendent se rattacher, est, depuis toujours, un monde en ébulition.
Enfin, une dernière
explication vaut, à mon sens, pour Memphis-Misraïm comme pour beaucoup d'autres
ordres
initiatiques, et même pour la société humaine dans son ensemble, et c'est une
explication d'ordre
démonologique. Le Malin est, par définition, le Diabolos, le diviseur. Ce
crocodile, pour reprendre la
symbolique égyptienne, a trouvé à Memphis-Misraïm un remarquable terrain de
chasse.
France-Spiritualités : On s'aperçoit que bon nombre de grands personnages de
l'occultisme,
très différents les uns des autres, ont été initiés à ce rite. L'occultisme
constitue-t-il, pour
vous, la principale spécificité de celui-ci ?
Serge Caillet : L'occultisme, en effet, caractérise Memphis-Misraïm qui est
incontestablement l'un
des principaux rites de ce que d'aucuns appellent précisément la maçonnerie
occultiste, ou la
maçonnerie illuministe, voire mystique. En vérité, on peut se demander si
Memphis-Misraïm est
occultiste par définition, ou par construction. Il me semble qu'à l'origine,
soit vers 1810 pour Misraïm
et 1839 pour Memphis, la boîte était quasiment vide ! Jacques-Etienne Marconis,
fondateur du rite de
Memphis, considérait par exemple que son rite, ou le grand hiérophante de son
rite, c'est-à-dire luiNOTE
SUR LES RITES EGYPTIENS (S. CAILLET)
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même, était le gardien de l'arche vénérée des traditions. Mais l'arche était
vide ou presque, et depuis
bientôt deux siècles, les dignitaires successifs des rites égyptiens se sont
employés à la remplir !
Beaucoup y ont en effet trouvé un outil utile à leur cause. C'est
particulièrement flagrant sur le plan
rituel. Les rituels originaux de Misraïm et de Memphis, à quelques exceptions
près qui sont tout de
même intéressantes, ont pour principale source le Rite Ecossais Ancien et
Accepté (R.E.A.A.). Puis,
peu à peu, au fil des décennies, et même des siècles, ils seront "égyptianisés"
par certains dignitaires
afin de répondre à la vocation affichée des rites égyptiens. De la même façon et
dans le même temps,
certains occultistes vont apporter à Memphis-Misraïm des éléments nouveaux qui
répondent à sa
vocation initiatique. Robert Ambelain aimait dire que Memphis-Misraïm est un
conservatoire et je crois
qu'il avait raison. Un conservatoire de l'hermétisme en particulier. Quant à
dire que beaucoup
d'occultistes y ont été "initiés", je ne suis pas sûr... Beaucoup y sont venus
et en ont pris les rênes,
mais la plupart venaient d'ailleurs et s'en sont servi ensuite comme d'un
vecteur, d'un véhicule de
transmission.
France-Spiritualités : Comment expliquez-vous que l'on rencontre tant de
personnages horsnormes
dans l'histoire de Memphis-Misraïm ? Faut-il être "différent" pour travailler à
ce rite ?
Serge Caillet : Ce sont des personnages hors normes dans la société que les
maçons qualifient
volontiers de "profane", mais aussi des personnages hors normes dans la
franc-maçonnerie ellemême,
qui, dans son ensemble, même lorsqu'elle est traditionnelle, est étrangère à
l'occultisme. Mais
ce ne sont pas des personnages hors normes dans le monde de l'occultisme, dont
l'histoire est
marquée par des extravagants et des extravagances ! Depuis bien longtemps,
l'Occident - dont la
culture s'étend aujourd'hui partout - a cessé d'être une société traditionnelle
consciente des rapports
qui unissent Dieu, l'homme et l'univers. A leur façon, les occultistes sont -
avec les prêtres, mais les
prêtres ont encore un statut social - les derniers représentants des sociétés
traditionnelles. Il est donc
normal qu'ils passent pour des fous, ou au mieux pour des rêveurs, dans un monde
totalement
étranger à l'initiation et au sacré. Que ces mêmes occultistes soient marginaux
dans la francmaçonnerie
peut paraître plus singulier, mais la maçonnerie occultiste ne représente qu'une
fraction
de la franc-maçonnerie. Au fil de l'histoire, il était naturel que les maçons
marginalisés par leurs pairs
s'unissent, et Memphis-Misraïm, par exemple, les rassemble... à moins qu'il ne
les oppose !
France-Spiritualités : Vous consacrez un passage assez conséquent à Jean
Bricaud. Très peu
d'études existent sur ce personnage. Pourriez-vous nous en dire quelques mots ?
Serge Caillet : Jean, ou Joanny Bricaud a en effet joué un rôle capital, non
seulement à Memphis-
Misraïm, mais aussi à la tête de l'Ordre martiniste et de l'Eglise gnostique.
Issu d'une famille modeste,
il fait son petit séminaire mais renonce à aller au-delà et, très jeune, devient
employé de banque et se
fixe à Lyon qu'il ne quittera plus. Là, il rencontre Marc Haven, Monsieur
Philippe, Jacques Charrot, et
bien d'autres occultistes. Il entre dans l'Eglise gnostique et dans l'Ordre
martiniste qu'il ne tarde pas
de représenter à Lyon, et il reçoit la lumière maçonnique. En 1907, les derniers
descendants de
quelques chapelles le portent au patriarcat d'une nouvelle Eglise gnostique,
désormais qualifiée de
catholique ou d'universelle, qui passe un accord avec l'Ordre martiniste. En
1913, Bricaud reçoit
l'épiscopat de Mgr Giraud, successeur de l'abbé Julio, et sa communauté
détiendra désormais la
filiation apostolique que n'avait pas l'Eglise gnostique première du nom. En
1919, il reçoit la grande
maîtrise du rite de Memphis-Misraïm pour la France qu'il développera
parallèlement à l'Ordre
martiniste et à l'Eglise gnostique, créant des passerelles entre ces trois
organisations. Son influence
sera forte sur Constant Chevillon, qui lui succèdera à sa mort, en 1934, et sur
Robert Ambelain qui,
ayant recueilli son héritage, s'en est beaucoup inspiré. Bricaud est également
l'auteur d'un certain
nombre de monographies et d'ouvrages sur l'histoire de l'occultisme, aujourd'hui
souvent dépassés,
mais qui, en leur temps, ont eu leur utilité.
France-Spiritualités: Pourriez-vous nous parler du manuscrit Parsi ?
Serge Caillet : Ce manuscrit unique en son genre est un recueil de
correspondances échangées
entre des responsables du rite de Misraïm du dernier quart du XIXe siècle,
notamment le grand maître
Osselin et Emile Combet, son délégué pour le Midi de la France où le rite était
alors très actif. Ce
témoignage émouvant de la petite et de la grande histoire de Misraïm a été
acquis il y a quelques
années, lors d'une vente aux enchères, par Henri Parsi, antiquaire bien connu
sur la place de
Marseille, grand collectionneur de tout ce qui se rapporte à la
franc-maçonnerie... et à la Corse ! J'ai
naturellement donné à ce manuscrit le nom de son propriétaire, qui m'a permis,
avec sa générorité
coutumière, de l'étudier à ma guise après que notre ami commun, Philippe
Subrini, libraire à
l'enseigne de l'Etoile du Mage, m'ait signalé la pièce et nous nous ait mis en
relation.
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France-Spiritualités : Quels sont les liens réels entre le rite de
Memphis-Misraïm et l'Egypte ?
Serge Caillet : Très tôt, comme c'est déjà le cas chez l'abbé Terrasson, en
1731, on songe à un lien
entre la maçonnerie spéculative et les mystères de l'Egypte antique, et cette
idée connaîtra un certain
succès dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, puis à l'époque de la campagne
d'Egypte, parce que la
terre du Nil était à la mode. Cagliostro lui-même se présente comme le Grand
Cophte, c'est-à-dire le
Grand Copte, et son rite égyptien a connu un certain succès. Pourtant, si l'on
s'en tient à l'histoire, il
n'y a aucun lien historique entre l'Egypte antique et les rites maçonniques
égyptiens. Quoiqu'en disent
ou écrivent les fondateurs de Misraïm ou de Memphis, leurs rites sont des
fondations du XIXe siècle,
qui empruntent leur matériau de base à la maçonnerie illuministe du siècle
précédent, sans plus. Mais
faut-il seulement s'en tenir à l'histoire ? L'Egypte des maçons "égyptiens"
n'est pas celle des
historiens, ni celle des géographes, c'est une Egypte symbolique, comme il y a
une Ecosse
symbolique des rites "écossais", une Egypte de désir. Et rien n'empêche à mon
sens les maçons
"égyptiens" de faire en sorte que "leur" Egypte se rapproche de plus en plus de
l'Egypte véritable.
C'est pourquoi je ne crois pas qu'on puisse condamner les tentatives
d'égyptianisation, et donc de
rectification, de certains grands maîtres comme Jean-Henri Probst-Biraben,
Albert Audiard ou Robert
Ambelain.
France-Spiritualités : Vous brossez une histoire somme toute assez "romantique"
du rite de
Memphis-Misraïm... Vous semblez d'ailleurs avoir une certaine sympathie pour
celui-ci, comme
celle que l'on peut éprouver pour un rebelle qui nous sort de notre torpeur et
qui nous invite à
partir à la découverte de nouveaux horizons...
Serge Caillet : Par définition, l'occultisme est rebelle et libertaire. Aux yeux
du monde qui les
condamne, les occultistes sont des rebelles et des fous parce qu'ils défendent
des idées qui sont
étrangères à notre société profane. Avec les prêtres - dont on peut tout de même
se demander s'ils
répondent toujours à leur vocation initiale - et les poètes, les occultistes
sont les derniers à incarner la
Tradition. Cet horizon "nouveau" pour l'homme ou la femme d'aujourd'hui, même
dans la francmaçonnerie,
n'est rien moins que celui du monde que la société profane ignore, et dont le
monde
matériel n'est qu'un aspect. Depuis toujours, et partout, les hommes ont su que
le monde visible
n'était qu'une partie du monde, que le monde invisible était peuplé comme, et
même bien plus que le
monde visible. Ils ont su que notre passage ici avait un sens, que l'homme
n'était pas seul et que
certains au moins étaient là pour communiquer ou commercer avec l'invisible.
Aujourd'hui, il n'y a plus
guère que les occultistes pour continuer à le croire - que dis-je ? à le savoir
! - et à le dire.
France-Spiritualités : Memphis-Misraïm véhicule en son sein de multiples
filiations -
martinisme, élus coëns, Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, alchimie,
théurgie, etc. -
notamment à travers Gérard Kloppel, le successeur de Robert Ambelain. Que
pouvez-vous en
dire, et ces filiations sont-elles authentiques et opératives ?
Serge Caillet : Avec l'astrologie - qui n'est pas, sauf de loin, celle de nos
modernes horoscopes - et
l'alchimie, la magie et la théurgie, qui est une magie divine, relèvent des
sciences occultes. Les
sciences occultes, qui reposent sur la théorie des correspondances, fondement
même de l'occultisme,
doivent conduire elles-mêmes à la théosophie et à l'initiation, parce qu'elles
montrent partout - sauf
dans le mal - la présence de la Sagesse divine, et l'initiation n'est rien
d'autre que l'acquisition de
cette Sagesse. Voilà pourquoi les sciences occultes sont en quelque sorte
auxiliaires à l'initiation. En
retrouver la trace au moins, et souvent davantage, dans un rite occultiste comme
celui de Memphis-
Misraïm n'a donc rien que de très normal. Il était normal aussi qu'à travers son
histoire Memphis-
Misraïm soit associé à d'autres ordres et d'autres courants initiatiques,
d'autant que ce sont bien
souvent les mêmes hommes qui en ont eu la charge. Au temps de Papus, puis de ses
successeurs
jusqu'à Henry-Charles Dupont, Memphis-Misraïm a été associé à l'Ordre
martiniste, au point même
que la maçonnerie égyptienne a parfois été l'antichambre du martinisme. Robert
Ambelain lui-même a
cumulé la responsabilité de l'Ordre des élus coëns, qu'il avait réveillé en
1942-1943, avec le patriarcat
de l'Eglise gnostique, la présidence de l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix
(OKR+C) et la grande
maîtrise de Memphis-Misraïm. Beaucoup, à sa suite ou dans son entourage, ont
cumulé les
appartenances, c'était naturel. Des influences réciproques étaient et restent
naturelles aussi. Mais
gare à la confusion des genres ! On ne peut pas dire pour autant que
Memphis-Misraïm détienne la
filiation de l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix par exemple, ni, comme je
l'ai vu parfois écrit, qu'un
grade de Memphis-Misraïm - le 66e très précisément - soit dépositaire de
l'épiscopat gnostique.
Quant aux équivalences, elles n'ont généralement aucun sens sur le plan
initiatique. Il est vrai que
Robert Ambelain, par exemple - mais ce n'est qu'un exemple - a communiqué et
intégré à sa propre
lignée de Memphis-Misraïm des éléments qu'il avait reçus par ailleurs, et qui,
depuis, sont devenus
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partie intégrante du patrimoine des rites égyptiens. Ce sont là, en effet, des
éléments opératifs
authentiques.
France-Spiritualités : Lorsqu'on connaît les divers rites pratiqués dans la
franc-maçonnerie,
celui de Memphis-Misraïm apparaît sans conteste comme l'un des plus riches,
symboliquement et ésotériquement parlant. Partagez-vous cet avis ?
Serge Caillet : Peut-on parler de Memphis-Misraïm comme d'un rite unique ? Au
départ, Misraïm et
Memphis sont deux rites séparés, et même concurrents. Puis la querelle de
voisinage se terminera
par un mariage d'amour et de raison, encore que certains membres de la famille
égyptienne aient
préféré le célibat plutôt qu'un mariage arrangé ! Cette richesse des rites
égyptiens tient donc d'abord
au fait qu'ils ont été, dès le départ, enrichis différemment par les uns et les
autres, et que cet
enrichissement est un processus permanent. D'une manière générale, les rites
maçonniques ont été
fixés au moment de leur naissance, et il est peu souhaitable qu'ils évoluent,
parce que cette évolution
consiste souvent en une trahison. A Memphis-Misraïm, bien au contraire me
semble-t-il - mais je puis
naturellement me tromper - l'amélioration vient des apports successifs. Et
pourquoi pas des apports à
venir ?
France-Spiritualités : Pourquoi Memphis-Misraïm est-il parfois - pour ne pas
dire souvent -
mis au ban de la franc-maçonnerie "institutionnelle" ?
Serge Caillet : C'est vrai qu'aux yeux de beaucoup de francs-maçons
traditionnels, qui sont dans leur
très grande majorité des hommes dans le siècle, les maçons occultistes sont
souvent considérés
comme des marginaux. D'aucuns les regardent avec le respect que l'on doit aux
poètes et aux
rêveurs, d'autres les ignorent où même les condamnent parce qu'ils ignorent ou
condamnent
l'occultisme. Dans tous les cas, dans la famille maçonnique, la place de
Memphis-Misraïm est celle de
l'enfant terrible, qui, au mieux faire sourire, et au pire dérange et agace
quand il ne fait pas honte. Au
vrai, c'est l'histoire de Memphis-Misraïm qui peut paraître honteuse, et parfois
elle l'est. Et pourtant,
combien d'hommes ou de femmes qui ont fait cette histoire sont dignes de
respect, et même
d'admiration ! Mais j'observe, et vous aurez certainement observé avec moi un
phénomène nouveau :
une grande obédience comme le Grand Orient de France a récemment accueilli des
loges errantes
de Memphis-Misraïm (comme elle avait accueilli jadis Marconis de Nègre,
fondateur du rite de
Memphis), et d'autres ont vu le jour en son sein. Du reste, j'ai pu observer que
les rituels qui y sont
pratiqués pour les grades symboliques sont ceux de Robert Ambelain.
Memphis-Misraïm y
deviendrait-il un rite respectable et assagi ? Mais que vaut un Memphis-Misraïm
assagi ?
France-Spiritualités : Le rite de Memphis-Misraïm actuel semble indissolublement
lié à la
personne de Robert Ambelain, décédé en 1997, et à celle, à présent, de Gérard
Kloppel, son
successeur. Est-ce réellement le cas ?
Serge Caillet : C'est sans doute le cas pour la lignée que Robert Ambelain
recueillit, en 1960,
d'Henry-Charles Dupont, qu'il a ensuite transmise, après l'avoir beaucoup
développée, à Gérard
Kloppel. Mais Memphis-Misraïm ne se réduit pas à sa lignée la plus connue.
Combien d'autres
pourrions-nous signaler ! Je songe par exemple à celle du rite de Misraïm, qui
prend racine dans la
réforme belge des années 30 ; à celle du Grand Sanctuaire adriatique, qui ne
sont que deux
exemples parmi bien d'autres. Car, malgré maintes tentatives, Memphis-Misraïm
n'a jamais été unifié,
et l'histoire récente, vous en conviendrez, ne nous a pas rapprochés d'une
unification...
France-Spiritualités : Que pensez-vous de l'ad-vitam pour les grands maîtres -
une autre
particularité de Memphis-Misraïm ?
Serge Caillet : Il y a comme souvent des avantages et des inconvénients. Sur le
plan de
l'organisation sociale, l'avantage principal serait de permettre une certaine
stabilité... mais au
contraire cette caractéristique a souvent pour conséquence de provoquer des
schismes. Permettezmoi
une comparaison que vous jugerez peut-être singulière et qui, pourtant, ne me le
semble pas.
Imaginerait-on une élection du pape de Rome, ou du Dalaï Lama, tous les trois
ans par exemple ?
Certainement pas ! Parce que ce sont des fonctions spirituelles avant tout, même
si elles ne se
réduisent pas à ce seul aspect. Et bien la grande hiérophanie de Memphis-Misraïm
est, ou devrait
être, avant tout une fonction spirituelle, sacrée. Cagliostro m'apparaît comme
le type du grand
hiérophante avant la lettre. Qu'est-ce qu'un grand hiérophante ? C'est le
détenteur des arcanes, et
aussi celui en qui l'âme du rite s'incarne pour un temps et en un lieu. Mais je
crois aussi qu'il peut y
avoir plusieurs grands hiérophantes, un par lignée spécifique. D'aucuns
considèrent que le grand
hiérophante, ou les grands hiérophantes, doit ou doivent aussi exercer la grande
maîtrise mondiale du
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rite ou de leur lignée. Dans ce cas, ils cumulent deux charges complémentaires
qui, toutes deux,
pourvu que leur titulaire fasse preuve de sagesse, s'accommodent fort bien d'une
fonction ad vitam.
Quant à savoir si les grands maîtres nationaux doivent être désignés ad vitam,
je n'ai pas d'avis
tranché.
France-Spiritualités : Vous ne dites rien de l'histoire actuelle - mouvementée -
de Memphis-
Misraïm ? Pourquoi ?
Serge Caillet : C'était en effet une volonté de ma part de ne pas traiter, sauf
en quelques lignes, des
dix ou quinze dernières années, pendant lesquelles Memphis-Misraïm a connu un
éclatement et une
diffusion sans précédent. Il y a pour cela plusieurs raisons. La première est
que l'historien doit pouvoir
bénéficier de recul, et cette période est trop récente pour pouvoir l'aborder
avec le recul nécessaire.
La seconde est que cette période est, de toute l'histoire des rites égyptiens,
la plus troublée, la plus
complexe et - il faut bien le dire - la plus navrante. Depuis quelques années,
les querelles de toutes
natures engendrent des schismes en cascade. Des loges éclatent, des obédiences
apparaissent,
d'autres s'éteignent, des grands maîtres ou soi-disant tels se multiplient. Ce
qui est vrai aujourd'hui
risque de ne plus l'être demain ! Sachant que je préparais ce livre, des
dignitaires contemporains
m'ont adressé des documents qui justifient ou paraissent justifier leur
filiation, leur revendication
contre telle ou telle autre lignée concurrente. D'aucuns commençaient à me
prendre à témoin, et
d'autres pour juge. Je les en remercie, mais qu'ils me pardonnent : tout ceci ne
m'intéresse pas !
France-Spiritualités : Dans un paysage maçonnique actuellement écrasé par les
grandes
obédiences que sont le Grand Orient de France, la Grande Loge de France, la
Grande Loge
nationale française, la Grande Loge traditionnelle et symbolique "Opéra", la
Grande Loge
féminine de France, et le Droit Humain, pour ne citer que les plus en vue, quel
rôle joue, ou
pourrait jouer, Memphis-Misraïm pour les cherchants ?
Serge Caillet : Ce qui est singulier, c'est l'intérêt que portent aujourd'hui
certaines obédiences
maçonniques, comme le Grand Orient de France, à Memphis-Misraïm. Mais
Memphis-Misraïm est un
rite maçonnique marginal et il le restera, sauf à cesser d'être ce qu'il doit
être, c'est-à-dire occultiste.
En 1910, dans un petit livre sur Ce que doit savoir un maître maçon, Papus
écrivait déjà que ce genre
de maçonnerie doit être réservé à un petit nombre désireux d'étudier et de
pratiquer l'occultisme. A
mon sens, c'est bien là le rôle de Memphis-Misraïm en effet. Que de grandes
obédiences permettent
à leurs membres de suivre ce chemin en leur sein plutôt que d'aller voir
ailleurs est bien
compréhensible et on peut même s'en féliciter. Mais l'histoire a souvent montré
que cela ne marche
jamais bien longtemps...
France-Spiritualités : Comment votre livre a-t-il été accueilli par le
macrocosme maçonnique et
le microcosme de Memphis-Misraïm ?
Serge Caillet : A ce jour, deux ou trois grandes obédiences, par la voie de
leurs publications, en ont
rendu d'excellents échos. Et j'ai été accueilli par l'une d'entre-elles avec
beaucoup d'égards, pour une
présentation très officielle qui m'a particulièrement touché. Voilà pour le
macrocosme maçonnique !
Quant au microcosme "égyptien", l'ouvrage y a été aussi fort bien accueilli de
toutes parts,
précisément, me semble-t-il, parce que je me suis efforcé d'écrire une histoire
de Memphis-Misraïm la
plus sérieuse possible et que, n'appartenant moi-même à aucune branche
égyptienne, j'ai refusé
d'entrer dans les querelles partisanes.
France-Spiritualités : Quels sont vos projets, à présent ?
Serge Caillet : Pour nous en tenir à l'histoire des sociétés initiatiques, je
termine actuellement une
édition des rituels du rite "primitif et originel swedenborgien", un autre rite
occultiste qui ne doit
d'ailleurs rien à Emmanuel Swedenborg, plus marginal encore que Memphis-Misraïm,
mais qui lui a
souvent été associé depuis la Belle époque, et dont Papus et Téder, grands
maîtres successifs de
Memphis-Misraïm, ont également été les représentants en France, au début du XXe
siècle. Je
travaille également, comme je vous le disais tout à l'heure, à une édition
refondue d'un petit livre paru
en 1986, qui aura pour nouveau titre Les Sârs de la Rose-Croix, et qui sera
consacré aux sociétés
initiatiques qui, dans les années trente, s'étaient associées au sein de la
Fédération universelle des
ordres et sociétés initiatiques (FUDOSI), comme certains ordres rosicruciens,
certains ordres
martinistes, la société des Polaires, l'Ordre du Lys et de l'Aigle, l'Eglise
gnostique, etc. Dans un autre
genre, je poursuis l'étude de la doctrine et des rites de l'Ordre des élus coëns
de Martines de
Pasqually, et - avec, naturellement, un décalage entre l'apprentissage et la
transmission - j'en tire
notamment la matière d'études telles que la série consacrée aux "Sept sceaux des
élus coëns", en
NOTE SUR LES RITES EGYPTIENS (S. CAILLET)
02/12/05 - 6/6 - Note sur les rites égyptiens (S. CAILLET)
cours de publication dans la revue Renaissance traditionnelle, et de cours ou de
séminaires donnés
dans le cadre de l'Institut Eléazar.
France-Spiritualités : Serge, merci beaucoup pour ces réponses.
Serge Caillet : C'est moi qui dois, une fois de plus, vous remercier de
m'accorder une tribune. Depuis
plusieurs années maintenant, France-Spiritualités réalise un travail
remarquable, qui ne cesse
d'ailleurs de s'améliorer. Ce m'est un honneur et une joie de pouvoir ainsi
modestement y contribuer.