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DE LA MACONNERIE CHRETIENNE A LA MACONNERIE RECTIFIEE





Curieux titre, n'est-ce pas, que celui que j'ai choisi de donner à la présente
conférence ! Peut-être en aura-t-il intrigué certains parmi vous - ceux qui
prennent la peine de s'interroger et de réfléchir. Si oui, tant mieux, car
c'était un des motifs de mon choix : vous conduire à vous poser des questions -
l'autre motif étant que ce titre est parfaitement adéquat à la réalité
historique qu'il recouvre, j'y reviendrai dans un instant.



Je parlais d'interrogations et de perplexité. En effet si mal connu, et méconnu,
que soit le Rite Ecossais et Rectifié (y compris de certains de ses
pratiquants), nul n'ignore cependant que ce Rite est chrétien ou du moins, à ce
qu'on dit, "imprégné de christianisme" - nous verrons plus tard ce qu'il faut
penser de cette façon de s'exprimer - alors que les autres Rites sont réputés
n'être pas chrétiens. Vu sous cet angle, mon exposé consisterait à partir du
Rectifié pour aboutir au Rectifié ; et, pour l'illustrer, on aurait le choix
entre la toupie qui tourne sur elle-même et le serpent qui se mord la queue !
...



Vous vous doutez bien qu'il n'en est rien. Ce que j'ai l'intention de vous
montrer, et de vous démontrer, c'est de quelle manière la Maçonnerie rectifiée
s'insère dans l'évolution de la Maçonnerie en général, c'est-à-dire, en termes
plus précis, comment elle s'inscrit dans la droite ligne de la Maçonnerie
traditionnelle et comment elle reste fidèle aux traditions maçonniques
authentiques, tout en y ajoutant un apport nouveau qui lui est propre. Pour
parler clair, voici ce que j'ai dessein de vous exposer, preuves à l'appui :



1°) la Maçonnerie, non seulement opérative mais spéculative ou symbolique, a été
chrétienne dès ses origines et l'est demeurée pendant une bonne partie de son
histoire ;



2°) elle a certes subi un processus de déchristianisation, mais ce processus n'a
été ni rapide, ni aisé, ni général : il est demeuré partiel, les exceptions ont
été et sont encore nombreuses et durables ; le Rectifié en est une, notable,
mais il n'est pas la seule ;



3°) de ce point de vue, le Rectifié ne diffère guère, par son histoire, de bon
nombre d'autres Systèmes maçonniques ;



4°) en revanche, il présente une singularité unique : la doctrine qu'il
enseigne.



Je reviendrai ultérieurement sur ce terme de "doctrine".



Avant d'aller plus loin, je dois vous dire quelques mots de moi-même, non pas
pour le plaisir de me mettre en vedette, mais pour caractériser l'exposé qui va
suivre. Je suis, par vocation, un Franc-Maçon rectifié. Je ne le suis pas
d'origine : je me suis fait "rectifier", par choix réfléchi. Ce qui ne m'empêche
pas d'avoir pratiqué et de continuer à pratiquer d'autres Rites et Systèmes,
tant en France qu'à l'étranger. Mais le Rectifié est mon Rite d'élection. En
second lieu, de par ma formation universitaire, je suis historien ; j'ai appris
la méthode historique, et en particulier à distinguer avec précision - et
honnêteté - entre ce qui est prouvé, ce qui est probable et ce qui est
conjectural ou hypothétique (distinction que ne font, hélas, pas toujours les
chercheurs en Maçonnerie). De surcroît, j'ai acquis par ailleurs quelques
compétences en philosophie et en théologie. C'est pourquoi les études que j'ai
consacrées, d'une part à la Maçonnerie médiévale et d'autre part à la Maçonnerie
du XVIIIe siècle, et dont plusieurs sont parues dans les Travaux de Villard de
Honnecourt, sont, les unes, d'ordre historique et documentaire, tandis que
d'autres se situent au plan de la spiritualité.



Tout cela pour vous prévenir que ce qui va suivre ne sera pas de mon cru : je ne
ferai que citer, paraphraser, expliciter des documents. Ce ne sera pas non plus
un plaidoyer pro domo, une justification de la Maçonnerie rectifiée, elle n'en a
nul besoin. Ce sera un exposé purement factuel et informatif, ne présentant que
des faits circonstanciés, prouvés et documentés, à l'exclusion de toute
hypothèse conjecturale. Cet exposé ne sera pas combatif et polémique ;
néanmoins, j'ai le devoir, et je le remplirai, de faire un sort à un certain
nombre de contre-vérités qui brouillent et obstruent le champ de la réflexion.
Depuis le temps que je me consacre à l'étude de ces questions, je suis
désagréablement frappé de constater la complaisance que trop de Maçons
entretiennent et que, malheureusement, ils répandent et font partager, et c'est
cela qui est grave - car, s'il ne s'agissait que d'eux-mêmes, cela serait un
moindre mal - pour des conceptions confuses et généralement erronées auxquelles
ils ajustent les faits, au lieu de déduire leurs conceptions des faits. On n'y
insistera jamais assez : des faits incontestables et des idées claires, il n'y a
pas d'autre méthode qui vaille, dans la recherche maçonnique comme en toute
autre.









La Maçonnerie chrétienne



La Maçonnerie opérative



Ce préalable posé, j'en viens à mon premier point : la Maçonnerie a été
originellement et est restée durablement chrétienne. J'irai vite, et me bornerai
à citer, parmi tous ceux dont nous disposons, quelques documents suffisamment
éloquents pour se passer de commentaire. Vous savez tous, j'imagine, ce que sont
ce qu'on appelle en anglais les Old Charges, c'est-à-dire les "Anciennes
Constitutions" ou encore, selon une autre traduction, les "Anciens Devoirs" (une
loge prestigieuse de Paris porte ce nom). Il en subsiste quelque cent trente. Ce
sont en vérité les "documents fondateurs" de la Franc-Maçonnerie, et c'est sous
ce titre que les plus importants ont été publiés dans un récent cahier de
l'Herne (1992) qui regroupe les études et traductions précédemment parues dans
les Travaux de Villard de Honnecourt.



Prenons, par exemple, le plus ancien de ces textes, le manuscrit Regius, daté de
la toute fin du XIVe siècle (env. 1390). On y lit, entre autres, ceci (v.
497-500, op. cit. p. 67) :



"Et maintenant prions Dieu Tout-Puissant

Et sa Mère, la radieuse Marie,

De nous aider à garder ces articles

En même temps que ces points".



A propos des "Quatre Couronnés", il est dit (v. 511-512, ibid.) :



"Mais eux restèrent inébranlables dans la loi du Christ

Et fidèles à leur métier, sans compromis."



Plus loin, il est dit (v. 585-590, p. 71) :



"Si l'intelligence te fait défaut pour cela,

Prie Dieu de t'en faire don ;

Le Christ lui-même nous l'enseigne,

La sainte Eglise est la maison de Dieu,

Elle n'est faite pour rien d'autre

Que pour y prier, comme nous le dit l'Ecriture."



Ailleurs, on ajoute (v. 684-692, p. 75) :



"Viens donc à l'église, si tu peux,

Entendre la messe chaque jour ;

Si tu ne peux pas venir à l'église,

En quelque endroit que tu travailles,

Quand tu entends sonner la messe,

Prie Dieu, dans le silence de ton coeur,

De te donner part à ce service

Que l'on célèbre dans l'église."



Et le texte se termine ainsi (v. 789-794, p. 79) :



"Que le Christ donc, par sa grâce céleste,

Vous donne et l'esprit et le temps nécessaires

Pour bien lire et comprendre ce livre,

Et obtenir le ciel en récompense.

Amen ! Amen ! Ainsi soit-il !

Dirons-nous tous pour l'amour de Dieu."



A qui objecterait qu'il s'agit là d'un texte antérieur à la Réforme, ce qui est
incontestable, et que les choses ont dû changer par la suite, je répliquerai par
deux citations du manuscrit Grand Lodge n° 1, daté par son propre copiste de
1583, et par conséquent postérieur de plusieurs dizaines d'années à
l'institution de l'anglicanisme. Ce manuscrit est le troisième connu des Old
Charges. Son texte débute ainsi (p. 145) :



"Que la puissance du Père du ciel, et la sagesse du Fils glorieux, par la grâce
et la bonté du Saint-Esprit, qui sont trois Personnes et un seul Dieu, soient
avec nous à notre commencement, et nous donnent la grâce de nous gouverner ici
dans notre vie de telle sorte que nous puissions parvenir à Sa béatitude qui
n'aura jamais de fin. Amen".



Disons tout de suite que cette prière invocatoire se retrouvera, moyennant
quelques variantes de détails n'affectant jamais son caractère de confession de
foi trinitaire, dans un très grand nombre des Old Charges postérieures.



En outre, la série des prescriptions ou "devoirs" commence de la façon suivante
(p. 150) :



"Le premier devoir est celui-ci. Que vous devez être des hommes fidèles à Dieu
et à la sainte Eglise ; et que vous n'usiez ni d'erreur ni d'hérésie en votre
entendement et jugement..."



Cette prescription aussi figure dans de nombreux autres textes du XVIIe (p. ex.
manuscrit Watson, env. 1687, p. 169) et du XVIIIe siècles. L'un d'eux, le
manuscrit Dumfries n° 4, datant d'environ 1710, ajoute même une précision qui a
induit certains commentateurs en erreur (p. 196) :



"Vous serez fidèle et constant envers la sainte Eglise catholique et vous
fuirez, à votre connaissance, toute hérésie, schisme ou erreur".



Quant à "l'obligation de l'apprenti", elle débute ainsi (p. 198) :



"Primo, il sera fidèle à Dieu, à la sainte Eglise catholique, au roi et au
maître qu'il servira".



Les commentateurs dont je parlais, lorsqu'ils se sont fourvoyés dans des
hypothèses risquées, ont tout simplement oublié que l'Eglise d'Angleterre, dite
anglicane, revendique la qualité de "catholique", dont la mention figure
expressément dans sa titulature officielle...



Reste, et c'est ce qui nous importe présentement, que le caractère chrétien des
Maçons est affirmé sans ambiguïté, et cela dans un document antérieur de moins
de dix ans à la fondation, en 1717, par Anderson et ses amis, de la Grande Loge
de Londres.



Mais après ? Eh bien, après, nous rencontrons ce qu'on appelle les Constitutions
Roberts, du nom de leur éditeur. Les Constitutions Roberts sont les premières
des Old Charges qui aient été imprimées (les autres ne furent publiées, par des
érudits, qu'à partir de la fin du XIXe siècle) ; et leur parution date de 1722,
l'année précédant immédiatement la première édition des Constitutions
d'Anderson. Or, qu'y trouvons-nous ? D'abord, la prière invocatoire déjà citée
d'après le manuscrit Grand Lodge du XVIe siècle et donc toujours en vigueur deux
siècles plus tard :



"Que le Père Tout-Puissant du ciel, avec la sagesse du Fils glorieux, par la
bonté du Saint-Esprit, trois personnes en un seul Dieu, soit avec nous à notre
commencement, et nous donne sa grâce pour gouverner nos vies, de façon que nous
puissions parvenir à sa béatitude qui n'aura jamais de fin. Amen" (Villard de
Honnecourt, n° 9, 1984, pp. 29-30).



Ensuite, parmi les prescriptions, celle-ci, que nous connaissons bien maintenant
(ibid., p. 33) :



"I. Je dois vous exhorter à honorer Dieu dans sa sainte Eglise ; à n'avoir
recours à aucune hérésie, schisme ou erreur dans votre entendement..."



La cause est entendue !



Mais revenons un instant au manuscrit Dumfries n° 4. Il comporte un caractère
chrétien accusé, certains ont même dit : hyperbolique. Quelques extraits le
montreront, mais il faudrait tout citer. Dans les "questions et réponses" à
l'usage des apprentis, on peut lire, entre autres (op. cit., pp. 199-201) :



" (4) Dans quelle loge avez-vous été reçu ?

- Dans la véritable loge de saint Jean".



(Nous reviendrons sur cette appellation).



" (29) Quelle échelle eurent-ils ( = les maçons) à la construction
du Temple ?

- L'échelle de Jacob, qui était dressée entre ciel et terre.



" (30) Combien d'échelons y avait-il dans l'échelle de Jacob ?

- Trois.



" (31) Lesquels ?

- Le Père, le Fils et le Saint-Esprit ?"



Un peu plus loin :



" (38) Quelle fut la plus grande merveille vue ou entendue dans le
Temple ?

- Dieu fut homme et un homme fut Dieu, Marie fut mère et
pourtant vierge."



Suivent après cela des "questions concernant le Temple". Je n'en citerai que la
première (pp. 201-202) :



" 1. Que signifie le Temple ?

- Le Fils de Dieu et particulièrement l'Eglise ; le Fils souffrit
que son corps fût dé-

truit et ressuscitât le troisième jour, et il édifia pour
nous l'Eglise chrétienne, qui

est la véritable église spirituelle."



(notion qui fait implicitement mais nettement référence à la 1ère épître de St
Pierre [2/4]).



Ces questions et réponses sont au nombre de treize, nombre qui, dans la
symbolique chrétienne traditionnelle, se rapporte au Christ et au douze apôtres.
Et elles consistent toutes à rapporter figurativement à la personne du Christ
chacun des éléments constitutifs du Temple, déclinés successivement. (op. cit.,
pp. 201 à 203). - Vous verrez plus tard pourquoi je me suis un peu attardé sur
elles.



La Maçonnerie spéculative. Les "Modernes"



Donc, je le répète, la cause est entendue - au moins pour les Maçons opératifs.
Mais pour les spéculatifs ? La création de la Grande Loge de Londres en 1717, et
la publication des Constitutions d'Anderson en 1723, ont-elles apporté un
changement à cet état de choses ?



La réponse est : oui et non. Chacun connaît ce fameux article 1er "concernant
Dieu et la religion" desdites Constitutions, qui a fait couler tant d'encre -
des encres de toutes couleurs, dirai-je. Reprenons-en le libellé :



"Un Maçon est obligé, par son engagement, d'obéir à la loi morale ; et s'il
comprend justement l'Art, il ne sera jamais un athée stupide ni un libertin
irréligieux. Mais bien que, dans les temps anciens, les Maçons eussent le
devoir, dans chaque pays, d'être de la religion de ce pays ou nation, quelle
qu'elle fût, on a maintenant jugé plus expédient de les astreindre seulement à
cette religion en laquelle tous les hommes concordent, laissant à chacun ses
opinions propres ; c'est-à-dire d'être des hommes de bien et loyaux, ou des
hommes d'honneur et de probité, par quelques confessions ou croyances qu'ils
puissent se distinguer ; par quoi la Maçonnerie devient le Centre de l'Union, et
le moyen d'établir une véritable amitié entre des personnes qui auraient pu
rester perpétuellement à distance." (1)



La formulation est indubitablement équivoque, d'où les conséquences qu'elle a
entraînées. Ce qui en revanche ne l'est pas, ce sont les intentions de son
auteur. La question a été parfaitement élucidée par les nombreuses études parues
en particulier dans Ars Quatuor Coronatorum, la revue de la fameuse loge de
recherches de la Grande Loge Unie d'Angleterre Quatuor Coronati, études dont je
ne mentionnerai qu'une seule parce qu'elle est fondamentale : celle du Reverend
Neville Barker Cryer intitulée The De-Christianizing of the Craft (publiée dans
le volume 97 des A.Q.C., 1984, et traduite, assez mal d'ailleurs, dans les nos
12, 13 et 14 des Travaux de Villard de Honnecourt). Les sentiments d'Anderson
sont bien établis (2). Tout pasteur presbytérien qu'il fût, il s'acquit un renom
suffisant pour être surnommé "l'évêque Anderson" - ce qui est un comble, puisque
les presbytériens n'admettent pas l'épiscopat - et il se signala notamment par
un traité intitulé Unité dans la Trinité et Trinité dans l'Unité et qui était,
annonçait-il sans ambages, une "dissertation contre les idolâtres, les juifs
modernes et les anti-trinitaires" (op. cit., p. 38).



Dans cette rédaction de l'article 1er, deux mentions sont à relever. D'abord, le
devoir, pour les Maçons de l'ancien temps, d'être de la religion de leur pays,
quelle qu'elle fût. Ce n'est autre que la règle cujus regio, ejus religio,
officialisée en Europe (continentale) et plus exactement en Allemagne par le
traité de Westphalie (1648) mettant fin à la Guerre de Trente Ans, et qui ne
concernait que les catholiques et les protestants, à l'exclusion de tous autres.
Quant aux mots rendus en français par "confessions ou croyances", c'est-à-dire
denominations or persuasions, la consultation d'un dictionnaire retraçant
l'histoire de la langue anglaise prouve qu'ils sont synonymes, ce qui ne saurait
surprendre qui a quelque usage de la rhétorique du temps, laquelle procède
volontiers par addition répétitive et itérative, et qu'ils s'appliquent aux
confessions chrétiennes.



Bref, la "tolérance" à laquelle songe Anderson sans prononcer ce terme est une
tolérance entre chrétiens et ne vaut que pour eux. Elle est destinée à mettre un
terme à des affrontements religieux qui, on l'oublie souvent, ont duré en
Angleterre et en Ecosse (pays natal d'Anderson) près de deux siècles et ont
atteint des degrés de cruauté dont on n'a plus idée. Cela seul constituait un
immense progrès ! (3)



Quant à la "religion en laquelle tous concordent" ou "s'accordent", religion par
conséquent "catholique" au sens propre, c'est-à-dire universelle, et à laquelle,
dans la deuxième édition de ses Constitutions (celle de 1738), Anderson devait
donner le nom de "noachisme", elle n'a rien à voir avec le déisme, ou religion
naturelle, qui exclut la Révélation. Tout au contraire, c'est la religion fondée
sur la première Révélation de Dieu à l'homme, manifestée et concrétisée par la
première Alliance, celle de Dieu avec Noé, dont la Bible porte témoignage. Et
cette religion révélée exclut, je le répète, aussi bien les religions
naturalistes que les religions non fondées sur la Bible. En fait, une analyse
poussée de la pensée d'Anderson l'a prouvé, ce qu'il a en vue, c'est ce
christianisme primitif et universel dont saint Augustin avait, le premier - en
tout cas le premier avec autant de netteté - eu et formulé l'intuition, et qui
se retrouvera chez les fondateurs du Régime Rectifié : c'est le cas, ou jamais,
de citer ce passage archiconnu de Joseph de Maistre dans son Mémoire au duc de
Brunswick : "La vraie religion a bien plus de dix-huit siècles. Elle naquit le
jour que naquirent les jours." (4)



Telle était donc l'idée première d'Anderson, qui fut aussi celle de Joseph de
Maistre : la réunion des chrétiens. Cela, je le répète, est un fait, non pas
conjectural, non pas possible ou probable, mais prouvé. Cependant, comme sa
rédaction était, je le répète aussi, équivoque et ambiguë, il s'en est suivi
autre chose que ce qu'il avait prévu : d'abord une déchristianisation de facto
de la Maçonnerie anglaise, puis une déchristianisation de jure.



J'ai étudié assez longuement la question dans une communication au colloque
organisé en mai 1987 sur Les origines judéo-chrétiennes de la Franc-Maçonnerie,
colloque dont les "actes" constituent le tome 15 des Travaux de Villard de
Honnecourt (1987), et je vous y renvoie. J'en dirai simplement, pour faire bref,
que ce que je viens d'appeler une déchristianisation de facto, et qui s'est
produite au cours du XVIIIe siècle, n'a pas résulté d'une volonté délibérée,
mais bien plutôt du processus de sécularisation croissante des idées et des
moeurs, en un mot de la société, qui caractérise l'âge des "Lumières" dans
l'Europe entière. Au surplus, cette évolution s'est heurtée à de vives et
persistantes résistances, dont la plus spectaculaire fut l'apparition, à partir
de 1751, de la Grande Loge des Anciens, bientôt animée par Laurence Dermott.



Les "Anciens" et les traditionalistes



Cette Grande Loge, comme son appellation l'indique, revendiquait la restauration
des usages maçonniques "anciens", c'est-à-dire traditionnels, abandonnés par les
"Modernes", comme eux-mêmes qualifiaient péjorativement la Grande Loge de
Londres. Parmi les griefs que les Anciens formulaient contre les Modernes,
figuraient en bonne place l'abandon des prières et la déchristianisation des
rituels (cf. mon étude, op. cit., p. 130). Au contraire, les rituels des Anciens
comportaient, par exemple, à l'ouverture des travaux, la prière suivante, issue
de la Maçonnerie irlandaise, mais que connaissait aussi la Maçonnerie anglaise
(ibid. p. 135) :



"Très Saint et Très Glorieux Seigneur Dieu, Toi, Grand Architecte du ciel et de
la terre, qui es le donateur de tous dons et de toutes grâces, et qui as promis
que là où deux ou trois seront réunis en ton Nom Tu seras au milieu d'eux ; en
ton Nom nous nous assemblons et nous réunissons, Te suppliant humblement de nous
bénir dans nos entreprises, de nous donner ton Saint-Esprit pour illuminer nos
esprits par la sagesse et l'intelligence, afin que nous puissions Te connaître
et Te servir justement et que toutes nos actions servent à ta Gloire et au salut
de nos âmes".



S'il y avait une réception de Maçon, on enchaînait ainsi :



"Et accorde à notre nouveau Frère que voici de dédier sa vie à ton service pour
qu'il soit un vrai et fidèle Frère parmi nous ; revêts-le de ta divine Sagesse
afin qu'il puisse, au moyen des secrets de la Maçonnerie, être capable de
découvrir les mystères de la piété et du christianisme".



Dans tous les cas, la conclusion était identique :



"Nous t'en supplions humblement au nom et pour l'amour de Notre Seigneur et
Sauveur Jésus-Christ. Amen".



(Ceux d'entre vous qui pratiquent le Rite Emulation auront reconnu là une prière
qui subsiste toujours dans la cérémonie d'initiation, mais expurgée de toute
référence chrétienne).



Cependant, le grief de déchristianisation, s'il valait pour les Modernes en
général, ne valait pas pour tous : subsistaient parmi eux un nombre non
négligeable de Maçons qu'un grand érudit irlandais, John Heron Lepper (qui fut
bibliothécaire de la Grande Loge Unie d'Angleterre) a appelé les Traditioners,
ce qu'on pourrait traduire par les "traditionalistes", et qui, nonobstant les
modifications apportées aux rituels par décision de leur propre Grande Loge,
conservaient les usages et l'esprit "anciens" (5).



Parmi ces usages, il y avait - le fait mérite d'être noté, notamment en fonction
de ce qui suivra - la pratique d'une Maçonnerie en quatre grades : le grade
d'Apprenti, le grade de Compagnon, le "sublime" grade de Maître, et enfin, comme
quatrième grade, la Sainte Arche Royale, dont il est dit, dans Ahiman Rezon (la
Constitution de la Grande Loge des Anciens) qu'il est "en toute certitude plus
auguste, sublime et important que ceux qui le précèdent" et que "c'est le sommet
de la perfection de l'Ancienne Maçonnerie". (Ailleurs, Laurence Dermott
l'appelle "la racine, le coeur et la moelle de la Maçonnerie"). Or l'Arche
Royale, dans son état primitif, est totalement et intensément chrétienne, comme
les plus anciens rituels connus - soigneusement préservés dans les archives
anglaises - le prouvent surabondamment ; plusieurs reproduisent même sous
l'intitulé "Connaissance mystique du temple" les treize questions et réponses du
Dumfries n° 4 que j'ai mentionnées plus haut (cf. mon étude, op. cit. pp.
144-150) : cette connaissance mystique du Christ comme Temple constituait
l'aboutissement de la cérémonie.



Maçonnerie chrétienne en Angleterre



Indépendamment de cela, surgirent ou s'acclimatèrent en Angleterre des grades ou
systèmes de grades totalement et exclusivement chrétiens, parmi lesquels, pour
ne citer que les plus notables, l'Ordre Royal d'Ecosse, les Knights Templar ou
encore, venu de France, le Souverain Prince Rose-Croix ; et, plus généralement
les grades chevaleresques constitués alors. Le Reverend Barker Cryer, dans ses
études, en particulier celle que j'ai citée, mentionne une masse impressionnante
de faits et de textes prouvant la persistance et même la vitalité, durant tout
le XVIIIe siècle anglais et même au-delà, non seulement d'une Maçonnerie
chrétienne, mais d'une conception chrétienne de la Maçonnerie. Qui plus est, il
montre que pareille conception, loin d'être marginale, avait encore une audience
suffisamment vaste pour recevoir la sanction officielle des autorités, Grand
Maître en tête, non pas de la Grande Loge des Anciens, comme on aurait pu s'y
attendre, mais de celle des Modernes. C'est ce qui advint en effet à un ouvrage
publié en 1775 - retenez la date : elle est exactement contemporaine de la
constitution du Régime Ecossais Rectifié - par William Hutchinson sous le titre
Spirit of Masonry. Ce livre eut un grand succès qu'attestent ses nombreuses
éditions tant en Angleterre qu'à l'étranger. Or l'auteur y développe l'idée
selon laquelle les trois grades de la Maçonnerie - il n'en connaît que trois, ce
en quoi il est Moderne - symbolisent les trois stades de la Révélation divine :
le grade d'Apprenti, la religion naturelle ; le grade de Compagnon, la religion
juive, issue de la révélation personnelle de Dieu à Moïse ; enfin le grade de
Maître - qu'il appelle "l'Ordre des Maçons le plus solennel et sacré, l'Ordre de
Maître Maçon" - la religion chrétienne. Il écrit :



"La connaissance du Dieu de la nature forme le premier état de notre profession
; le culte de Dieu sous la loi juive est décrit dans le second degré de la
Maçonnerie ; et la révélation chrétienne apparaît dans le dernier et suprême
Ordre".



Il ajoute (s'inspirant du prophète Ezéchiel) :



"Cette science surgit à l'Orient. C'est d'Orient, la chose est connue, que le
savoir s'étendit au monde occidental et gagna l'Europe. L'Orient était une
expression usitée des anciens pour désigner le Christ : c'est en ce sens que
nous trouvons que les prophètes emploient le mot Anatolè."



Ailleurs, il dit :



"Le Maître Maçon représente un homme soumis à la doctrine chrétienne, sauvé de
la tombe de l'iniquité et élevé jusqu'à la loi du salut".



Il expose pourquoi "nos loges sont dédiées à saint Jean" :



"Saint Jean (Baptiste) mérite notre dédicace en ce qu'il a proclamé que le salut
était proche, avec la venue du Christ ; et nous, en tant que réunion d'hommes
assemblés dans la vraie foi, nous commémorons la proclamation du Baptiste. Dans
le nom de saint Jean l'Evangéliste, nous reconnaissons le témoignage qu'il
donne, et le divin Logos qu'il rend manifeste".



Au sujet de l'étoile flamboyante, il explique qu'elle "représente l'étoile qui
guide les sages à Bethléem, proclamant aux hommes la nativité du Fils de Dieu,
et conduisant là notre progression spirituelle jusqu'à l'auteur de la
rédemption". Quant aux "trois luminaires" qui meublent la loge, ils sont,
dit-il, "un type de la sainte Trinité".



Et tant d'autres passages de la même veine que l'on pourrait citer - je les ai
traduits ailleurs (6). Or tout cela figure, je le répète, dans un ouvrage
approuvé et recommandé par les instances dirigeantes unanimes de la Grande Loge
des Modernes ! C'est dire à quel point celles-ci étaient éloignées de pratiquer
une politique délibérée de déchristianisation.



Celle-ci ne vint que quelque quarante ans plus tard, à la suite de l'Acte
d'Union de 1813 entre les deux Grandes Loges jusque-là rivales. Elle fut
l'oeuvre du duc de Sussex, Grand Maître autocratique, trente années durant (de
1813 à 1843), de la nouvelle Grande Loge Unie d'Angleterre, lequel imposa certes
des rituels qui, pour l'essentiel, étaient ceux des Anciens, mais vidés de leur
esprit "ancien", c'est-à-dire chrétien. Le travail fut pratiquement achevé en
1821 pour les loges, et en 1835 pour les chapitres de l'Arche Royale.



En revanche, les Ordres chevaleresques - non inclus dans l'Acte d'Union -
demeurèrent à l'écart, et rien ne fut changé à leur esprit. C'est pourquoi ils
sont restés depuis lors, et aujourd'hui encore, strictement réservés aux
chrétiens. Prenons par exemple les Knights Templar ; la qualification exigée
d'un candidat est double : d'être Compagnon de l'Arche et de souscrire une
déclaration de foi "en la sainte et indivisible Trinité". De même aussi, autre
exemple, pour le dix-huitième degré du Rite (Ecossais) Ancien et Accepté, celui
de Rose-Croix... Et j'en passe.



Voilà pour l'Angleterre - et la même chose vaut pour les pays de mouvance
anglaise : Ecosse, Irlande, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud et même
les Etats-Unis d'Amérique. Dans ce dernier pays, la situation n'est pas homogène
relativement au Rose-Croix. En revanche, absolument partout, les Ordres
chevaleresques, et en particulier Templiers, sont fermés aux non chrétiens.



Maçonnerie chrétienne en France



Et en Europe continentale ?



La Maçonnerie, chacun le sait, y est venue d'Angleterre en France d'abord, et
ensuite dans le reste du continent, souvent à partir de la France, plus rarement
à partir de l'Angleterre directement. Je ne parlerai que de la France. L'origine
anglaise de la Maçonnerie y est double : les Modernes, d'où sont provenus le
Rite Français et le Rite Ecossais Rectifié ; et les Anciens d'où est provenu le
Rite Ecossais Ancien et Accepté.



J'ai suffisamment caractérisé l'esprit "ancien" pour qu'il ne soit pas besoin
d'y insister. Rien d'étonnant à ce que les premiers rituels du R.E.A.A., ceux du
Suprême Conseil de 1804, aient été parfaitement chrétiens. Je ne citerai que cet
échange de répliques au grade d'apprenti selon le Guide des Maçons Ecossais :



"Pourquoi votre loge est-elle située Est et Ouest ?

- Parce que tous les temples le sont ainsi.



- Pourquoi cela ?

- Parce que l'Evangile fut d'abord prêché dans l'Est et s'étendit
ensuite à l'Ouest".



C'est la traduction mot pour mot du rituel des Anciens (Les Trois Coups
Distincts) et de celui en usage chez les Modernes "traditionnalistes" (Jachin et
Boaz). Je passe, et vous renvoie pour le surplus aux études de Gilles Pasquier,
qui s'est fait le spécialiste de ce rituel ancien et accepté "primitif", en
particulier celles qui ont paru dans les Travaux de Villard de Honnecourt.



Quant à la dérivation à partir des Modernes, elle s'est faite très tôt, avant
que ne débute en Angleterre le lent et laborieux processus de déchristianisation
que j'ai décrit, et ce processus n'a jamais eu lieu en France, du moins au
XVIIIe siècle - au XIXe, c'est autre chose. La Maçonnerie française, à l'époque
de Voltaire, Diderot et Rousseau, est tout simplement et tout naturellement
chrétienne ! Toutes les loges sans exception s'intitulent "loges de saint Jean"
- comme c'était d'ailleurs un usage général pour les loges anglaises, tant
opératives que spéculatives, de la première moitié du siècle, ce que montrent
plusieurs Old Charges pour les premières, et, pour les secondes, la fameuse
divulgation la Maçonnerie disséquée, de Pritchard, qui date de 1735. Dans toutes
les loges sans exception, le Livre saint qui est utilisé est l'Evangile, et plus
particulièrement l'évangile de saint Jean, dont on se contente généralement ; et
c'est la main droite posée sur cet évangile que le candidat prête serment. Tout
cela est rapporté dans la Réception d'un Frey Maçon (divulgation de 1737 due au
lieutenant général de police Hérault et publiée aussi par Gilles Pasquier,
Travaux de Villard de Honnecourt, n° 12, 1986, pp. 88-90), ainsi que dans divers
procès-verbaux établis après des descentes de police dans des cabarets où l'on
tenait loge (7).



La Franc-Maçonnerie française au XVIIIe siècle était donc chrétienne, elle
n'était peuplée quasiment que de chrétiens, et en particulier d'une foule
d'ecclésiastiques, dont le P. Ferrer Benimeli a dressé, dans ses Archives
secrètes du Vatican et de la Franc-Maçonnerie (éd. fr. Paris, Dervy-Livres,
1986), une table nominative qui n'occupe pas moins de cent pages et pourtant, de
son propre aveu, elle fort incomplète. Il y avait même des loges composées
uniquement de membres du clergé, notamment dans des monastères aussi réputés que
Fécamp ou Clairvaux.



Ajoutons, pour donner une idée aussi fidèle que possible de l'esprit maçonnique
du temps, que plusieurs loges édictèrent des règlements proscrivant expressément
l'admission des Juifs. Par exemple, en 1791 encore, l'assemblée plénière des
loges de Bordeaux décide :



"Les Juifs ne sont pas admis à nos mystères. Nos loges sont dédiées à saint Jean
Baptiste, précurseur du Messie, et les Juifs ne reconnaissent, ni la divinité du
Messie, ni la mission de saint Jean Baptiste. C'est sur l'évangile de saint Jean
que nous prêtons serment, et ce livre sacré, objet éternel de notre vénération,
n'est pour les Juifs qu'une oeuvre de ténèbres et de mensonges". Cet éloquent
document se trouve dans l'ouvrage de Jean Baylot Dossier français de la
Franc-Maçonnerie régulière (Paris, Vitiano, 1965, p. 81) ; lequel Baylot
signale, par contraste l'accueil fraternel fait aux protestants dans les loges à
dominante catholique (ibid.).



Les choses sont donc claires : en France, au XVIIIe siècle, il n'est de Maçons
que chrétiens. Ce pourquoi l'adaptation française des Constitutions d'Anderson
ne vise que les chrétiens. Il en existe deux versions. L'une, intitulée Règles
et devoirs de l'Ordre des Franc-Maçons du royaume de France, 1735, fut remise en
1737 au baron de Scheffer à l'effet de constituer des loges dans le royaume de
Suède ; elle est conservée dans les archives de la Grande Loge de Suède d'où
Arthur Groussier l'exhuma en 1932. L'autre, dénommée Les Devoirs enjoints aux
Maçons Libres, qui présente un texte plus ancien, se trouve à la Bibliothèque
Nationale, où elle a été retrouvée plus récemment. Ces deux versions ont été
publiées en vis-à-vis par Etienne Fournial (tiré à part des Publications de la
commission d'histoire du G.O.D.F., s.l.n.d.). Indépendamment des variantes
stylistiques qu'elles présentent, elles ne divergent nullement sur le fond. Je
n'en citerai qu'un extrait significatif :



Version "française" :



"Quoique dans les siècles passées, les Maçons étaient obligés d'être de la
religion du pays où ils vivaient, depuis quelque temps on a jugé plus à propos
de n'exiger d'eux que la religion dont tout chrétien convient, laissant à chacun
leurs sentiments particuliers..."



Version "suédoise" :



"Dans les siècles passés, les Franc-Maçons étaient obligés de professer la
religion catholique mais, depuis quelques temps, on n'examine pas sur cela leurs
sentiments particuliers, pourvu toutefois qu'ils soient chrétiens, fidèles à
leur promesse..."



Telle fut la prescription léguée par la France à la Suède. Jamais, depuis lors,
la Grande Loge de Suède, non plus que les autres Grandes Loges scandinaves qui
ont la même structure et la même pratique rituelle, à savoir celles de Danemark,
de Norvège et, pour partie, d'Islande, auxquelles il faut ajouter celle des
Grandes Loges d'Allemagne qui est issue de la Grande Loge de Suède, c'est-à-dire
la Große Landesloge der Freimaurer von Deutschland, jamais, dis-je, ces Grandes
Loges ne sont revenues sur cette stipulation et n'ont remis en question le
caractère exclusivement chrétien de la Maçonnerie qui, dans les cas cités,
demeure fermée aux non chrétiens.



Je ne juge pas, je n'apprécie pas, je ne fais qu'exposer des faits historiques
incontestables ; tant pis s'ils bousculent des idées reçues. Et ces faits
historiques prouvent, en tout cas, que l'exclusivisme chrétien du Régime
Ecossais Rectifié, loin d'être une monstrueuse aberration, comme d'aucuns ne
sont pas loin de le penser, était, à l'époque de sa création, quelque chose de
tout à fait courant et normal. Ajoutons tout de suite, pour n'avoir pas y
revenir, que la persistance de nos jours de cet exclusivisme, même si certains
l'estiment choquante, ne l'est, ni plus, ni moins que pour les Régimes
scandinaves. En fait, elle devrait l'être moins, vu qu'en France coexistent avec
le Rectifié d'autres Rites qui ont été ouverts aux non chrétiens, ce qui n'est
pas le cas dans les pays mentionnés plus haut.



Or cette persistance ne s'explique pas par la survivance en quelque sorte
mécanique et passive d'un héritage résiduel de l'histoire, ou par je ne sais
quel attachement passéiste et routinier à des formes déconnectées des réalités
mentales et sociologiques du temps et ayant perdu toute signification. Elle se
justifie par une sorte de nécessité métaphysique et - lâchons le mot -
doctrinale.







Le Régime Ecossais Rectifié



Mais, avant d'examiner ce point important, il me faut vous rappeler brièvement
ce que, bien entendu, vous savez tous : l'origine et la structure du Régime
Ecossais Rectifié.



(Petit point de terminologie en passant. On emploie souvent indifféremment les
mots "Régime" et "Rite". C'est une erreur. Ils ne sont nullement synonymes. La
notion de Rite se rapporte à la pratique rituelle et à ses modalités :
composition et disposition de la loge, cérémonies des grades, etc. La notion de
Régime englobe l'organisation en grades successifs ["l'échelle des grades] et
les autorités qui les régissent hiérarchiquement.)



Nul parmi vous n'ignore donc que le Régime Ecossais Rectifié est un système
maçonnique articulé en deux ensembles : un premier ensemble, maçonnique stricto
sensu, qu'on appelait au XVIIIe siècle la "classe symbolique", et constitué de
quatre grades (comme la Maçonnerie des Anciens), ceux d'Apprenti, de Compagnon,
de Maître, et de Maître Ecossais de Saint-André, lequel marque, disent les
textes, "le terme de l'initiation maçonnique" ; et un second ensemble, à
caractère chevaleresque, composé d'un grade préparatoire, celui d'Ecuyer Novice,
et du grade ultime de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte.



Vous n'ignorez pas non plus que, tel quel, ce Régime fut l'oeuvre d'un Maçon
d'une envergure exceptionnelle, une des personnalités les plus éminentes et les
plus considérables de l'histoire de la Maçonnerie française, et pas uniquement
d'elle : Jean-Baptiste Willermoz, dont les qualités hors du commun commencent
seulement à être reconnues, grâce en particulier à des savants éclairés comme
Antoine Faivre.



Comme vous le savez, ce véritable "patriarche de la Maçonnerie" que fut
Willermoz - ne serait-ce qu'à cause de son exceptionnelle longévité (il vécut 94
ans, de 1730 à 1824) mais pas seulement à cause d'elle - élabora son Régime de
1774 à 1782, avec l'assistance de deux groupes de collaborateurs, à Lyon et à
Strasbourg ; et son oeuvre reçut sanction officielle en deux temps : sur le plan
national d'abord, en 1788, au convent des Gaules, à Lyon ; puis sur le plan
européen, en 1782, au convent de Wilhelmsbad, en Allemagne.



Pour l'édifier, il prit ses matériaux, d'une part dans la Maçonnerie française
du temps, dont je vous ai longuement entretenu, et d'autre part dans un Système
maçonnique allemand, qui s'intitulait déjà "Maçonnerie rectifiée" mais est plus
connue sous le nom de Stricte Observance, et dont il s'inspira surtout pour les
grades chevaleresques, mais aussi pour les grades maçonniques. Et enfin, à celui
que, toute sa vie, il devait révérer comme un maître, Martinez de Pasqually, il
emprunta l'essentiel : la doctrine que ce dernier lui avait révélée.



Martinez de Pasqually n'est pas mon sujet d'aujourd'hui, je ne vous parlerai
donc pas de lui, mais uniquement de sa doctrine, puisque c'est celle qui
sous-tend tout l'ensemble du Rectifié, de haut en bas et de bas en haut. Ceux
que davantage de détails intéresseraient, je les renvoie aux études que j'ai
publiées dans les nos 19 et 23 des Travaux de Villard de Honnecourt,
respectivement sur la naissance du Régime Ecossais Rectifié et sur la Stricte
Observance.



Doctrine et initiation



Cependant, avant d'aller plus loin, je veux régler un faux problème. Il est des
Maçons, j'en rencontre quotidiennement, et en tout cas à chaque fois que je
traite de la question, qui s'offusquent d'entendre mentionner l'existence d'une
doctrine en Maçonnerie, et parfois même refusent véhémentement pareille idée.
C'est que ces bons Frères méconnaissent la vraie signification de ce terme,
qu'ils confondent à tort avec celui de "dogme". Que veut dire, en effet, le mot
doctrina ? Consultons le meilleur dictionnaire latin, celui de Gaffiot ;
doctrina, signifie : 1) enseignement, formation théorique ; 2) art, science,
théorie, méthode. Ce mot est en rapport étymologique avec le verbe doceo,
enseigner. La doctrina, c'est ce qui est enseigné par un doctor, un enseignant,
un maître, à celui qui, par là-même, va devenir doctus, instruit, sachant,
savant. Or comment procède la Maçonnerie ? Par voie d'initiation, certes ; mais
aussi par voie d'enseignement. Toute la Maçonnerie est faite d'enseignements. Et
singulièrement la Maçonnerie rectifiée, où cet enseignement est en quelque sorte
le fil conducteur qui guide ses membres tout au long de leur parcours
initiatique. C'est que l'enseignement dispensé là a une nature particulière. Les
divers systèmes ou rites maçonniques ne sont généralement pas avares
d'enseignements en forme d'avertissements et de conseils relatifs au
comportement moral, social et parfois aussi religieux de leurs membres : un
exemple typique de cela sont les "exhortations" du Rite Emulation. Au Rectifié
aussi, on trouve cela, bien entendu. Mais il y a autre chose encore. Le Régime
présente en effet la particularité remarquable, et probablement unique, de
posséder en propre une doctrine de l'initiation, explicitement formulée et
méthodiquement enseignée, grade par grade. Ainsi, en même temps qu'il fait
avancer ses membres dans la voie de l'initiation, il leur dispense un
enseignement théorique en forme de discours pédagogique au sujet de cette même
initiation. Cet enseignement est délivré dans des "instructions" rédigées ne
varietur qui ponctuent les grades successifs et sont incluses dans les rituels
de ces derniers ; et leur lecture est indispensable car, autrement, comment
pourrait-on s'informer de cette doctrine qui y est exposée - d'abord connaître
son existence, et ensuite, progressivement, l'assimiler ? Se dispenser de cette
lecture équivaudrait, pour un enseignant de collège ou de lycée, à faire fi des
programmes et à raconter à ses élèves ce qui lui passe par la tête. Or c'est
malheureusement ce qui advient dans de trop nombreuses loges.



C'est d'autant plus préjudiciable que cette doctrine de l'initiation, bien loin
d'être simplement un objet de curiosité rétrospective, une sorte d'étrangeté, a
pour chacun de nous un intérêt direct et toujours actuel. En effet, cet
enseignement sur la nature et l'histoire de l'initiation est indissociable d'un
enseignement sur la nature de l'homme et sur son histoire - étant bien précisé
que cette histoire que raconte le Régime n'est pas celle des faits de
civilisation, par exemple l'histoire de l'architecture ou art de géométrie,
comme dans les Old Charges ou encore dans les Constitutions d'Anderson ; c'est
celle de la "condition humaine", pour reprendre l'expression d'André Malraux,
c'est-à-dire, plus précisément, des péripéties qui ont affecté cette condition à
cause et à la suite des mutations intervenues dans l'être même de l'homme. Bref,
c'est une histoire ontologique, une histoire métaphysique, en même temps que
physique. Depuis que les idées de Guénon ont touché même ceux qui ne l'ont pas
lu, cela paraît aller de soi. Mais, croyez-moi, au XVIIIe siècle, c'était une
première, comme disent les journalistes. Sans doute, tout homme imprégné de
culture chrétienne était-il imbu de l'idée, transmise par la tradition
chrétienne, après la juive, de la chute de l'homme, puisque c'est de cela qu'il
s'agit. Mais je ne crois pas me tromper en affirmant que c'était la première
fois qu'une liaison nécessaire se trouvait établie entre chute de l'homme et
mise en oeuvre du processus initiatique.



Les quatres enseignements de la doctrine rectifiée



Je m'explique. Que nous enseigne ce que, pour faire court, j'appellerai la
doctrine rectifiée ?



1°) L'homme a été créé à l'image et à la ressemblance divine, et dans "l'état
primitif glorieux" qui était alors le sien, il jouissait de l'immortalité et de
la béatitude parfaite, parce qu'il était en "communication" directe et constante
avec le Créateur, "en unité" avec lui, disent nos textes. C'est ce qu'exprime
l'adjectif "glorieux", qui est à prendre dans le sens plénier qu'il a dans
l'Ecriture, où la "gloire" manifeste la présence immédiate et lumineuse de Dieu.



(Je vous rappelle au passage que, dans la Maçonnerie toute entière, le mot de
gloire a ce sens-là : pour tout Maçon, travailler à la Gloire du Grand
Architecte de l'Univers, c'est travailler en présence de Dieu Créateur).



L'homme premier, revêtu de la lumière divine, c'est-à-dire participant aux
"vertus et puissances qui sont dans l'essence divine" (ce que la théologie
chrétienne orientale appelle les "énergies incréées") - y participant sans être
lui-même, notez-le bien, c'est important, d'essence divine - avait pour destinée
d'être le roi de cet univers créé par Dieu.



2°) Cet homme, par une décision de sa libre volonté, s'est détourné et séparé de
son Créateur, et a donc chuté. En conséquence, il a perdu la ressemblance
divine. Cependant l'image divine en lui subsiste inaltérée, parce que
l'empreinte de Dieu est inaltérable. Cette image est déformée, devenue difforme,
et c'est ce que symbolise le passage de l'Orient à l'Occident, de la lumière aux
ténèbres, de l'unité à la multiplicité : Adam chassé de ce lieu de lumière et de
paix complète (pax profunda) qu'était le Paradis terrestre - et comprenez bien
que le Paradis terrestre n'est en réalité pas un lieu, mais un état d'être.



Cet homme coupé de son origine qui est Dieu, de son "vrai Orient", Willermoz, à
la suite de Martinez, l'appelle l'homme "en privation". Et cette privation est
absolue. Elle entraîne un double châtiment, châtiment exigé par la justice
divine, mais auquel l'homme s'est condamné lui-même. Le premier est que l'homme
n'est plus "en unité" avec Dieu, en communication immédiate et constante avec
lui. C'est ce que nos textes désignent par la "mort intellectuelle" - étant
entendu que, dans la langue du temps, "intellectuel" veut dire "spirituel",
incorporel : nous dirions maintenant que l'homme déchu est en état de "mort
spirituelle".



Mais il a encouru encore un deuxième châtiment. La mutation ontologique radicale
que la chute de l'homme a provoquée en lui se manifeste aussi par le fait que le
corps glorieux dont il était initialement revêtu, corps de lumière, "corps
spirituel" (aurait dit Henry Corbin), se changea en un "corps de matière sujet à
la corruption et à la mort". De sorte que, condamné à la mort spirituelle, il
l'est de surcroît à la mort corporelle.



Dans cet état, il se trouve désormais pourvu d'une double nature : sa nature
spirituelle, par laquelle il demeure image de Dieu, et qu'il a conservée ; et la
nature "animale corporelle" que lui a value sa chute, et qui l'assimile aux
"animaux terrestres". Et il est en proie à d'affreux tourments. Comme être
spirituel, aspirant par toute sa nature à l'unité avec Dieu, il souffre
indiciblement de sa rupture avec lui. Comme être animal, il est devenu l'esclave
des sensations et besoins physiques et le jouet des forces et des éléments
matériels. Enfin, comme être double, à la fois spirituel et animal, il est
déchiré et écartelé par l'antagonisme entre les aspirations et tendances
contraires de ses deux natures.



Tragique est donc la condition actuelle de l'homme.



3°) Cependant, le Régime Rectifié nous enseigne que cette privation absolue qui
eût dû, selon la justice divine, être définitive, ne le sera en réalité pas, à
cause de l'entrée en jeu de la miséricorde ou clémence divine, laquelle se
déploie aussitôt que l'homme se repent. Or, se repentir, c'est faire retour sur
soi-même, c'est se retourner. C'est se détourner des ténèbres et faire de
nouveau face à "l'Orient où se trouve la lumière". C'est se mettre en état de
remonter à sa source, à son origine. Alors, le travail de l'initiation devient
possible.



Car l'initiation est un des moyens ménagés par la miséricorde divine - et cela
dès après la chute - pour permettre à l'homme de recouvrer son état d'origine en
rétablissant en lui la ressemblance à l'image divine, en restaurant en lui la
conformité du type au prototype, de l'homme à Dieu. Nos textes sont absolument
formels sur ce point ; j'en citerai trois courts extraits :



"Si l'homme s'était conservé dans la pureté de sa première origine, l'initiation
n'aurait jamais eu lieu pour lui, et la vérité s'offrirait encore sans voile à
ses regards, puisqu'il était né pour la contempler, et pour lui rendre un
continuel hommage."



"La Franc-Maçonnerie bien méditée vous rappelle sans cesse et par toutes sortes
de moyens à votre propre nature essentielle. Elle cherche constamment à saisir
les occasions de vous faire connaître l'origine de l'homme, sa destination
primitive, sa chute, les maux qui en sont la suite, et les ressources que lui a
ménagées la bonté divine pour en triompher".



C'est pourquoi, est-il dit ailleurs, le "vrai, le seul but des initiations" est
de "préparer" les initiés à "(découvrir) la seule route qui peut conduire
l'homme dans son état primitif et le rétablir dans les droits qu'il a perdus".
Texte à rapprocher de celui où Louis-Claude de Saint-Martin (disciple, comme
Willermoz, de Martinez) expose que l'objet de l'initiation "est d'annuler la
distance qui se trouve entre la lumière et l'homme, ou de le rapprocher de son
principe en le rétablissant dans le même état où il était au commencement".



Vous saisissez maintenant, je pense, en quoi consiste cette liaison nécessaire
entre la chute de l'homme et l'initiation dont je parlais plus haut.
L'initiation est une conséquence de la chute : conséquence non pas fatale mais
providentielle ; non pas obligée, mais voulue par la miséricorde divine pour
contrecarrer cette chute et en annuler les effets. C'est un secours de la
Providence à l'homme qui ne lui a jamais fait défaut tout au long de son
histoire, et c'est pourquoi les formes successives que prit l'initiation au
cours des temps - et la Maçonnerie en est une - furent en correspondance avec
les vicissitudes temporelles de l'homme, sans cesse ballotté entre rechute et
repentir.



Et vous saisissez aussi, du même coup, non seulement l'utilité, mais la
nécessité d'un enseignement connexe à l'initiation. Il est destiné à faire
prendre conscience à l'homme d'une part de son état présent, et d'autre part de
l'état qui était le sien à l'origine, et qui peut redevenir le sien au terme. Le
but est évident : produire en l'homme - en l'initié - un changement d'état de
conscience, de façon à rendre possible le changement d'état d'être que doit
réaliser le travail initiatique. Les deux - état de conscience et état d'être -
sont liés. C'est le sens de cette formule de Joseph de Maistre dans son Mémoire
au duc de Brunswick : "Le grand but de la Maçonnerie sera la science de
l'homme".



Relisez maintenant dans la perspective que je viens de vous tracer les rituels
des grades successifs du Régime et les instructions qu'ils comportent. Vous
découvrirez alors - si vous ne l'aviez déjà constaté - que l'action rituelle se
déroule à la fois simultanément et en continuité, de grade en grade comme à
l'intérieur de chaque grade, et cela dès celui d'apprenti, sur trois plans en
correspondance constante : le passé, le présent, l'avenir ; l'origine et la
destination premières de l'homme, son état actuel, ses fins dernières ; l'homme
primitif glorieux, l'homme présent déchu, l'homme futur restauré dans sa gloire.



C'est pourquoi le rituel roule sur le thème de la construction du Temple, de sa
destruction et de sa reconstruction, qui est la transposition en mode
constructif du thème de la ressemblance à l'image, successivement perdue puis
retrouvée - car, en dernière analyse, le Temple n'est autre chose que l'homme.



Et vous verrez aussi comment, étape après étape, selon une progression
pédagogique parfaitement bien agencée, les instructions donnent un enseignement
à chaque fois un peu plus poussé et, simultanément, rappellent en
l'approfondissant l'enseignement dispensé antérieurement.



Mais, qu'on ne s'y trompe pas, tout est indiqué dès le départ. Ainsi, à celui
qui n'est pas encore un apprenti, mais un candidat que l'on soumet aux épreuves
préalables à sa réception, on délivre la "première maxime de l'Ordre", maxime
qu'il aura à méditer sa vie durant :



"L'homme est l'image immortelle de Dieu ; mais qui pourra la reconnaître, s'il
la défigure lui-même ?"



D'autre part, la Règle maçonnique donnée à étudier à tous les apprentis les
avertit :



"Si les leçons que l'Ordre t'adresse pour te faciliter le chemin de la vérité et
du bonheur se gravent profondément dans ton âme (...) ; si les maximes
salutaires, qui marqueront pour ainsi dire chaque pas que tu feras dans la
carrière maçonnique, deviennent tes propres principes et la règle invariable de
tes actions ; ô mon Frère (...), tu accompliras ta sublime destinée, tu
recouvreras cette ressemblance divine qui fut le partage de l'homme dans son
état d'innocence, qui est le but du christianisme et dont l'initiation
maçonnique fait son objet principal."



Vous saisissez maintenant, je pense, à quel point il est grave de faire
l'économie de ces instructions fondamentales que l'Ordre nous dispense.



4°) Il est un quatrième enseignement par lequel je conclurai car, de tous, c'est
le plus essentiel. Ce rétablissement, cette réintégration dans son "état
primitif" et dans "les droits qu'il a perdus", l'homme peut-il l'opérer par lui
seul ? Absolument pas. Ce serait, de sa part, se rendre coupable d'une
entreprise orgueilleuse similaire à celle qui provoqua sa chute originelle.
Cette réintégration, c'est-à-dire ce retour à l'intégrité première, exige la
médiation d'un être qui, à l'instar de l'homme, soit dotée d'une double nature,
d'une part spirituelle, et d'autre part corporelle. Toutefois, à la différence
de l'homme actuel, dont les deux natures sont l'une et l'autre "corrompues" par
la chute, elles sont, chez cet être, toutes deux dans l'état de pureté,
d'innocence et de perfection glorieuse où elles étaient initialement chez
l'homme.



Vous comprenez tous de qui il s'agit et qui est ce que nos textes appellent le
"divin Médiateur". Ils sont, sur son identité, parfaitement explicites :



" (...) Tous les rapports entre la miséricorde divine et les coupables avaient
été anéantis, et le malheur actuel de l'homme serait inexprimable si cette
miséricorde n'eût employé alors un Réparateur infiniment puissant pour relever
l'homme de sa funeste chute et le rétablir dans sa première destination. Vous
n'ignorez point quel a été le Réparateur. Et quel autre, en effet, qu'un être
Dieu et divin pouvait enchaîner la puissance de celui qui avait subjugué l'homme
?



"Aussitôt après le crime de l'homme, cet agent puissant vint manifester son
action victorieuse sur les coupables dans le temple universel ; il la manifesta
spécialement dans le temps en faveur de la postérité de l'homme et à la honte de
son ennemi, en unissant sa Divinité à l'humanité ; enfin il ne cesse de la
manifester sur toutes les régions de l'univers.



"Voilà, mon cher Frère, les secours divins et efficaces que l'homme, par son
repentir, transmit à sa postérité, et auxquels nul ne peut participer s'il
n'agit au nom et en unité avec cet Agent réconciliateur universel."



Voilà pourquoi, au terme de l'initiation maçonnique, ce que le Régime Rectifié
donne à contempler à ses membres, ce n'est pas une renaissance, mais la
résurrection.



(Ici, je ferai une incidente. Dévoiler au terme de l'initiation la résurrection
du Christ n'est pas l'exclusivité du Régime Rectifié ; on trouve cela dans
d'autres systèmes, tant français qu'anglais. La particularité de ce Régime, est,
en revanche, de l'inclure dans une perspective métaphysique et ontologique aussi
cohérente, forte, - et concrètement applicable à l'homme).



Voilà aussi pourquoi, parvenu à ce terme, le Temple successivement construit,
détruit puis reconstruit disparaît, comme a disparu le Temple de Salomon, et que
l'aboutissement final est la Jérusalem Céleste, la Cité Sainte, où il n'y a plus
de Temple, car, ainsi qu'il est dit dans l'Apocalypse (21/22), "le Seigneur Dieu
Tout-Puissant en est le Temple, ainsi que l'Agneau". En effet, ne l'oublions
pas, le Temple qui nous concerne vraiment, c'est l'homme ; et l'aboutissement
ultime de l'homme, c'est l'identification au "Temple non fait de main d'homme" :
au Christ ressuscité.



Voilà donc enfin en quoi "l'Ordre est chrétien", et non pas seulement imprégné
d'un vague christianisme. Voilà pourquoi il ne peut admettre que des chrétiens,
c'est-à-dire des hommes qui ont foi dans le Christ. Cette sélection ou cette
élection - comme on voudra - n'obéit à nul autre motif que la nécessité
métaphysique que j'ai précédemment mentionnée. Parce que l'initiation telle que
conçue par Willermoz d'après les enseignements de Martinez et à nous léguée, ne
fonctionne pas autrement, ne peut fonctionner autrement ; et que, pour reprendre
un passage déjà cité, elle constitue un "secours divin et efficace (...) auquel
nul ne peut participer s'il n'agit au nom et en unité avec cet Agent
réconciliateur universel" qu'est le Christ. Or, comment agir au nom et en unité
avec le Christ, si on n'a pas foi en Lui ?



Tel est l'ésotérisme chrétien que vivent et dont vivent les Maçons rectifiés.
Telle est la conception que le Régime Rectifié se fait, depuis plus de deux
siècles, de l'initiation et qu'il met en oeuvre. Bien entendu, j'y adhère,
puisque, je l'ai annoncé d'emblée, je suis moi-même un Maçon rectifié. Tout
aussi évidemment, je ne prétends pas en faire un modèle universel, un moule
auquel tous les Maçons devraient obligatoirement se conformer, et je ne
méconnais pas les difficultés qu'elle peut présenter pour les non chrétiens.
Difficultés à ne pas surévaluer, d'ailleurs, puisqu'après tout le Régime ne
légifère que pour ses membres et chacun est libre d'y entrer ou non - cela a
toujours été le cas, depuis le temps de Willermoz jusqu'au nôtre. Mais, si l'on
y entre, c'est à cela qu'il faut adhérer.



Ce que j'affirme, par expérience propre, c'est que cette doctrine de
l'initiation maçonnique intrinsèquement liée à la nature et à la destinée de
l'homme, en accord parfait avec le christianisme qui lui est connaturel, permet
à qui y adhère de vivre la plénitude du processus initiatique dans la plénitude
de la foi. Et cette harmonie parfaite est source de grandes joies.



Tel est le témoignage que je voulais vous livrer.



Jean-François VAR

8 octobre 1993












Notes



(1) Constitutions d'Anderson (Paris, Lauzeray International, 1978) : trad.
franç. Daniel Ligou (modifiée).



(2) Eric Ward, Anderson's Freemasonry, Not Deistic, in Ars Quatuor Coronatorum,
vol. 80, 1967, pp. 36-57.



(3) N'oublions pas que le soulèvement stuartiste de 1715, avec un débarquement
du Prétendant, avait provoqué un regain de haine entre factions religieuses.



(4) Ecrits maçonniques de Joseph de Maistre (Genève, Slatkine, 1983), p. 97.
Maistre cite un vers de Louis Racine (La Religion, Chant III, V. 36).



(5) Bernard Jones, Freemasons'Guide and Compendium, (Londres, Harrap, nouv. éd.
1956) pp. 207-208.



(6) Cahier Vert N° 13, 1993, pp. 115-134.



(7) Pierre Chevallier, Histoire de la Franc-Maçonnerie française, (Paris,
Fayard, 1974), t. I, pp. 24 et suiv.





Vendredi 22. Juillet 2005  15:53

seguy_michel
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DE LA MACONNERIE CHRETIENNE A LA MACONNERIE RECTIFIEE Curieux titre, n'est-ce pas, que celui que j'ai choisi de donner à la présente conférence ! Peut-être...
SEGUY Michel
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22. Juillet 2005
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