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CHRISTIAN GUIGUE <http://www.guigue.org/www.guigue.org>

Chercheur et Auteur des livres FM de référence en matière de symbolisme et de
formation.


LES GRANDS TEXTES HISTORIQUES

Un personnage mystérieux qui eut une influence considérable sur l'Ecossisme :

MICHEL DE RAMSAY

La franc-maçonnerie aurait peut-être végété en France si n'était intervenu un
très curieux personnage, dont la biographie "vraie" présente encore bien des
lacunes mais qui donna à l'Ordre un élan qui n'est pas près de s'éteindre, celui
qui est le promoteur de l'Ecossisme.

André-Michel de Ramsay, est né à Ayr, en Ecosse, en 1686. Il est d'origine noble
et d'une noblesse très ancienne, apparentée au duc d'Atholl. Une branche des
Ramsay se retrouve en Beauce [voir l'ouvrage de H. Compigny des Bordes à ce
sujet].

Le père de Michel était calviniste ; sa mère était anglicane. A la fin du XVIIe
siècle, en Écosse, les querelles religieuses avaient plus d'acuité (on serait
tenté de dire de férocité) que jamais. Les diverses confessions chrétiennes
s'envoyaient mutuellement au bourreau en l'honneur du Dieu de bonté.

On imagine les crises de conscience de cet enfant grave, studieux, " renfermé ",
écartelé par des parents qui, chacun, voulaient le conduire à ce qu'il estimait
la Vérité et l'arracher à l'Erreur, donc à la damnation.

L'enfant, puis l'adolescent, se replia sur lui-même. Comme il arrive souvent en
des cas analogues, il trouva une diversion à ses conflits intérieurs en se
lançant à corps perdu dans l'étude. Il fut brillant étudiant à Glasgow comme à
Edimbourg.

Ses études finies, il voyage dans toute l'Europe. Nous le retrouvons bientôt aux
Pays-Bas. A cette époque, la République batave était un havre de liberté
religieuse. Hanté par les problèmes spirituels qui avaient marqué ses jeunes
ans, Ramsay devint le disciple de Pierre Poiret et d'Arndt. Ces deux mystiques
sont bien oubliés maintenant. En leur temps, ils avaient une audience
considérable. Autant qu'on en peut juger, ils appartenaient tous deux au courant
" rosicrucien ". Ils enseignaient un christianisme transcendant, très voisin de
la Theologia Germanica et tenaient Jacob Böhme en haute estime.

C'est en 1709 que Ramsay (qui, déjà, écrit et parle parfaitement notre langue)
arrive en France pour la première fois. Et de qui devient-il l'hôte, puis le
disciple préféré ? De Fénelon !

A Cambrai, le " Cygne " le convertit au catholicisme... Le nouveau converti est
l'ami intime du marquis de Salignace, neveu de l'auteur de Télémaque. Ce sera
celui-ci qui lui confiera la mission de publier les écrits posthumes de Fénelon
et de préparer une édition définitive de son oeuvre

A la mort de Fénelon, en 1715, Ramsay rejoint Mme Guyon à Blois où la fondatrice
du quiétisme français (échappant enfin aux odieuses persécutions des
continuateurs de Bossuet) groupe autour d'elle un petit nombre de disciples
fervents, venus de tous les pays d'Europe.

Y eut-il là quelque chose comme une loge ? Peut-être ... Car ce ne doit pas être
par hasard que Ramsay commence ainsi de nombreuses lettres à Salignac : " Mon
Très Cher Frère... "

Une tradition, jusqu'à maintenant incontrôlable, affirme même que Fénelon était
templier.

Mme Guyon meurt en 1717. Ses disciples se dispersent. Ramsay devient précepteur
du jeune fils du comte de Sassenage, sinécure qu'il conservera de 1717 à 1724.
Il écrit pendant ce temps une Vie de Fénelon. Il joue aussi un rôle mystérieux
auprès du cardinal Dubois qui le charge de missions occultes. Il devient agent
diplomatique des Stuarts chassés de Grande-Bretagne.

En 1724, nous le retrouvons à Rome, où il réside pendant dix mois auprès de
Jacques III. Celui-ci le nomme précepteur de son fils Charles-Edouard, puis se
ravise... En 1724, Ramsay est à Paris. Ami du marquis d'Argenson, il anime le
Club de l'Entresol. Qu'est-ce donc que ce fameux club ? Une société de pensée
dans laquelle, à l'instar des clubs anglais, des gens de qualité se réunissent
pour examiner les grands problèmes de l'heure. Le Régent en prend ombrage et le
Club de l'Entresol est bientôt dissous.

En 1727, Ramsay publie son Voyage de Cyrus, ou Cyropédie, ouvrage qui nous
paraît maintenant mortellement ennuyeux mais qui fut un des best-sellers de son
temps. C'est une imitation de Télémaque. Au cours de ses voyages, le jeune Cyrus
est instruit par des Sages de l'Antiquité et plusieurs chapitres contiennent de
claires allusions maçonniques. On y lit, en particulier, une transposition du
rituel de Maître.

En 1728, nous retrouvons Michel de Ramsay en Angleterre et ce n'est pas la
moindre énigme de cette existence mouvementée : comment lui, stuartiste,
catholique, et " catalogué " comme tel, a-t-il pu résider en Angleterre sans y
rencontrer les pires difficultés ?

Il est admis dans deux compagnies scientifiques de la plus haute renommée : The
Gentlemen's Society et la Royal Society. Cette dernière ayant été fondée, au
précédent siècle, par Elias Ashmole et quelques autres rose-croix.

Pendant ce séjour à Londres, Ramsay fut aussi l'ami d'Anderson, fondateur de la
Mother Lodge de 1717. Ensuite, il retourne sur le continent et joue un rôle
prépondérant dans les loges françaises.

Est-ce pour mener à bien la mission dont il est chargé par les Stuarts que
Ramsay, en 1730, accepte de devenir précepteur dans l'illustre famille de
Bouillon ? Ce qui demande quelques explications. La défaite des nobles, après la
Fronde, avait été sanctionnée par le pouvoir absolu du roi. Mais les grandes
familles du Royaume avaient supporté impatiemment le joug pesant de Versailles.
Cette sourde opposition n'avait attendu qu'une occasion de se manifester et la
Régence avait été cette occasion. L'esprit de la Fronde avait comme principal
représentant la famille de Bouillon qui régnait sur une principauté
indépendante, dans les Ardennes. Justement fier de son sang, allié des Sobieski
et des Stuarts, le duc régnant comptait parmi ses ancêtres Godefroy de Bouillon
et Turenne. Son arbre généalogique était aussi ancien que celui des Bourbons. Sa
richesse était considérable et, surtout, il était détenteur d'une tradition
ésotérique, datant des temps pré chrétiens... de même, d'ailleurs, que les
Stuarts.

Le duc régnant était grand-maître de l'Orient de Bouillon, maçonnerie à
tendances spiritualistes et même magiques, qui groupait des personnalités de
premier rang et fédérait un grand nombre de loges militaires. Ainsi l'armée du
roi de France était-elle maçonniquement noyautée par une maçonnerie non
française en ses origines et en son esprit !

Ramsay fut précepteur d'un enfant de cinq ans, le prince de Turenne, ce qui lui
valut une belle pension, un train de vie luxueux... et de larges loisirs. Il les
mit à profit pour écrire une Vie de Turenne et aussi pour fonder une loge à
Château-Thierry, fief de la maison de Bouillon.

1735 marque une date faste dans la vie de notre personnage : il se marie ! Comme
dit un texte contemporain : " Michel de Ramsay, baronnet écossais s'unit par un
lien conjugal à une fille de condition qu'il regarda autant comme sa fille que
comme son épouse... " Il avait quarante-six ans quand il épousa cette " fille de
condition " âgée de vingt-quatre ans. Elle se nommait Marie de Nairne, était
fille d'un noble Écossais de haut lignage, le baron David de Nairne, héraut
d'armes de l'Ordre du Chardon, ordre chevaleresque des Stuarts.

Cet ordre avait été créé en 1314 par le roi d'Ecosse Robert Bruce, après sa
victoire de Bannockburn, afin de récompenser les Templiers qui, réfugiés dans
ses États après l'inique procès, avaient largement contribué à la défaite des
Anglais.

Ce mariage prouve la noblesse de Ramsay. Comment, en effet, imaginer que le "
d'Hozier " d'Ecosse eût accordé sa fille à un roturier ?

N'oublions pas que, plus que tous autres souverains, les Stuarts étaient
entichés de noblesse. Signalons aussi qu'une parfaite entente régna toujours
entre gendre et beau-père. Pendant les années qui suivirent son mariage, Ramsay
fut souvent l'hôte de la duchesse de Portsmouth et duc de Richmond dont nous
venons de parler.

Dès 1735 commence de circuler, sous le manteau, ce fameux Discours de Ramsay qui
est, en quelque sorte, la charte de la Maçonnerie moderne et dont on ne saurait
trop estimer l'importance. Analysons-le succinctement ; si on le compare aux
documents maçonniques qui l'ont précédé, on y découvre des idées qui maintenant,
ne nous surprennent guère, mais qui, à cette époque, semblaient d'une
extraordinaire nouveauté ... qui étaient au sens le plus exact de ce mot,
révolutionnaires.

D'abord, Ramsay signale l'universalisme de l'Ordre. Le franc-maçon y apparaît
pour la première fois comme un citoyen du monde.

Quelle audace fallait-il, en cette première moitié du XVIllème siècle, pour
écrire : " Le monde entier n'est qu'une grande république dont chaque nation est
une famille et chaque particulier un enfant... ", pour blâmer l'esprit de
conquête, le patriotisme guerrier et pour recommander " l'amour de l'humanité en
général " ?

En 1728, venait de paraître à Londres, sous la direction d'Ephraïm Chambers, The
Cyclopedia or Universal Dictionary of Arts and Sciences, ouvrage en deux
volumes. Est-ce lui qui inspira à Ramsay ce grand dessein ?

" L'Ordre exige de chacun de nous de contribuer à un vaste ouvrage auquel nulle
académie ne peut suffire, parce que, toutes ces sociétés étant composées d'un
très petit nombre d'hommes, leur travail ne peut embrasser un objet très
vaste... "

Ainsi Ramsay lance un appel à tous les francs-maçons. Il les exhorte à " s'unir
pour fournir les matériaux d'un dictionnaire universel des arts libéraux et des
arts utiles, la théologie et la politique exceptées... " ce qui est le plan même
de l'Encyclopédie. Comme écrit Roger Priouret : " En rapprochant son discours du
projet que réalisa Diderot, on conclura que l'Encyclopédie des philosophes
répond à un projet conçu dans les " loges ". " Diderot reconnaît : " Le
caractère que doit avoir un bon dictionnaire, c'est de changer la façon commune
de penser. Ce qu'on a recherché [dans l'Encyclopédie] et ce qu'on y recherchera,
c'est la philosophie ferme et hardie le ses travailleurs. "

Sur un troisième point essentiel de son Discours, Ramsay insiste à plusieurs
reprises, ce qui prouve bien toute l'importance que lui-même et ses auditeurs y
attachaient. Il est bon de reprendre son texte et de le méditer.

" Nos ancêtres, les Croisés... "

Voilà les grands mots lâchés. Les ancêtres de la franc-Maçonnerie ne seraient
pas seulement des " onstructeurs ", des architectes ou artisans, mais des
chevaliers, des guerriers ! L'Ordre serait, par ses origines, noble ! Mais
continuons :

" Les Croisés, rassemblés de toutes les parties de la chrétienté, dans la Terre
Sainte, voulurent réunir dans une seule confraternité les sujets de toutes les
Nations.

" Quelle obligation n'a-t-on pas à ces hommes supérieurs qui, sans intérêt
grossier, sans écouter l'envie matérielle de dominer, ont imaginé un
établissement dont le but unique est la réunion des esprits et des coeurs pour
les rendre meilleurs et former, dans la suite des temps, une nation
spirituelle... "

On croyait que les secrets et signes des origines avaient des origines
artisanales. Ramsay affirme le contraire :

" C'étaient, selon les apparences, des mots de guerre que les Croisés se
donnaient les uns aux autres pour se garantir des surprises des Sarrazins qui se
glissaient souvent déguisés parmi eux pour les trahir et les assassiner. "

Et voilà l'essentiel :

" Le nom de free-macons ne doit donc pas être pris dans un sens littéral,
gr~ssier et matériel, comme si nos instituteurs avaient été de simples ouvriers
en pierre ou en marbre, ou des génies purement curieux qui voulaient
perfectionner les arts. Ils étaient, non seulement des architectes qui voulaient
consacrer leurs talents et leurs biens à la construction des temples extérieurs,
mais aussi des princes religieux et guerriers qui voulaient éclairer, édifier et
protéger les temples du Très-Haut. "

L'auteur précise :

" Les fatals désordres de la religion qui embrasèrent l'Europe et la décimèrent
au XVI ème siècle, firent dégénérer l'Ordre de sa noblesse et de ses origines. "

... Des successeurs de Ramsay attribuèrent à l'Ordre des origines non seulement
chevaleresques mais templières ... Ainsi Ramsay donne des origines de la
franc-maçonnerie une explication opposée à celle des Constitutions d'Anderson
qui sont, pourtant, la charte de la Maçonnerie anglaise. Or, Ramsay ne fut
jamais désavoué par les dirigeants de la Mother Lodge. Comment expliquer pareil
mystère ?

Le Discours porte, en germe, tout l'Ecossisme, c'est-à-dire la Maçonnerie
chevaleresque et ses hauts grades, si bien adaptée à l'esprit français. Ramsay
avait-il reçu de son beau-père, donc de l'Ordre templier du Chardon mission de
propager cette légende ? Fut-il débordé rapidement par des innovateurs trop
imaginatifs qui multiplièrent ensuite grades et régimes ?

Michel de Ramsay mourut à Saint-Germain-en-Laye, le 7 mai 1743. Quelques
semaines avant sa mort, il dicta à son épouse un manuscrit resté jusqu'à
maintenant inédit que nous avons eu la bonne fortune de retrouver.

L'acte de décès de Ramsay est signé du comte de Derwenwater et du comte
d'Engletown, tous deux " frères " de la première loge, en France.

Pierre MARIEL. 1961.


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