Le sale petit secret de l'Utah
Carnet de route Los Angeles-New York (9). Ancien correspondant de l'Humanité aux États-Unis, Thomas Cantaloube a traversé d'est en ouest le continent. 11 000 km de route entre les quartiers latinos de Los Angeles et les gratte-ciel dorés de la Grosse Pomme.
À la veille des JO de 2002, des femmes soulèvent le voile sur ce que Salt Lake City aimerait bien cacher : la polygamie.
Salt Lake City n'abrite pas uniquement un grand lac salé, mais aussi unes des coutumes les moins ragoûtantes de ce pays. Les États-Unis, cette grande nation du progrès regarde encore l'Europe et toujours le tiers-monde avec une once de mépris pour ce qui est considéré - au mieux - comme des pratiques barbares : manger du cheval, pisser en pleine nature, ne pas faire la queue en ligne et en ordre, et autres particularismes. Je suis donc venu dans l'Utah pour mettre mon nez dans un de ces particularismes locaux : la polygamie. Le " sale petit secret de l'Utah ", comme l'ont baptisé les journaux sérieux qui veulent cantonner l'affaire à cet état de l'ouest et ne pas trop s'attarder sur ces mours.
L'Utah fut l'un des derniers états de la conquête de l'Ouest à obtenir l'incorporation dans l'Union, en 1896. En effet, ce bout de désert et de montagne inhospitalier fut le lieu choisi par les mormons qui avaient fui les persécutions à l'Est, mais le gouvernement fédéral craignait la naissance d'une sorte de minithéocratie. Surtout, depuis 1850, Washington imposait, comme condition à l'entrée dans l'Union, l'abandon de la polygamie. Ce qui fut finalement inscrit dans la Constitution étatique en 1896. Si jusque dans les années cinquante, les hommes reconnus pour avoir plusieurs femmes étaient emprisonnés, l'attitude du gouvernement local faiblit progressivement. Aujourd'hui, 70 % des habitants de l'État sont mormons et la polygamie reste d'actualité, même si elle est désormais cachée.
J'ai rendez-vous au nord de la ville avec Carmen Thompson, la porte-parole de l'association Tapestry of Polygamy (la Tapisserie de la polygamie). Carmen est une petite bonne femme, la quarantaine, les cheveux rares et teints au henné. Ayant été pendant des années une comédienne de café-théâtre, elle est très à l'aise pour raconter son histoire. " J'ai été élevée dans une famille mormone traditionaliste et j'ai été mariée à vingt-deux ans à un homme qui était polygame. Je ne l'aimais pas et je me suis dit que cela serait plus facile d'être sa femme le sachant polygame, le rôle d'épouse et de mère étant simplement un travail. J'ai eu cinq de ses trente-deux enfants. "
" Puis, vers l'âge de trente ans, j'ai commencé à me produire en tant que comédienne et j'ai découvert le monde extérieur. J'avais beau habiter en plein centre de Salt Lake City, la société alentour était un autre monde pour moi. Je suis alors devenu plus forte, moins malléable et mon mari s'est mis à me battre. Il perdait son emprise sur moi. Il m'a fallu cinq ans pour que j'arrive à m'enfuir, car je n'avais pas d'argent. Bien entendu, mon mari ne travaillait pas et nous, ses femmes, nous devions être autosuffisantes et nous débrouiller pour obtenir un maximum de prestations sociales. Il m'est arrivé d'aller fouiller les ordures pour trouver à manger pour mes enfants. Les six derniers mois, avant que je ne le quitte, je gardais systématiquement toutes mes affaires dans la voiture, au cas où je déciderais de fuir. Et puis un jour je l'ai fait, je suis partie avec mes cinq enfants. "
" Je n'arrivais pas à trouver d'endroit où loger car personne ne voulait louer à une femme seule avec des enfants et sans vrai travail. Nul ne voulait écouter mon histoire. Les gens se détournent quand on leur parle de polygamie. Mon mari m'a alors poursuivie en justice pour obtenir la garde des enfants. Il savait que je ne pouvais les abandonner et que je serai alors forcée de revenir. Quand j'ai expliqué au juge que mon mari était polygame et qu'il abusait de moi, celui-ci m'a avertie : " Si vous abordez encore une fois ce sujet dans ma cour, je ne trancherai pas en votre faveur ! " J'ai finalement obtenu la garde de mes enfant et j'ai pu retourner à l'école et à l'université. Il y a quelques années, j'ai rencontré d'autres femmes qui s'étaient arrachées à la polygamie et nous avons échangé nos histoires, qui se ressemblaient quasiment toutes. Nous avons alors décidé de créer cette association pour briser le silence qui entoure le sujet et aider d'autres femmes à s'en sortir. "
" La polygamie est toujours violente et abusive. La plupart du temps, les filles sont retirées de l'école vers onze ou douze ans et cloîtrées à la maison pour faire la cuisine, le lavage, le ménage, etc. À quatorze ans, elles sont mariées - j'en ai connu qui avaient neuf ans - généralement avec un parent, au cours d'une cérémonie religieuse privée. Puis elles doivent avoir des enfants - certaines organisations mormones exigent un bébé par an. Ainsi, ces femmes se retrouvent à l'âge de vingt ans avec cinq ou six enfants (parfois avec des malformations dues à la consanguinité) et aucune éducation. Elles sont alors coincées. La plupart n'osent pas parler et continuent de vivre dans l'isolement. Les violences sexuelles, l'inceste, les enfants battus sont monnaie courante dans ces familles. Quand les garçons, à l'âge de treize ans, commencent leur apprentissage de prêtres, ils prennent davantage de pouvoir que leurs mères. C'est un système patriarcal. Quand je suis dans une foule, rien qu'en regardant les femmes, je suis capable de dire si elles sont mariées à un polygame : la peur de la vie se lit dans leurs yeux. "
Il y a plus de vingt ans, une étude universitaire avait estimé le nombre de personnes vivant en polygamie dans l'Utah à 30 000. Mais d'après Carmen, elles seraient 100 000 aujourd'hui (sur à peine 2 millions d'habitants). Il y a quelques années, la plupart des gens connaissaient ce " sale petit secret ", mais personne ne disait rien dans cet État où 90 % des législateurs sont mormons, tout comme le gouverneur. Mais, en mai 1998, une jeune fille de seize ans décrocha le téléphone après avoir été battue par son père, qui voulait la marier avec son oncle, dont elle serait devenue la seizième femme. Elle raconta son calvaire à la police et put prouver ses dires. La conjonction de cette affaire et de la création de Tapestry of Polygamy avec la proximité des jeux Olympiques leva le voile aux États-Unis et dans le monde sur ces pratiques. Quelques organisations de polygames ont commencé à être démantelées, principalement parce qu'elles ne payaient pas d'impôts et arnaquaient la Sécurité sociale en s'arrangeant pour obtenir plus de prestations qu'elles n'en avaient le droit. Après tout, Al Capone fut bien emprisonné pour fraude fiscale et jamais pour ses crimes et délits.
Il ne faut bien évidemment pas restreindre les mormons à la pratique polygame, d'autant que les plus hauts dignitaires ont condamné cette pratique depuis le XIXe siècle. Mais il est évident que dans cet État qui est l'un des moins peuplés des États-Unis, des communautés religieuses vivent en marge de la société et des autorités (étatiques autant que religieuses) sans être inquiétées. Et comme le dit Carmen Thompson : " Nous sommes en 1998 et nous discutons de pratiques du XVIIIe siècle. Plein d'esclaves ne savent pas qu'elles sont des femmes libres. "
Je quitte Carmen qui promet que les choses vont changer d'ici 2002 malgré les résistances et les menaces à l'encontre de son association. Je respire à grands goulets l'air matinal sur le parking, en essayant de remiser l'histoire de Carmen Thompson dans mon carnet de notes pour quelques semaines. Je finis par m'aérer plus longtemps que prévu, le temps en fait que le dépanneur de Automobile Association of America vienne crocheter ma portière afin de récupérer mes clefs de voiture laissées à l'intérieur. Je fume une cigarette en regardant les Rocheuses pour tuer le temps et évacuer le " sale petit secret " des mormons. Je me surprends à regarder avec intérêt les arbres teintés par l'automne ou qui perdent leurs feuilles. À Los Angeles, les arbres ne jaunissent ni ne perdent leur feuillage à cause du climat ensoleillé. Deux ans sans automne et j'ai perdu l'habitude de ces couleurs chaudes, de la chute des feuilles. Je suis ému de retrouver ce cycle naturel. C'est le signe que je rentre chez moi.
Thomas Cantaloube