Ce mois-ci: Liapounov "Concerto n°1" (Hamish Milne piano BBC Scottish
Symphony Orchestra Bernhard Docherty Martyn Brabbins), Strauss: "Tod
und Verkdärung op 24", "Don juan op 20", Wagner: "Rienzi ouverture",
"Parsifal Acte I Prélude" (Orchestre Société Concerts du Conservtoire
Wiener Philarmoniker Hans Knappertsbush). Au-dessus du lot pour moi le
1 de Liapounov. Pas la perfection, me semble-t-il, de la fameuse
"Fantaisie sur des thèmes ukhréniens", mais tout de même. Cela sans
oublier les échappées vers le sublime de Wagner dans Rienzi et
Parsifal.
Serguéi Mikhaïlovitch Liapounov, un artiste dans l'âme, ce représentant
de l'école de Bélaïev. Un artiste au sens aristocratique du terme, au
sens primordial du terme, un esprit dont l'unique but est d'exprimer
l'Art lui-même, l'Art pour lui-même, dans son absolu, dans sa noblesse.
Le Concerto n°1, plutôt un pseudo concerto, une fantaisie déguisée -
alors que le 2, à mon sens, un faux concerto lui aussi, mais un
concerto raté. Liapounov, un ciseleur, un orfèvre, un sculpteur de
sonorités. Son art: l'expression de la pure lumière: l'omniprésence de
la lumière, l'obsession de la lumière. Son oeuvre: une parcelle de
Beauté arrachée à la Matière par l'effort et la souffrance, mais où
tout effort et toute souffrance se trouvent expurgés, une fenêtre
ouverte sur le monde merveilleux de la transcendance pour nous qui
sommes irrémédiablement plongés dans l'immanence. Plus que dans la
Fantaisie, dans le Concerto n°1: une superposition savante des graves
aux extrême-aigus. Ces extrêmes-graves: pas une expression des
profondeurs noires de l'âme, plutôt une exploitation esthétique du
registre sonore. Magnifique oeuvre de Liapounov. Une de ces oeuvres qui
font honneur au génie humain, une de ces oeuvres qui signent
l'apothéose de l'Art. Majesté du style, élégance, raffinement. Rares
sont les oeuvres communiquant un tel sentiment de plénitude. Et quelle
éblouissance radieuse, quelle volupté supérieure. Et quelle maîtrise
tranquille, quelle affirmation d'une virtuosité instrumentale et
compositionnelle qui s'impose sans recourir à l'accélération du tempo,
qui culmine même, dans la lenteur par une luxuriance d'arabesques et de
figurations. Et paradoxalement, une exploitation de la puissance sonore
(dans le 4e mouvement particulièrement) qui relève aussi d'un art
suprême. Puissance des cuivres, rutilance des trombones, des
trompettes, jamais stridents, jamais bruyants. Et puis, et puis, bien
sûr, bien sûr, la magie de la musique russe. Et le rhapsodisme pour un
Russe: une émanation naturelle de l'âme, même pour ceux qui ont
développé un art objectif, une recherche d'esthétique pure.
Wagner, Rienzi Ouverture. Dommage, dommage pour cette oeuvre d'être
dépréciée par une seconde partie si atrocement rudimentaire alors que
la première partie est si pathétique, si envoûtante. Comment le génie
qui a pu s'élever au niveau du sublime le plus fascinant peut-il
s'embourber dans la vulgarité la plus navrante?: ici, des sonorités
inouïes, un sentiment émouvant du fatalisme, là, une orchestration de
bazar, grossière, mêlant un thème pseudo-rossinien à des motifs de
café-concert. Dommage, dommage. Mieux, Parsifal Prélude, disons plus
uni, plus égal malgré, encore, une baisse d'inspiration en seconde
partie (à mon avis). Au travers de ces oeuvres de Wagner, je
m'interroge sur la singularité de son art. La lenteur, bien sûr, hérité
de la musique nordique, mais surtout ce qui caractérise cet art, c'est
peut-être un développement sans précédent de la mélodie. Le rôle de
Wagner pourrait être - avec d'autres compositeurs dans sa lignée avant
et après lui - d'avoir accru l'importance de la mélodie dans la
musique. Par opposition, les virtuoses-compositeurs, en utilisant la
virtuosité, ont développé une thématique complexe dans laquelle la
mélodie devient une agrégation mouvante d'éléments motiviques.
Strauss enfin. Pour moi, pas plus d'intérêt dans "Tod und Verklärung"
que dans "Don Juan" que j'ai revisité et réévalué à l'occasion dans une
autre interprétation, et pas plus d'intérêt que dans les autres poèmes
symphoniques de Strauss, excepté "Ainsi parlait Zarathoustra". Pour
moi, tout cela: un amalgame de pseudo-motifs désorganisées, disparates
dont aucun ne s'impose, un tissu de bribes sans lien ni sens - à part
dans "Don Juan" un motif à peu près correct au centre. L'orchestration
est dynamique, très cuivrée, mais dans ce style symphonique dont
Strauss n'est pas l'initiateur, on écoutera (beaucoup) plus
profitablement, à mon avis, les poèmes symphoniques d'Augusta Holmes.
Je suis sans doute cynique, mais je ne peux m'empêcher d'opposer ici
Wagner à Strauss. Là où Wagner, pour moi, crée du mystère, élève l'âme
- ses vulgarités passagères, ses "trous" d'inspiration, on lui pardonne
- Strauss dissipe le mystère potentiel de la musique, rabaisse l'âme.
J'ai vibré en écoutant "Rienzi" ou "Parsifal", "Tod und Verklärung" ou
"Don Juan" m'ont horripilés.
Les étoiles attribuées:
LIAPOUNOV Serguéï (1859-1924)
PIANO ORCHESTRE
Concerto n°1 E flat minor op 4 (1 à 5) (1890) (***/***/***/***/***)
WAGNER Richard
ORCHESTRE
Rienzi Ouverture (**)
Parsifal Acte I Prélude (**)
STRAUSS Richard
ORCHESTRE
Tod und Verklärund (-)
Don Juan (-)
Youtube. Ce mois-ci, un autre représentant de l'école de Bélaïev: un
art tout aussi radieux: Arensky: Elegia Trio op 32. Anton Arensky,
auteur de la "Fantaisie sur des thèmes de Rhyabinine". Bravo Arensky,
bravo Liapounov, bravo Rhyabinine, bravo les compositeurs russes pour
ces créations majeures de la beauté musicale.
Enfin, nouveauté à ne pas rater sur critique-musicale.com -
pour les passionnés d'évaluation musicale - l'évaluation continue en
ligne. Vous pouvez la pratiquer vous-même, voir le résultat de votre
évaluation, la comparer avec d'autres évaluations d'internautes. C'est
un essai. Je ne sais pas si le serveur qui m'héberge pourra tenir le
choc en cas d'utilisation massive. C'est en libre accès, sans mot de
passe, les internautes en feront ce qu'ils voudront. S'il y a des
dérives, bien sûr, je serai amené à fermer le module. Et il faut avouer
que dans la programmation, je n'ai pas trop mis de sécurités. Si vous
n'êtes pas passionné d'évaluation, vous pouvez tout de même aller voir
le résultat. Plus d'une centaine d'oeuvres évaluées par diverses
personnes (en privé jusque là), et en particulier les oeuvres que nous
venons de commenter ce mois. Je précise que mon évaluation personnelle
pour le 1 de Liapounov (par mouvements) correspond aux numéros 404,
405, 406, 408, 409, pour Wagner aux numéros 403, 402, pour Strauss aux
numéros 401, 400.
Et pour terminer, je donnerai dorénavant - si toutefois je suis en
mesure de le préciser - les oeuvres qui seront considérées le mois
suivant. Ceux qui veulent les évaluer dans le module d'évaluation
continue pourront le faire et comparer les appréciations. Il s'agit
donc de:
August Winding Concerto piano orchestre op 16
August Winding Concerto piano orchestre op 29
Emil Hartmann Concerto piano orchestre op 47
Mahler Symphonie n°7