LETTRE MÉLOMANE 84 - 01/2008
Pas très convaincant pour moi, même pas du tout convaincant le "Concerto
pour violon et orchestre" d'Adams. Atonalisme tranquille sans trop
forcer sur les effets modernistes, et, au niveau du jeu violonistique,
en évitant ces doubles cordes exécrables si caractéristiques des oeuvres
violonistiques modernes. Finalement, ce concerto atonal d'Adams: plus
audible que les très tonales sonates d'Ysaÿe aux doubles cordes
dissonnantes. Le concerto d'Adams, une oeuvre insipide qui endord plus
qu'elle ne choque. Mais c'est vrai, découvrir une oeuvre atonale presque
supportable, c'est déjà miraculeux. Presque l'exploit. L'on serait tenté
de remercier le compositeur pour sa gratitude à nous épargner le
supplice. A contrario, cultiver le tonal insupportable comme le font
Lajtha et Chostakovitch (dans certaines oeuvres) est aussi un exploit
qu'on pourrait trouver admirable. Dans le 3e mouvement de son concerto,
Adams pousse même la subtilité cynique de revenir au pseudo-tonal ou
pseudo-atonal, cette chimère impossible sur le plan théorique, mais bien
réelle sur le plan pratique. Quant à la différence entre le pseudo-tonal
et le pseudo-atonal, je vous promets de me pencher un jour sérieusement
sur ce grave problème philosophique et sémantique si j'ai le temps.
Après s'être complu à hésiter au bord du gouffre, Adams se décide dans
"Shaker loops" à franchir le Rubicon de l'atonalisme en des structures
figées, évoquant l'atmosphère hyperboréenne d'une planète à mille
années-lumière de tout astre lumineux. Des trémolos pitoyables y
traînent sans parvenir à briser cette glace plus froide que de l'azote
liquide. Le mouvement suivant communique plutôt l'impression d'être
plongé au coeur d'une supernova bouillante à 50000 kelvin. Enfin, on se
perd dans la vacuité des espaces intergalactique, immergé dans le
rayonnement gamma et les neutrinos. Si le voyage interplanétaire vous
tente, vous pouvez écouter ce CD (Orchestra of St-Luke's John Adams
conductor). Mais n'avons-nous pas consacré trop de temps à cette farce
antimusicale, dont la relative notoriété (très, très relative tout de
même) n'est peut-être dû qu'à ce louvoiement malsain autour de
l'atonalisme. Pour ma part, je préfère la chaleur tellurique de
Napravnik. Napravnik, concerto pour piano et orcheste. Une manifestation
supplémentaire du néo-expressionnisme russe sur lequel tous les ouvrages
d'histoire de la musique font silence. Bravo Napravnik pour ce troisième
mouvement de concerto qui sort de l'ornière facile où le "Groupe des
Six" engloutira les hypersubtilités décadentes de l'impressionnisme
musical (on se situe ici quelques décennies avant la création de ce
groupe). Il ne pouvait y avoir qu'un russe pour réussir cette
transmutation magique de la boue en or, de la primarité affligeante au
sublime le plus accompli, de la vulgarité la plus désolante à
l'élévation la plus rayonnante. Notons tout de même que Napravnik
n'était pas russe de naissance, mais tchèque, néanmoins il passa toute
sa carrière à Pétersbourg. La "Fantaisie", elle, plutôt une scorie du
rhapsodisme à l'envergure à mon avis limitée. Reste Blumenfeld dans ce
CD (Evgueny Soifertis piano BBC Scottish Symphony Orchestra - Alexander
Titov - the piano romantic 37 Hypérion). Une autre "Fantaisie" pour
piano et orchestre, où Blumenfeld évolue selon la même mouvance
stylistique, mais à mon avis en demeurant dans un jeu pianistique
beaucoup plus primaire et un mélodisme vraiment très facile. Ce CD
hypérion n°37 s'impose tout de même pour le troisième mouvement du
Concerto de Napravnik, pas seulement indispensable pour le passionné de
musique russe du 19e et 20e siècle (Napravnik se trouve à la lisière, et
son concerto, écrit en 1877, est une prémonition étonnante de
l'esthétique du 20e siècle). Dans quelques jours, la rétrospective
habituelle des découvertes - bonnes ou moins bonnes - de
critique-musicale.com pour l'année 2007.
http://www.critique-musicale.com
A bientôt
Claude Fernandez