LETTRE MÉLOMANE 100 - 05/2009
Deux grands seigneurs du clavier ce mois-ci: Scharwenka (fin 19e
siècle), Scarlatti (18e siècle). Et comparaison de ces deux géants
bien que presque deux siècles les séparent. Scharwenka, tout d'abord.
Un peu décevante cette cuvée, disons-le: 4e CD par Seta Tanyel par
rapport aux précédentes. Néanmoins, à mon avis, multiples
manifestations du génie de Scharwenka - qui n'a plus rien à prouver
après une des meilleures (à mon avis) série de concertos pour piano,
en particulier le 3. Four polish dances op 47: sauvées par le
rhapsodisme omniprésent chez ce compositeur. Scharwenka, qui fit une
carrière brillante an Allemagne, germanisé jusqu'à la moêlle? non,
même pas atteint superficillement. Scharwenka purement polonais, en
lui-même naturellement, irréductiblement polonais, qu'il s'agisse ici
des Valtzes et autres Klavierstück. Ces 5 polonaises, cependant, à mon
avis, pas totalement à la hauteur de celles, célébrissimes, de l'op 3,
ni celles de l'op 29 (Deux polonaises). À ne pas manquer tout de même,
ce CD. Où l'on peut s'apercevoir, notamment, que certains tours
thématiques considérés comme "chopiniens" sont tout simplement des
formules rhapsodiques utilisées aussi bien par Scharwenka que par
Chopin... et d'autres. Rhapsodisme polonais qui semble exprimer
particulièrement la nostalgie crépusculaire, l'intimité, et que met
bien en relief les passages à la main droite à nu, jusqu'à un
dénuement pathétique, et surtout lorsque cette mélodie se trouve
amplifiée par les agréments... scarlattiens. Scarlatti justement:
Complete Keyboard Sonatas vol 8 Soyeon Lee, piano. La première
audition de ce CD m'avait quelque peu découragée car n'apparaissaient
que les thèmes simplistes horripilant caractéristiques de la musique
galante. Et puis. Comme d'habitude, sous le vernis, l'audition assidue
m'a révélé les profondeurs insondables de l'art scarlattien, une
chimère unique entre le style baroque, le style galant et le style
romantico-moderne. Peu de différences stylistiques parfois avec
Scharwenka, et surtout Chopin et surtout Albeniz, et surtout Chabrier
qui ont puisé chez le claveciniste favori de la princesse Maria
Barbara. En particulier les célèbres agréments, qui sont plus que des
commodités pour combler l'insuffisance instrumentale, mais qui créent
un climat spécifique, une couleur, une poésie. La réaudition d'une
pièce comme "Danse villageoise" de Chabrier" en montre toute la
saveur. Plus de 30 auditions de cette série de sonates scarlattiennes
ne m'ont pas permis d'en sonder toute les potentialités. Ainsi, je me
suis laissé aller à accorder 4 étoiles à la K485 et la K101, deux
pièces d'une richesse motivique à mon avis incomparable, et surtout
deux pièces chargées d'un mystère palpable, précisément celui de la
genèse de ces effets, de leur irruption, de leur enchaînement.
Scarlatti, pas plus révolutionnaire que Rameau, que Balbastre dans un
certain sens, moins d'effets bizarre chez lui, plus de classicisme,
plus de profondeur peut-être, si je peux me permettre d'employer ce
terme ambigu, plus souvent destiné à déprécier de manière indue ce
qu'on méprise par rapport à ce qu'on admire. Scarlatti pourrait avoir
joué le rôle classicisant de Corelli pour le violon, totefois avec
plus - beaucoup plus à mon avis - de contenu thématique car j'avoue ne
pas bien comprendre ce qui peut porter aux nues en écoutant le très
sage et convenu Corelli. Scarlatti, qui pourrait réconcilier, s'il est
possible les savants et les sensuels: une sensualité qui n'est pas
englué dans la déliquescence comme celle de Debussy ou de Wagner, un
raffinement suprême du timbre sonore, qui semble préconçu
spécifiquement pour un instrument encore dans ses limbes à l'époque,
le piano, quoique certains effets me paraissent déformés par le son
trop velouté du piano acutel. Un intermédiaire, comme celui des pianos
au début du 19e siècle révèlerait peut-être mieux les passages
ultra-rapides qui nous paraissent aujourd'hui trop heurtés, voire
tapageurs. Abbérrant, à mon sens, qu'on s'évertue à rejouer les
oeuvres de Beethoven sur ces vieux pianos d'époque - pour lesquelles à
mon avis les oeuvres du Viennois sont désubstantialisés, ces pianos
qui eussent convenus, me semble-t-il, admirablement au Napolitain un
siècle plus tôt. Mais la "couleur instrumentale" des registres, elle,
apparaît dans toute sa dimension avec le piano plutot qu'avec le
clavecin. La K101 est emblématique à cet égard.
Sur Youtube, un échantillon, la K113.
http://www.youtube.com/watch?v=l80eHDouLWU
Pour voir précisément les étoiles attribuées:
http://www.critique-musicale.com/2009-05.htm
http://www.critique-musicale.com
A bientôt
Claude Fernandez
PS Les liens sur youtube sont labiles et peuvent ne pas aboutir s'ils
sont visionnés longtemps après cette lettre d'un mélomane