A l'epoque ou je venais de rejoindre la liste classique-fr, j'avais
envoye a la liste anglophone MCML le commentaire suivant sur un disque
de la pianiste Ermira Zyrakja. N'ayant pas l'habitude d'ecrire des
critiques, je m'etais pour une fois prete a l'exercice pour plusieurs
raisons :
-- il s'agit du seul disque compact uniquement consacre a de la musique
classique albanaise que j'aie jamais vu,
-- il est hautement improbable que vous le trouviez de sitot par hasard
chez votre disquaire,
-- il s'agit d'un travail de pionnier qui me semble courageux, ayant ete
realise sur des fonds prives et sans moyens de diffusion ou de
publicite,
-- et, bien entendu, j'ai pris un grand plaisir a le decouvrir.
Ceux qui s'interessent un tant soit peu aux musiques traditionnelles
savent que l'Albanie presente un profil musical bien distinct et
interessant. Ce disque est une occasion rare d'entendre ce qu'en a
retire une premiere generation d'artistes formes aux disciplines
d'ecriture classique, et ce, dans une interpretation particulierement
satisfaisante. J'ai decouvert, sur un autre forum, qu'il etait possible
de se le procurer directement aupres de la pianiste (au prix de 100 ou
120 francs, je ne m'en souviens plus precisement, frais d'envoi
compris), mais cela ne durera peut-etre pas eternellement. En tout cas,
cette initiative merite d'etre encouragee, a mon avis.
Je ne connais pas personnellement Ermira Zyrakja et son mari, n'ayant
contacte ce dernier qu'apres avoir lu son propre message, pour lui
donner mon avis sur ce disque :-) N'hesitez pas a lui demander ou l'on
peut se le procurer.
Voici donc une traduction rapide et approximative de mon texte
d'origine.
Bien amicalement,
Thanh-Tam Le
---
En explorant les archives de la liste [MCML], j'ai trouve un message de
Francois Lefort concernant un CD d'Ermira Zyrakja. Je m'etais procure ce
disque independamment, un an plus tot, aupres de l'"Albanian-American
Academy" de New York (M. Arenc Leka), mais il semble que l'on puisse
maintenant le commander directement aupres de M. Lefort. Cela faisait
des annees que je cherchais de la musique classique albanaise, en vain,
mises a part trois breves pieces pour violon sur un CD de Tedi Papavrami
-- que j'avais connu, ainsi que Klodiana Skenderi, au Conservatoire de
Paris. Lorsque j'avais commande le CD d'Ermira Zyrakja, M. Arenc Leka
m'avait confirme que moins de cinq enregistrements de musique classique
albanaise etaient disponibles dans le commerce, musique legere comprise
; malheureusement, il est peu probable que des disques compacts puissent
etre publies en Albanie avant quelque temps. Ceci rend ce recital de
piano d'autant plus important et precieux, a mon sens.
L'Albanie s'enorgueillit d'une tradition musicale tres riche. C'est un
pays balkanique, mais egalement mediterraneen (adriatique), dont le
profil montagneux a favorise le developpement de cultures locales
variees. Les chants polyphoniques sont particulierement reputes, dans un
style nettement distinct des chants de "klapa" croates, mais l'on y
trouve aussi un large eventail d'instruments populaires et des schemas
rythmiques qui rapprocheraient cette musique de conceptions plus
orientales. La musique "classique" est apparue en Albanie a une epoque
relativement recente. En dehors d'une oeuvre, "Skenderbeg", composee en
exil par Fan Noli (une sorte de Paderewski albanais, en plus
controverse, peut-etre), la premiere symphonie fut ecrite en 1956 par
Cesk Zadeja, qui avait etudie a Moscou avant de devenir une personnalite
de premier plan sur la scene musicale albanaise. D'autres noms
importants sont ceux de Pjeter Goci, Aleksander Peci, ainsi que les
trois autres compositeurs representes sur ce disque : Kosma Lara
(j'ignore s'il a un rapport quelconque avec Kujtim Lares), Tonin Harapi
et Feim Ibrahimi. J'ai aussi entendu parler de quelques compositeurs
kosovars installes en Slovenie, notamment Zeqirja Ballata.
Comme l'on peut s'y attendre, il ne s'agit pas de musique d'avant-garde.
Ces compositeurs ont ete formes a Moscou, mais il faut souligner le fait
que l'influence russe est plus presente dans les techniques d'ecriture
que dans les moyens expressifs -- en particulier, ces pieces
relativement breves echappent aux cotes primaires du style officiel
sovietique, a son optimisme et a sa grandiloquence obligees, et elles
offrent nombre de moments d'une belle inspiration, loin des tentatives
maladroites pour adapter de force les folklores orientaux a des modeles
"occidentaux" prefabriques. A la premiere ecoute, je dois dire que c'est
Grieg qui m'est plus souvent venu a l'esprit que Prokofiev, exception
faite d'un passage de la Toccata de Zadeja. Les formes pianistiques
utilisees sont familieres depuis l'epoque romantique, ballades,
variations, miniatures. Des ecoutes plus attentives en revelent
progressivement des caracteristiques plus specifiques. Par exemple, les
motifs en notes repetees sont moins reguliers et lisses que l'on ne
l'attendrait d'une piece de virtuosite habituelle, et ceci reflete les
modes d'attaque particuliers utilises par les musiciens traditionnels
albanais, que ce soit sur des instruments a cordes pincees ou sur des
membranophones a lamelles frappees. Une autre caracteristique est
l'usage generalise de petits intervalles, qui ne genere aucune
uniformite, et restitue le sentiment de tenacite, l'esprit epique et
legendaire qui rend si captivantes certaines musiques du sud-est de
l'Europe. Les lignes melodiques sont parfois rarefiees, le remplissage
harmonique utilise avec circonspection, mais l'impression d'austerite
est evitee avec un naturel sans doute herite des polyphonies vocales a
la coherence profonde. Les harmonies sont generalement consonantes, avec
des touches modales, sans verser dans le banal, le purement decoratif.
Plus surprenante, peut-etre, est la legerete, la delicatesse de
certaines pieces. Les textures musicales melees, des interjections
dosees avec soin contribuent a renouveler l'interet, creant une
atmosphere non pas turbulente, mais vivante, l'impression generale etant
celle d'une douceur raffinee. L'une des trois Ballades de Lara m'a
rappele les Danses Estoniennes de Tubin. Les Miniatures de Harapi,
basees sur des chansons urbaines du nord de l'Albanie, sont egalement
d'une poesie touchante ; la "Petite douleur" possede meme une touche
francaise, pas si eloignee de Poulenc et de Satie, en realite. Cela ne
signifie aucunement que les oeuvres plus developpees manquent de vigueur
ou d'envergure expressive (la Ballade pastorale de Lara ou la Toccata
d'Ibrahimi, peut-etre celle qui evoque le plus nettement ses origines,
en sont de remarquables exemples), mais je veux dire que s'il existe des
"cliches" sur ce a quoi la musique albanaise pourrait ressembler, ils
sont presque constamment absents de ce voyage de decouverte souvent
attachant.
Bien entendu, il ne s'agit pas de pretendre que chacune de ces pieces
est un joyau meconnu, mais ce CD contient plus qu'assez pour inciter a
des ecoutes patientes, concentrees, et donner matiere a reflexion. S'il
ne plairait pas forcement aux fanatiques de Boulez, Cage et Carter, il
devrait seduire immediatement un "grand public", bien qu'il faille
evidemment un certain temps avant d'en saisir toute la dimension.
Un mot au sujet de l'interprete. Plusieurs excellents musiciens albanais
sont apparus ces dernieres annees, par exemple la cantatrice Inva Mula
et les violonistes Klodiana Skenderi et Tedi Papavrami. Ermira Zyrakja
possede une bonne maitrise technique, ce qui ne surprendra pas dans un
pays dont les jeunes instrumentistes doues semblent avoir ete soumis a
un enseignement intensif a la mode sovietique ; mais elle ne s'abandonne
pas a des demonstrations virtuoses irreflechies. En termes naifs, elle
joue veritablement cette musique avec le meme engagement que l'on
attendrait dans le repertoire classique standard. Meme si l'on pourrait
rever d'executions plus spectaculaires, qui seraient probablement
deplacees ici, je lui suis reconnaissant d'avoir conserve une certaine
sobriete, voire une reserve dans ses progressions dynamiques, alors
qu'un certain nombre de jeunes "pyrotechniciens" tendent a confondre
emphase brutale et puissance expressive... Le plus important est que la
variete des attaques se trouve rendue avec vivacite et acuite, ce qui
est essentiel des que la musique pretend evoquer des instruments
populaires et des techniques vocales originales. Bien sur, il s'agit la
avant tout d'une musique pour piano pleinement coherente, et non d'une
simple imitation d'effets exotiques.
Bon, cela encourage a persister a chercher des disques de musique
orchestrale albanaise, lesquels risquent de ne pas apparaitre de sitot.
Il semble qu'il existe un Centre de Musique Contemporaine Albanaise
[confirmation : il existe, mais sans doute avec peu de moyens], j'y
reviendrai plus tard. En passant, il est regrettable qu'aucun
distributeur ne semble avoir inclus ce disque de piano dans son
catalogue. Je n'en recommande pas moins vivement d'acquerir ce CD ; en
dehors des interpretations expertes qu'il propose, et de quelques
creations instrumentales plus "legeres" (notamment par Arenc Leka, un
bon violoniste lui-meme), il se pourrait qu'aucun autre disque de
musique classique albanaise ne soit disponible avant longtemps.
Pour toute personne interessee, l'adresse donnee par Francois Lefort
dans son message precedent est :
Dr Francois Lefort, Laboratory of Plant Physiology and Biotechnology,
Department of Biology, University Of Crete, P.O. BOX 2208, 71409
Heraklion, Crete, GREECE -- Ph. +30 (81) 394072, Fax +30 (81)
394408, E-mail: flefort@... .
[Domicile] Dr Francois Lefort, 8 odos Archimidous, 71306 Heraklion,
Crete, Greece.
L'adresse de l'Albanian-American Academy est : 2249 83rd St. No. B,
Brooklyn, NY 11214, USA -- Ph./Fax (718) 236-6536, (800) 522-6268,
E-mail: arenc@... . Je ne suis pas certain qu'ils aient encore ce
disque de piano en stock. Depuis l'Europe, il est certainement plus
simple de s'adresser directement a F.Lefort.
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