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Bloc euro-atlantique unifié en 2015 : vers l’Europe servile ?

A un mois des élections européennes, les grands enjeux tardent à apparaître aux yeux des citoyens. D’où un désintérêt bien compréhensible. Pourtant, c’est la finalité même de l’Union européenne qui est en train d’être scellée, avec la récente officialisation du projet de Grand Marché Transatlantique, lui-même simple étape dans la marche forcée vers le « nouvel ordre mondial », dans lequel l’Europe se verra arrimée au navire américain. Le fantasme d’une Europe-puissance indépendante semble bel et bien en passe de s’évanouir. Sans même juger de la valeur du moment historique que nous vivons, il est invraisemblable qu’il se décide sans débat, sans que le peuple souverain n’en ait été aucunement informé. Assurément, un sale coup pour la démocratie.


Les 6 et 7 juin prochains se dérouleront en France les élections européennes. Les électeurs auront alors à choisir les 72 députés qui les représenteront pendant 5 ans au Parlement européen. Au total, ce sont 736 députés qui seront élus pour représenter les 27 Etats membres de l’UE.
 
Parlement européen : la défiance
 
Déjà, on prévoit une abstention record pour ces élections, avoisinant les 66 % ! Selon Libération du 13 avril, "la responsabilité de la presse dans ce désintérêt est écrasante : seulement 36 % des citoyens ont lu, entendu ou vu un sujet consacré au Parlement européen dans leurs médias."
 
Le quotidien établit un lien de causalité entre la mauvaise couverture médiatique de la vie politique européenne et "un effondrement de la confiance dans les institutions communautaires : le Parlement européen perd six points dans l’indice de confiance en six mois, passant de 51 % à 45 %, la Commission chute de 47 % à 42 % et la Banque centrale européenne, en dépit de son rôle stabilisateur unanimement salué par les politiques et les experts, de 48 % à 39 %. Une défiance qui se reflète dans l’abstention massive qui menace la légitimité de la seule institution européenne élue au suffrage universel."
 
Grand Marché Transatlantique : tous ignorants
 
Les Européens ne vont sans doute pas reprendre confiance en leurs représentants lorsqu’ils apprendront massivement ce que Jean-Luc Mélenchon a révélé au grand public (non initié), le 21 avril dernier sur BFM TV, à savoir l’existence d’un projet de "grand marché transatlantique dérégulé, sans droits de douane et sans barrières à la circulation des capitaux et des marchandises", voté (là est le comble) par le Parlement européen, "socialistes inclus", il y a quelques mois, dans la plus grande discrétion. "Nous sommes entraînés, à la date de 2015, annonce le sénateur de l’Essonne, dans une aventure où nous ne formerons plus qu’un ensemble économique et social avec les Etats-Unis, et personne n’en parle une seconde où que ce soit".
 

Le journaliste Jean-Jacques Bourdin reconnaît d’ailleurs ne pas être au courant de ce projet, pourtant fondamental. Dans Marianne2, c’est Régis Soubrouillard qui, le 23 avril, avoue benoitement son ignorance et celles de ses collègues : "nous étions jusqu’ici tout aussi ignorants que lui de ce projet de Grand Marché Transatlantique, sorte de World Company en pleine efflorescence." Effarant. La genèse de ce projet remonte pourtant (nous allons le voir) au début des années 1990 !
 
Les journalistes de Marianne2 ne doivent d’ailleurs pas lire leur propre journal, puisque, le 9 avril 2009, E. Aperaude, fonctionnaire international, y évoquait clairement cette "résolution votée au parlement européen qui renforce la suprématie américaine dans les relations transatlantiques", dans un article au titre sans équivoque : L’Europe de la servitude volontaire. Référence au fameux Discours de la servitude volontaire d’Etienne de La Boétie.
 
Lutte à mort contre le protectionnisme
 
De quoi s’agit-il exactement ? Le 26 mars 2009, le Parlement européen approuve par 503 voix pour, 51 voix contre et 10 abstentions, une résolution sur "l’état des relations transatlantiques après les élections qui ont eu lieu aux Etats-Unis".

Son but : construire "un véritable marché transatlantique intégré", qui devra être établi "d’ici à 2015". C’est le Conseil économique transatlantique (CET), créé lors du sommet UE-USA du 30 avril 2007, et orienté entre autres par "des représentants du monde de l’entreprise", qui veillera à l’harmonisation des législations pour faciliter "l’approfondissement du marché transatlantique". E. Aperaude note à ce sujet, avec malice : "On imagine sans mal les choix qui seront opérés entre place de l’État et rôle du marché"...
 
Quant à Trait d’union, une sensibilité du PS née au lendemain de la campagne du Non à la Constitution européenne, elle appelle, le 26 juin 2008, à "Refuser l’Europe américaine" et dénonce dans le projet de grand marché transatlantique la "promotion fanatique du libre échange au niveau mondial comme le montre la déclaration commune du sommet UE-USA du 10 juin [2008]  : « nous résisterons au sentiment protectionniste à l’intérieur et nous nous opposerons au protectionnisme à l’étranger. Les modèles du libre et juste échange et de l’investissement ouvert sont les piliers de la croissance économique mondiale »."
 
Sécurité commune
 
"Parallèlement aux négociations sur l’existence d’un grand marché, des discussions discrètes se sont développées afin de créer un espace commun de contrôle des populations", nous apprend le sociologue Jean-Claude Paye, le 16 décembre 2008 dans L’Humanité. "Un rapport secret, conçu par des experts de six États membres, a établi un projet de création d’une aire de coopération transatlantique en matière de « liberté, de sécurité et de justice  », d’ici 2014." Selon Paye, l’enjeu de la création d’un tel espace, plus encore que le transfert des données personnelles et la collaboration des services de police (processus déjà largement réalisé), consisterait dans la possibilité, à terme, de la remise des ressortissants de l’Union aux autorités américaines.
 
Le sociologue fait cette remarque intéressante : "Le parallélisme entre la libéralisation des échanges entre les deux continents et le contrôle états-unien des populations européennes existe durant les 13 années qu’a duré le processus de négociation. Ainsi, le 3 décembre 1995, au sommet USA-UE de Madrid, fût signé le « Nouvel Agenda Transatlantique » visant à promouvoir un grand marché transatlantique, ainsi qu’un plan d’action commun en matière de coopération policière et judiciaire."
 
Inféodation politique aux Etats-Unis
 
En conclusion de son article, Jean-Claude Paye insiste sur le caractère avant tout politique du grand marché transatlantique, pour lequel "la création d’une Assemblée transatlantique est évoquée", et rappelle qu’il "s’appuie sur la primauté du droit américain".
 
E. Aperaude relève lui aussi que le projet d’unification euro-atlantique n’est pas seulement économique, mais aussi politique et militaire, et va clairement dans le sens d’un alignement des Etats européens sur les Etats-Unis : "L’accord de partenariat, à négocier une fois le traité de Lisbonne ratifié, devra être conclu d’ici à 2012. Il devrait comprendre la création d’un Conseil politique transatlantique (CPT) de haut niveau, chargé de coordonner « systématiquement » la politique étrangère et de sécurité. Au cas où quelque chose échapperait à l’OTAN, « pierre angulaire de la sécurité transatlantique » dont le rôle est déjà gravé dans le marbre du traité de Lisbonne (en son article 42), le CPT serait ainsi chargé de rectifier « systématiquement » des positions « coordonnées ». Ce qu’en d’autres termes on appelle l’alignement. (...) Ce texte s’inscrit pleinement dans la reprise des cadres économiques structurels néolibéraux et dans une soumission à la puissance étasunienne".
 
TPN : la source d’inspiration
 
Mais quelle est l’origine de ce grand projet ? Elle est à chercher, selon Paye, dans l’action d’un institut euroaméricain, le Transatlantic Policy Network (TPN), ou Réseau politique transatlantique. "Fondé en 1992 et réunissant des parlementaires européens, des membres du Congrès des États-Unis et d’entreprises privées, il appelle à la création d’un bloc euro-américain au niveaux politique, économique et militaire. Il est soutenu par de nombreux think tanks comme l’Aspen Institute, l’European-American Business Council, le Council on Foreign Relations, le German Marshall Fund ou la Brookings Institution. Il est alimenté financièrement par des multinationales américaines et européennes comme Boeing, Ford, Michelin, IBM, Microsoft, Daimler Chrysler, Pechiney, Michelin, Siemens, BASF, Deutsche Bank, Bertelsmann."
 
Cette organisation bicéphale euro-américaine élabore des documents qui sont, d’après Pierre Hillard, professeur de relations internationales à l’école supérieure du commerce extérieur (ESCE), de "véritables feuilles de route" pour aboutir à un bloc euro-atlantique unifié : d’abord, en 1995, le Nouvel Agenda Transatlantique, suivi en 1998 du Partenariat économique transatlantique, puis le rapport du 4 décembre 2003 intitulé Une stratégie pour renforcer le partenariat transatlantique, et enfin le Conseil économique transatlantique, établi par un accord signé le 30 avril 2007 à la Maison Blanche par le président américain George W. Bush, le Président du Conseil de l’UE Angela Merkel et le président de la Commission européenne José Manuel Barroso (ces étapes sont décrites, par exemple, sur le site de la Documentation française et celui de RFI).
 
Logique du système  : vers un gouvernement mondial
 
Pour saisir la logique à l’oeuvre dans le projet de grand marché transatlantique, il convient de prendre du recul, et c’est là que l’analyse de Pierre Hillard peut s’avérer fort utile. Ce professeur de relations internationales prend très au sérieux la volonté des élites mondialistes (comme Jacques Attali) de voir naître un gouvernement mondial. L’avènement d’un tel pouvoir passe, selon lui, par la création de grands blocs politico-économiques standardisés, régis par les mêmes règles, les mêmes lois, au sein desquels les Etats seront peu à peu "concassés", et qui, à terme, pourraient fusionner dans "une sorte de région monde".
 
Et Hillard observe justement la mise en place de tels blocs un peu partout sur la planète : l’Union européenne bien sûr, qui constitue le modèle des autres constructions, l’Union Nord-américaine (Etats-Unis, Canada, Mexique), lancée le 23 mars 2005 à Waco au Texas et dont l’unification serait prévue pour 2010, l’Union asiatique, lancée fin 2006, les Etats-Unis d’Afrique, dont l’idée a été relancée en 2007, l’UNASUR (Union des Nations sud-américaines), créée le 23 mai 2008, ou encore le SICA (Système d’intégration centre-américain), dont la création remonte au 6 décembre 2008. Dans tous ces ensembles, on prévoit la mise en place d’une monnaie commune, d’un passeport commun et d’un parlement commun.
 
 
L’étape nécessaire du Traité de Lisbonne
 
Dans ce grand puzzle planétaire, le bloc nord-américain doit s’associer au bloc européen à l’horizon 2015 ; ce qui fait dire à Pierre Hillard que l’idée, si souvent avancée par nos politiques, d’une Europe-puissance, qui ferait contre-poids aux Etats-Unis, "c’est de la foutaise, c’est un mensonge énorme".
 
Cette unification programmée du bloc euro-atlantique explique le passage en force de Sarkozy avec le Traité de Lisbonne. En effet, alors que les Français avaient voté contre le Traité constitutionnel européen en mai 2005, le Parlement européen a adopté des résolutions le 13 janvier et le 9 juin 2005, appelant à la création d’une "Assemblée transatlantique", réunissant les membres du Parlement européen et des différents parlements nord-américains. D’où la nécessité, au préalable, d’avoir un bloc nord-américain unifié et un pôle européen unifié... et donc de faire adopter, en évitant un référendum trop risqué, le Traité de Lisbonne, copie conforme du Traité constitutionnel, de l’aveu même de Valéry Giscard d’Estaing.
 

 
 La Chine en ligne de mire
 
L’objectif du grand marché transatlantique est de contrebalancer la puissance économique chinoise, avec un bloc unifié de 800 millions de consommateurs. En produisant ensemble 57% du PNB (produit national brut) mondial, les Etats-Unis et l’Union européenne espèrent demeurer le moteur de l’économie mondiale.
 
Trait d’union pointe du doigt la signification géopolitique de ce bloc euro-atlantique : "Il donne corps au projet de formation d’un « Occident politique » voulu par la doctrine américaine du « Choc des civilisations ». Telle est la ligne adoptée par de très nombreux dirigeants européens et en France par Nicolas Sarkozy. Cette vision géopolitique repose sur l’idée que l’hégémonie de « l’Occident » est mise en cause et qu’il faudrait répondre au phénomène par une intégration croissante des nations « occidentales » sur le plan économique comme militaire." La Chine est évidemment le grand concurrent qui peut mettre un terme à la suprématie occidentale.
 
D’ailleurs, dès septembre 2000, le rapport Reconstruire les défenses de l’Amérique, produit par le think tank néoconservateur PNAC, était largement conçu pour "faire face à l’accession de la Chine au statut de grande puissance" (page 19) et préserver la Pax Americana, dont on envisageait la fin imminente (page 13) en l’absence des réformes militaires appropriées. Dès la page 2, on pouvait y lire que l’un des objectifs clés des Etats-Unis était de "dissuader l’émergence d’une nouvelle grande puissance concurrente" et de "maintenir la suprématie américaine". Approfondir la relation euro-atlantique (certains diront "s’assujétir le Vieux Continent") était, dans cette perspective, une priorité.

L’Europe sur le Grand Echiquier
 
Nous sommes ici, notons-le bien, en plein dans la stratégie américaine défendue, dès 1997 dans Le Grand Échiquier, par celui qui est aujourd’hui le conseiller informel de Barack Obama en politique étrangère, Zbigniew Brzezinski.
 
Sa théorie, lit-on dans Wikipédia, "se base sur l’idée que l’amélioration du monde et sa stabilité dépendent du maintien de l’hégémonie américaine. Toute puissance concurrente est dès lors considérée comme une menace pour la stabilité mondiale. Son unique but est de maintenir et développer l’hégémonie des États Unis d’Amérique dans le monde. (...) Contrairement à l’unilatéralisme du président George W. Bush, il est plutôt pro-européen, dans la mesure où selon lui le leadership américain, qui seul pourrait sauver le monde du chaos, ne peut être pleinement réalisé et atteindre ses objectifs qu’en coopérant avec l’Europe. Selon ses propres mots : « Sans l’Europe, l’Amérique est encore prépondérante mais pas omnipotente, alors que sans l’Amérique, l’Europe est riche mais impuissante. » Il voit dans l’alliance USA-Europe un axe qui permettrait à chacune des parties de devenir plus puissante tout en ayant un impact plus fort sur la paix et le développement dans le monde."
 
Voici justement un décryptage du Grand Echiquier par l’essayiste Michael Ruppert (sous-titré en français) :
 
 
Un axe en expansion
 
L’axe euro-atlantique ne s’arrête pas aux frontières actuelles de l’Europe, puisque l’objectif est de lui rattacher, indique Pierre Hillard, tous les pays du sud de la Méditerranée et du Proche-Orient. Cette "intégration" politique et économique s’effectue, dans le cadre de l’UE, dans un programme qui s’appelle la PEV (Politique européenne de voisinage), et qui concerne aujourd’hui neuf pays du Sud : Algérie, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Maroc, Territoires palestiniens, Tunisie, et cinq pays de l’Est : Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Moldavie et Ukraine (les cas de la Biélorussie, de la Libye et de la Syrie étant plus particuliers). 
 
"La PEV, peut-on lire sur le site officiel, va au-delà des relations existantes pour offrir une relation politique et une intégration économique plus poussées. (...) La PEV reste distincte du processus d’élargissement même si elle ne préjuge pas, pour les voisins Européens, de l’évolution future de leurs relations avec l’Union, conformément aux dispositions du Traité."
 
Pierre Hillard considère sur France 24 que l’Afghanistan lui-même pourrait être rattaché à l’axe euro-atlantique : "Il faut bien comprendre que l’Afghanistan n’est qu’un morceau du puzzle dans une vaste recomposition du Proche-Orient, qui devrait être lui-même rattaché à un axe euro-atlantique. Je pense à Brzezinski qui parlait de "l’arc de crise" entre les pays du Proche-Orient, qu’il souhaite balkaniser. Il y a une volonté de parcelliser des Etats du Proche-Orient comme l’Afghanistan et l’Arabie saoudite, avec même la volonté de créer un Etat du Vatican musulman".
 
Réseaux transatlantiques : une influence décisive...
 
Si l’on comprend bien la stratégie américaine, qui vise à la préservation de son hégémonie, on s’interroge davantage sur la démarche des Européens, et notamment des Français, si prompts à se ranger désormais derrière l’Oncle Sam, notamment lorsqu’il s’agit de valider ses guerres. Un élément de réponse nous est donné par le géopoliticien Aymeric Chauprade. Selon lui, les Etats-Unis profitent d’un dispositif transnational redoutablement efficace, fondé sur une constellation de fondations, de think tanks et d’ONG, qui leur permet de sélectionner les personnalités (notamment européennes) qui accéderont aux plus hautes fonctions du Fond monétaire international, de la Banque mondiale, de l’Organisation mondiale du commerce... ce que Chauprade nomme "l’architecture visible de la mondialisation".
 
Car il y a une "architecture invisible de la mondialisation, celle dont les médias ne parlent pas", et elle est justement formée de ces "grands réseaux transatlantiques" que sont "la Commission Trilatérale, le groupe de Bilderberg, le groupe Aspen", et qui "adoubent un certain nombre de personnalités internationales pour vérifier s’ils participent de la même idéologie", avant leur accession à la tête des grandes instances internationales. Chauprade cite les cas de Pascal Lamy (directeur général de l’OMC), Dominique Strauss-Kahn (directeur général du FMI) et Bernard Kouchner (ministre des Affaires étrangères). Mais il affirme aussi avoir fait une étude très précise sur le parcours des gens qui sont arrivés "dans les premier, deuxième et troisième niveaux" de toutes ces organisations, et tous seraient passés par les grands réseaux transatlantiques. Et le géopoliticien de dénoncer les hommes en charge des affaires internationales en France, qui se situeraient "sur une ligne d’ingérence pro-américaine" et seraient "au service d’un idéal mondialiste, et pas au service d’intérêts temporels, ceux des Etats qu’ils sont censés servir".
 
... jusqu’à la purge des opposants ...
 
Chauprade sera viré, le 5 février 2009, de son poste d’enseignant au Centre interarmées de défense, officiellement pour avoir été complaisant envers les thèses alternatives sur le 11-Septembre, plus vraisemblablement à cause de ses opinions souverainistes et hostiles au courant néo-conservateur, et de son opposition au retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN. L’occasion, pour lui, de dénoncer de nouveau "le petit clan qui, au coeur de la Défense défend des intérêts étrangers, essentiellement américains".
 
L’éviction de Chauprade rappelle d’ailleurs celle, survenue à RFI durant l’été 2008, du journaliste Richard Labévière. L’homme dénoncera à son tour une tentative pour imposer une lecture américaine et néoconservatrice des événements, notamment du conflit israélo-palestinien. Une telle mésaventure ne risque pas d’arriver aux Young Leaders de la Fondation franco-américaine, dont l’objectif "est d’oeuvrer au resserrement franco-américain dans le but de favoriser l’émergence d’un bloc atlantique unifié. Cette fondation recrute après une sélection sévère des jeunes dirigeants (Young Leaders) français et américains issus de la politique, de la finance, de la presse "talentueux et pressentis pour occuper des postes clefs dans l’un ou l’autre pays"." Parmi les journalistes : Jean-Marie Colombani, Erik Izraelewicz, Laurent Joffrin, Christine Ockrent...
 
Les dissidents, qui ont donc parfois subi la purge, ne sont pas les seuls à avoir récemment fustigé les réseaux d’influence pro-américains en France. Jean-Luc Mélenchon, le 5 avril sur le plateau de Ripostes, accusait le député UMP Pierre Lellouche d’être "aligné CIA". Fin février, c’est François Bayrou qui, dans Parlons Net !, suite à la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, dénonçait à son tour "des forces puissantes qui depuis longtemps voulaient nous faire rentrer dans le rang" et "un courant d’influence qui veut perpétuellement que nous abandonnions notre indépendance pour entrer dans l’orbite d’influence que vous savez".
 
... mais des journalistes à l’ouest !
 
Malheureusement, nos journalistes ne semblent pas plus au courant de l’existence des réseaux d’influence transatlantiques (ou simplement pas motivés pour en parler) qu’ils ne le sont du grand marché transatlantique. Souvenons-nous de ce moment d’anthologie sur le plateau de C dans l’air, lorsque Yves Calvi, s’empressant de clamer sa propre ignorance, interroge ses invités sur le groupe Bilderberg : aucun n’en a jamais entendu parler, ni Nicole Bacharan, pourtant historienne, politologue et spécialiste des relations franco-américaines, ni Jean-François Kahn, fondateur de Marianne, ni Gérard Chaliand, géostratège... C’est un peu comme un philosophe qui n’aurait jamais entendu parler de Platon, ou un journaliste sportif pour lequel le nom de Zinédine Zidane n’évoquerait strictement rien. On baigne en plein dans la quatrième dimension !
 
 
Il suffit pourtant de lire Libération, L’Express, Rue 89, CBC, l’Asia Times, la BBC, ou encore de regarder RTL TV, pour savoir que ces conférences, certes très discrètes, et pour lesquelles chaque participant est tenu au secret, existent bien... On peut aussi écouter Patrick Devedjian narrer à Karl Zéro "son" Bilderberg. Mais d’aucuns préfèrent nier certaines réalités, de peur sans doute qu’elles ne nourrissent trop de fantasmes parmi les gens de la plèbe... à la curiosité mal placée. Le complotisme délirant se nourrit de l’ignorance et le comportement de Calvi et de ses invités ce jour-là n’a pu que l’alimenter... richement.
 
Puisque l’on parle de "complot", remarquons en passant que la plupart des personnalités qui ont parsemé cet article, et qui sont des opposants au projet de grand marché transatlantique, ont pris des positions peu orthodoxes sur le 11-Septembre : Chauprade bien sûr, Labévière, Hillard (voyez son ironie à la 48e minute de cette vidéo lorsqu’il parle du "nouveau Pearl Harbor" évoqué dans le fameux rapport du PNAC de septembre 2000), mais aussi Mélenchon. Parenthèse fermée.
 
Nécessité du débat
 
Si j’ai cité longuement des opposants au grand marché transatlantique, ce n’est que parce qu’ils sont les seuls à médiatiser ce sujet. Etrangement, les promoteurs du projet n’en font guère la publicité. Pas même Benoît Hamon, pourtant porte-parole du PS, et qui défendit le 7 mai 2008 la « Résolution du Parlement européen sur le Conseil économique transatlantique ». L’enjeu ici est démocratique, tout simplement. Peut-on continuer à construire l’Europe, désormais le bloc euro-atlantique, dans le dos des peuples (sans même préjuger du bien-fondé de cette direction) ? Evidemment non, si l’on n’a pas complètement renoncé à vivre en démocratie (même si, selon Jacques Attali, celle-ci ne sera pleine et entière qu’après l’avènement d’un gouvernement mondial... d’ici un siècle peut-être).
 
Sur le site Europe Solidaire Sans Frontière, on pouvait lire ceci, le 25 mai 2006, sous la plume de Thierry Brun : "Le Parlement européen se prononcera fin mai sur une zone de libre-échange sans entrave entre les Etats-Unis et l’Union européenne. La décision a été prise sans consultation et avec l’étroite collaboration des multinationales américaines et européennes. (...) Une vingtaine d’organisations (...) ont dénoncé cette opération menée "dans la plus grande opacité, sans que les peuples ou les parlements nationaux aient leur mot à dire"." Ce genre de plainte parsème la vie politique européenne.
 
Une volte-face à expliquer
 
Les citoyens français ont d’autant plus besoin d’explication au sujet du grand marché transatlantique que nos dirigeants y étaient fermement opposés il y a près de 14 ans... Le 27 juillet 1995, voici en effet ce qu’on pouvait lire dans Libération : "Christine Chauvet, secrétaire d’Etat au Commerce extérieur, a réitéré hier l’opposition française au projet de zone de libre-échange entre l’Europe et les Etats-Unis, défendu par l’administration américaine. « Ne soyons pas naïfs, a-t-elle déclaré au cours d’une conférence de presse, cette initiative de libre-échange transatlantique est un des aspects de l’offensive commerciale américaine. » Selon Christine Chauvet, ce projet tire son origine dans le fait que « les Etats-Unis n’arrivent pas à résorber leur déficit commercial avec les pays asiatiques et qu’ils cherchent en conséquence de nouveaux débouchés en Europe »." En 2009, la France serait-elle devenue naïve ?
 
La volte-face est particulièrement frappante du côté socialiste. C’est, semble-t-il, sans aucun débat que le Parti socialiste européen (PSE) a radicalement changé sa position quant au Grand Marché Transatlantique. Suite à l’adoption, le 28 mai 2008, de la « Résolution du Parlement européen sur les relations transatlantiques », on pouvait lire en effet, sur le site de Trait d’union : "Le Parti socialiste européen (PSE) vient d’engager un tournant crucial dans le projet de construction européenne. (...) La gauche démocrate en Europe s’est en effet engagée, en accord avec la droite européenne, dans la construction d’un futur « grand marché transatlantique ». Ce projet avait été mis en échec par le gouvernement de Lionel Jospin en 1998. Mais il a été relancé en 2006 par deux rapports dont l’un défendu par une députée européenne du SPD [ndlr : Erika Mann] en faveur d’un « grand marché transatlantique sans entraves en 2015 ». A l’époque les députés européens de notre parti s’y sont opposés. En mai 2008, une nouvelle résolution favorable à un marché commun transatlantique a été adoptée par le Parlement européen. Cette fois, la quasi totalité des eurodéputés PS français l’ont soutenue. Pourquoi ce changement de position ? Aucun débat au sein de notre parti n’a été organisé. C’est pourtant un choix fondamental." Quelques explications seraient en effet les bienvenues...
 
La sagesse d’un gamin de 18 ans
 
Finissons par où nous avions commencé, et ce bel article d’E. Aperaude, que les journalistes de Marianne2 avaient oublié de lire : L’Europe de la servitude volontaire : "Cet inquiétant discours de la servitude volontaire de l’Europe est, dans la perspective des élections de juin prochain, un vrai sujet de débat. Ce projet, certes public mais discret, est noyé dans la masse de la production du Parlement ou de la Commission et appuyé par l’énorme majorité des eurodéputés. Il engage pourtant de manière déterminante notre continent, nos États et nos populations sur une voie délicate. Qu’en disent les forces politiques, notamment à gauche, qui solliciteront nos suffrages le 7 juin ?" Question absolument déterminante, dont il serait inconcevable qu’elle n’occupe pas le centre du débat à l’occasion de ces Européennes. Il ne reste plus que quelques semaines.
 
A défaut de transparence de la part de nos élus, il ne nous restera plus qu’à lire et relire le chef-d’oeuvre d’Etienne de La Boétie, et à suivre sa consigne finale :
 
"Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. (...)
 
Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? (...)
 
Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre."

L’inspiration générale de cette idée qui prétend être du domaine de la sauvegarde de notre-civilisation est connue, de même qu’elle est récurrente. Pour le plus court et le plus proche, on la retrouve, par exemple mais exemple édifiant, dans le livre d’Edouard Balladur Pour une Union occidentale entre l’Europe et les Etats-Unis (Fayard, novembre 2007). C’est un petit opuscule insipide où l’on rabâche les mêmes propositions pleines du grand bon sens d’un Bouvard et d’un Pécuchet devenus transatlantiques, dont nous avouons qu’il nous est tombé des mains, à notre grande honte, in illo tempore non suspecto. Pour avoir une idée du contenu, idée qu’il n’est pas difficile d’anticiper, allez lire par exemple la recension complète de Christine Bierre, le 20 juin 2008, sur Solidarité et Progrès. Nous ne pensons pas que cette lecture du livre de Balladur vous fasse courir beaucoup de risque, les lieux communs ayant été foulés par des foules nombreuses depuis un demi-siècle que l’idée du “bloc transatlantique†séduit les experts assermentés. On relève en général, après avoir mentionné la chose, que Balladur a une pensée proche de celle de Sarkozy, ou bien qu’il inspire. Pas de surprise, à vrai dire, on est dans le même registre et de la même boutique.

Toute cette affaire est également perçue, selon une approche concomitante mais qui a pris une force irrésistible avec la crise, comme une sorte de palier à franchir (se constituer en blocs) avant d’arriver au palier ultime de la “gouvernance mondialeâ€. Les partisans de la chose (Attali, par exemple) vous annoncent avec une gravité et une exaltation significatives que c’est la seule voie pour sauver le monde. A ce point et si l’on ne tient pas compte des circonstances extérieures, on observe une certaine contradiction. Balladur présente son programme comme un moyen, si l’on veut faire bref, de “sauver l’Occident†en rassemblant les forces de ses deux principaux et glorieux composants, pour affronter les puissances extérieures mais montantes (la Chine, of course, le dernier diable pour les petits enfants qui hésitent à boire leur cuiller d’huile de foie de morue, comme on disait dans les années 1950). Par contre, le truc de la gouvernance mondiale, lui, est présenté comme l’alpha et l’omega et ultime tentative de pacification du bordel ultime qu’est devenue l’humanité, donc dans un sens très pacificateur et réconciliateur, où tous, Chine et Occident compris, doivent se rassembler dans un esprit de concorde et d’entente. Comment s’entendre dans un gouvernement mondial après s’être constitués en “blocs†manifestement antagonistes, sinon hostiles? On ne s’aventure pas trop en faisant l’observation qu’il y a, chez les tenants du bloc transatlantique, un fond de certitude que le modèle transatlantique qu’ils présentent est tout simplement “le“ modèle à suivre, et qu’il aura, dans l’arrangement général, une évidente position d’inspirateur. Une fois encore, après l’éblouissante démonstration de l’Irak, de l’Afghanistan, de la crise climatique, de la crise de l’effondrement financier, nous avons bien des munitions pour les convaincre que nous sommes les meilleurs.

On remarquera, pour clore cet aspect de nos remarques, que ce sentiment n’est nullement partagé par les autres éventuels “partenaires†pour la “gouvernance mondialeâ€; s’ils envisagent de se regrouper en “blocsâ€, ce n’est pas pour abandonner leur spécificité et se grimer en Occidentaux; on a cette impression lorsque Lula, qui se rend en Chine présentement, emmène dans ses valises la proposition que les échanges Chine-Brésil ne se fassent plus en dollars, mais dans les monnaies chinoise et brésilienne. Quant à la Chine, nous serions plutôt de l’avis de Henry K. C. Liu lorsqu’il remarque, parlant de la proposition G2 de Brzezinski qui pourrait être vue comme une variation sur le thème de la “gouvernance mondiale†(tiens, sans l’Europe, – sympa, Brzezinski, ci-devant conseiller d’Obama): «China is not a “revisionist†power, but a non-expansionist revolutionary state aiming at restoring its natural historical status as it was before the arrival of Western imperialism in Asia. China is not interested in bringing back a pre-World War II world order of imperialist exploitative expansion.» (C’est Brzezinski qui qualifie la Chine de “révisionniste“, entendant par là qu’elle est en train de s’aligner sur le triomphant “modèle américanisteâ€.)

Mais revenons à cette affaire de “bloc transatlantiqueâ€, cause de cette polémique et de ces supputations. Ce qu’il y a de réconfortant enfin, au milieu de toute cette salade, c’est que, vraiment, la France est aux premières loges pour défendre et promouvoir furtivement (“stealth technologyâ€), dans les cénacles qui vont bien, ce projet qui correspond si complètement, comme on dit, à son génie historique et à son zèle postmoderne. D’autre part, c’est en France seulement que l’affaire est apparue dans le cours de la campagne pour les élections européennes, ce qui est tout à son honneur et montre que ces élections ne sont pas tout à fait inutiles.

Passons toutes ces péripéties que certains jugeraient comme des balivernes, que d’autres apprécieraient avec bien plus le goût pour le secret et les conspirations, sans qu’il faille pour l’instant condamner les uns et approuver les autres, et tentons de nous plonger dans le concret. Nous voulons parler de la réalité de la politique et nullement la “réalité†des projets, des votes du Parlement européen, des livres et des théories, et ainsi de suite.

Rendez-vous en 2015, poussières…

En effet, il y a une “réalité†qui est celle du monde, de l’histoire en cours, et qui diverge de la réalité que voudraient mettre en place nos conceptions, nos normes, nos institutions, nos votes démocratiques et nos réunions secrètes dans un Bildelberg ou une Trilatérale quelconque. La distance entre ces deux réalités, depuis que la seconde s’est parée de l’atour seyant du virtualisme qui lui fait croire que ce qu’elle croit réalisée est effectivement réalisé, est aujourd’hui plus grande qu’elle ne fut jamais. C’est à cette lumière que nous faisons nos commentaires.

Le “bloc transatlantique†est une récurrence aussi vieille que le Plan Marshall, qui en est son père putatif et son inspirateur pour la période. Notez que la CED de 1950-1954 (d’inspiration française avec approbation US, mais liquidée par la France) constituait l’amorce, par la défense, d’un tel bloc, puisqu’on proposait de former une “armée européenne†qui aurait été la supplétive de l’U.S. Army. Depuis les projets n’ont pas manqué. En 1973-1974, la Trilatérale, dont on commençait à parler, proposait pour les années 1980, sous l’impulsion de Brzezinski, le projet de trois blocs (USA, Europe, Japon) se réunissant en un ensemble de “gouvernance du monde libre†dont la victoire ne faisait aucun doute. Les “détentistesâ€, adeptes de la “convergence†des deux blocs grâce à la détente, entre l’Occident et l’URSS, y ajoutaient l’URSS devenue révisionniste (vers le modèle occidental) et venue à de meilleurs sentiments. En 1992-1993, lors des négociations du GATT, le traître britannique de service, le Commissaire européen au commerce Sir Leon Brittan, négociait pour la Commission face aux USA les questions classiques de dérégulation du commerce, et secrètement avec les USA un projet qui, dans ses prolongements, aboutissait à ce “bloc transatlantiqueâ€. Même Balladur, alors Premier ministre, s’en émut en estimant que les Anglo-Saxons en prenaient à leur aise.

Mais tout cela ne s’esquisse pas, ne se fait pas, sans qu’il y ait au moins des consentements tactiques dans les diverses élites, y compris française. Cela nous conduit aux dénonciations, dans les divers commentaires, qu’une part importante, voire prépondérantes des élites françaises (européennes) sont acquises aux thèses du “blocâ€, c’est-à-dire, car l’on traduit aussitôt, à un rapprochement décisif, voire à une soumission aux USA. Cela est vrai mais cela n’est pas nouveau. Depuis plus d’un demi-siècle, nombre de nos élites passent par les filtres US, que ce soit la Businesse Harvard School, Wall Street, voire la CIA avec les formes convenables. Est-ce aujourd’hui plus décisif qu’hier? Voire, – ou bien, c’est à voir.

La grande, l’immense nouveauté aujourd’hui, c’est la crise, et, spécifiquement, celle du 15 septembre 2008. Plutôt que de donner quelque résolution et quelque imagination à nos dirigeants, la crise leur a fourni un immense désarroi, le sentiment d’une impuissance de plus en plus affolée. Pour gagner du temps (pourquoi? Vers quoi? Pas de réponse), il y a la communication, c’est-à-dire, pour eux, les affirmations virtualistes que tout s’améliore, que, depuis le G20, “tout va très bien madame la marquiseâ€; d’où propagandes diverses et manipulations (le stress test des banques US, qui résulte d’une “négociation†entre les banques et le département US du trésor pour que les résultats soient modifiées dans un sens favorable aux banques, comme l’explique le Wall Street Journal du 9 mai 2009). Dans un tel climat, nos dirigeants cherchent désespérément, ils grattent les fonds de tiroir de tout ce qui pourrait ressembler à une formule pour sauver les meubles; alors, pourquoi pas le “bloc transatlantiqueâ€, parmi d’autres trucs? Pour autant, on notera que, depuis le 15 septembre 2008, ils ont tenté des tas de choses, des réformes fondamentales, la fin des paradis fiscaux, la nécessité de changer de système, et que rien, absolument rien ne s’est fait. Leur impuissance est effectivement l’enfant de leur désarroi et de leur affolement, qui les rendent brouillons, incapables de s’entendre, pris entre leur volonté conformiste du statu quo, la pression des forces en place (l’argent), la trouille absolument considérable de forces sociales se révoltant et devenant incontrôlables. Voit-on là-dedans un climat favorable pour monter une affaire comme le “bloc transatlantique†qui demande maîtrise, bonne entente, coordination, secret, calcul froid et déterminé, vision à long terme?

Pour le cas plus précis du “blocâ€, il y a aussi le fait qu’il faut être deux. Le Parlement européen vote, d’accord, et alors? Croit-on une seconde l’Amérique d’Obama, empêtrée dans tous ses problèmes dont certains sont colossaux, avec une population nerveuse et touchée par la crise, qui n’aime tant dans ces moments que le repli, se lançant dans une telle affaire? L’impopularité d’un tel projet est aujourd’hui, encore plus qu’hier (ce n’est pas peu dire), avérée aux USA. L’idée d'un “bloc†avec l’Europe a toutes les chances de ne pas vraiment enchanter l’administration Obama, quand on voit le rôle de sabotage systématique que jouent les pays d’Europe de l’Est dans les négociations de rapprochement des USA avec la Russie, qui est une politique fondamentale de Washington aujourd’hui. (Imaginez l’effet d’un tel projet de “bloc†sur la Russie, avec laquelle on veut absolument s’entendre dans les pays sérieux du “blocâ€, et qu’on n’est pas capable de bloquer quand elle attaque la Géorgie?) Et cela fait au moins sept ans, depuis l’invasion des groupes d’influence neocons (style Bruce Jackson) de cette Europe de l’Est, que cette action nihiliste de désordre est poursuivie. Croit-on que les USA d’Obama ait envie de se rapprocher de tels partenaires? (Pour avoir une idée de l’ambiance, cette confidence d’un fonctionnaire de l’OTAN: «Connaissez-vous le pays qui a le plus envie de se débarrasser de Saakachvili, après la Russie, et presque autant que la Russie? Les USA, bien sûr.») Imaginez-vous de quel “bloc transatlantique†il s’agit alors qu’entre les 27 de l’UE, notamment les grands pays de l’Ouest et ceux d’Europe de l’Est, face aux crises, on n'est pas loin de situations de rupture?

Que des dispositions diverses aient déjà été prises entre USA et Europe, c’est l’évidence, et là aussi cela dure depuis plus d’un demi-siècle, à commencer par les accords Blum-Byrnes sur l’accès du cinéma US en France en 1947. La Parlement vote, la Commission légifère, les traités sont signés, et alors? Les choses ne sont pas pour autant gravées dans le marbre, dans une époque où le plastique triomphe. Face à la crise, que reste-t-il des “critères de Maastrichtâ€, cette prison qui devait enfermer les nations européennes? Aller au-delà de ces aléas, où il y a à boire et à manger, où l’on avance et où l’on recule, jusqu’à quelque chose qui serait ce choc symbolique d’un “bloc transatlantiqueâ€, ce basculement complet? Peut-on croire nos dirigeants impuissants, divisés, médiocres, capables d’un effort pareil? Il faudrait aussi, pour y parvenir, une symbiose complète, c’est-à-dire, en termes plus nets, une soumission complète de l’Europe aux USA. Malgré tous les immenses efforts faits dans ce sens et les bonnes volontés innombrables et européennes, on est loin du compte. Dans le domaine de la sécurité, par exemple, où l’Europe est effectivement complètement soumise aux USA, complètement inexistante, les avatars du JSF en Europe et l’impuissance totale des USA à obtenir, malgré quatre années de pression, des forces européennes sérieuses en Afghanistan jusqu’à reprendre eux-mêmes complètement l’affaire en mains aujourd’hui, – ce sont des points de sécurité vitaux pour les USA, – voilà qui en dit long sur l’état de la question.

Pour faire bref, nous dirons que nos dirigeants et nos élites, pour entreprendre un tel projet, ont besoin de contrôler fermement et sans aucune restriction la situation général, de la comprendre, de l’orienter. Aujourd’hui, ils ne contrôlent rien de la situation, ils n’y comprennent rien, – quant à l’orienter, eux qui sont des fétus de paille dans la tempête! L’évocation du “bloc transatlantique†n’est pas une démarche calculée, froide, ambitieuse, maîtrisée; c’est une des multiples recettes sophistiquées qui traînent dans les tiroirs de cuisiniers affolés, qui ne sont même plus capables de faire tenir une mayonnaise. Leur impuissance et leur affolement sont confondants. La façon dont ils ont “résolu†la crise de septembre 2008, en reconduisant la pourriture qui a engendré la crise, nous en dit suffisamment à ce propos; cela, en attendant l’acte II.

Nous pensons que nous sommes à un point de rupture de l’Histoire, dans un ouragan de crises déchaînées, où plus personnes n’a de prise sur rien, encore moins les élites les plus corrompues (psychologiquement surtout), les plus médiocres, les plus affolées qui aient régné dans l’histoire des civilisation. A ce point, le commentateur s’astreint à un devoir de prudence, et il est prudent de ne rien prévoir au-delà de trois mois, – et encore, quelle audace! Alors, une résolution kilométrique du Parlement-croupion et des projets pour 2015! Notre avis est que, d’ici 2015, il faut envisager, sans la moindre ambition de prospective, des événements dont nous ne savons rien, dont n’osons rien imaginer et dont nous ne pouvons rien imaginer; notre avis est qu’en 2015 plus rien ne ressemblera à ce qui existe aujourd’hui, de même qu’aujourd’hui plus rien ne ressemble à ce qui existait en septembre 2008…. Après tout, si, peut-être, pour ne pas décourager les bonnes âmes démocratiques et européennes, peut-on prévoir l’une ou l’autre chose: en 2015, le Parlement européen, rebaptisé sans doute Soviet suprême européen pour faire sérieux, votera une résolution kilométrique pour un “bloc transocéaniqueâ€, Atlantique-Pacifique, pour 2040; et aussi la réglementation des dentistes spécialisés dans les dentitions de poule puisque les poules auront des dents… Va jouer avec cette poussière, Parlement européen, ça t’occupera.

Cela dit, renversons complètement la vapeur. C’est une bonne, une excellente chose que cette affaire du “blog transatlantique“/Parlement européen sorte aujourd’hui, grâce en soit rendu au pugnace Melenchon. Même s’il ne s’agit que d’un sous-bassement d’une campagne des européennes inexistante, il y a de quoi, avec un peu d’habileté et de sens électoral tactique, polariser “la colère des peuples†sur ce domaine, c’est-à-dire contre le système de l’américanisme, contre la servilité de l’Europe, contre la farce d’une construction européenne qui n’est qu’une monstruosité bureaucratique et irresponsable de plus, contre l’OTAN devenue une pétaudière également irresponsable et ainsi de suite. Nous espérons que le thème va prospérer, proliférer, enfler, ressurgir partout où on ne l’attend pas, fournir le sujet à des discours français classiques et ainsi de suite. Nous espérons que l’un ou l’autre candidat, aux présidentielles de 2012, choisira ce thème de l’indépendance menacée et en fera l’axe de la campagne. Nous espérons qu’ainsi toute la décrépitude et le scandale de ce système général sur lequel s’appuie pour s’effondrer notre civilisation seront exposés au grand jour, disséqués, dénoncés, maudits à jamais. Ainsi le Parlement européen aura-t-il servi à quelque chose.



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Dimanche 28. Juin 2009  10:21

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Bloc euro-atlantique unifié en 2015 : vers l’Europe servile ? A un mois des élections européennes, les grands enjeux tardent à apparaître aux yeux des...
Bertrand LAMBERT
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28. Juin 2009
23:18
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