La délivrance bouddhique peut donc se définir comme étant l'interruption de la
série des phénomènes psycho-physiques, la cessation de l'élan vital qui nous
soutient dans le monde douloureux de la vie transmigrante. L'état qui en résulte
est appelé Nirvâna.
Le Nirvâna compte deux degrés : le Nirvâna atteint en ce monde ou incomplet, et
le Nirvâna complet. Le Nirvâna incomplet est l'état du saint qui a déraciné
complètement le désir et l'attachement à la vie : il est un délivré-vivant, il
sait qu'il ne renaîtra plus, mais il lui reste encore à traîner la vie présente
: cette vie va continuer à tourner comme "en roue libre", sans que de nouvelles
impulsions n'en viennent prolonger le mouvement; avec la mort, la roue
s'arrêtera : le délivré-vivant entrera en Nirvâna complet.
On a disserté à perte de vue sur le Nirvâna : les uns y voient le Néant,
d'autres le tiennent au contraire pour un état de béatitude, pour une plénitude.
À vrai dire, il y a là un dilemme qui, concernant le bouddhisme, est inadéquat.
Car en fait, quand nous opposons Néant à Plénitude, nous ressentons
implicitement cette opposition suivant les termes que voici : vais-je être
anéanti ou au contraire pleinement épanoui ? Mais il est évident qu'en
raisonnant de la sorte, nous réintroduisons la notion de personne, le moi, au
centre de nos préoccupations métaphysiques. Et nous pourrions difficilement
faire autrement car nous sommes prisonniers de notre conditionnement
philosophique et de nos traditions millénaires. Mais le Nirvâna est au premier
chef un état totalement impersonnel puisque, pour l'atteindre, nous devons
renoncer à l'illusion que constitue l'attachement au moi. Et si, de ce fait,
nous sommes tentés de l'identifier à un anéantissement, il n'en va pas de même
dans la logique du bouddhisme. Le Nirvâna existe -- du reste, s'il était le
Néant, comment pourrait-on l'atteindre en étant encore en vie --, et c'est un
absolu en ce sens qu'il n'est pas produit en dépendance d'autre chose, comme les
douze maillons de la chaîne des causes évoquée à propos de la deuxième vérité.
Rien ne le cause, rien ne le conditionne. C'est un Inconditionné, un Absolu,
mais pour être la Réalité Absolue, il faut qu'il soit totalement impersonnel.
Les textes anciens aiment souligner cette vérité dans une formule aussi limpide
de parallélisme que grosse de paradoxe : si, dans l'ordre du devenir,
l'enchaînement "désir-agir-existence..." s'explique sans la présence d'une
personne substantielle, par le simple jeu de la rétribution automatique des
actes, de même, dans l'ordre de l'Absolu, le Nirvâna s'explique sans la présence
du Nirvâné :
"Le Nirvâna existe, mais il n'est point de Nirvâné" : voilà bien une sentence
typiquement bouddhique; mais pourrait-on mieux dérouter nos habitudes de pensée
? On mesure par ces quelques mots l'abîme qui sépare nos conceptions du message
du Bouddha.
Une fois de plus, c'est autour de la problématique de la personne que le fossé
va s'élargissant...