Le bal tragi-comique continue
(le Journal
du dimanche - 13 octobre 2006)
Phnom Penh, Cambodge
Patrice Trapier

Le quartier du Palais
royal de Phnom Penh.
Choses vues et entendues dans un Cambodge en
transition débridée du communisme vers la loi du marché et parfois même la loi
de la jungle
Quelques jours à Phnom Penh suffisent à se poser une
question: pourquoi, dans la presse occidentale, ne parle-t-on jamais du
Cambodge autrement que pour se rappeler du génocide et évoquer l'hypothétique
procès des derniers Khmers rouges encore en vie ? Il se passe pourtant bien des
choses dans ce petit pays, longtemps protectorat français, sous assistance
économique internationale (50% du budget national) et dirigé depuis vingt ans
par Hun Sen, un « Premier ministre de fer »
installé par les communistes vietnamiens. En matière de corruption, de misère,
d'atteintes aux droits de l'homme, le Cambodge mériterait bien des enquêtes.
Le chef de la police se met à table
Dernier scoop
(mondial, mais oui...) de Sylvaine Pasquier de L'Express, cet été: l'interview de l'ancien chef
de la police de Phnom Penh, Heng Pov,
qui a fui le pays avec pas mal de documents très compromettants pour le régime
de Hun Sen, notamment des révélations sur le trafic de drogue toléré voire plus
par les autorités et des meurtres commandités par le pouvoir.
Certes, vu ses anciennes fonctions, le bonhomme n'est
pas un premier prix de vertu et la justice cambodgienne l'a même condamné,
fissa, à dix-huit de prison pour le meurtre d'un juge de Phnom Penh. Mais il y
a peu de chance qu'il ait jamais agi sans les ordres du pouvoir cambodgien.
Une bataille fait rage actuellement pour savoir si la
Malaisie va renvoyer le policier au Cambodge malgré l'absence de traité
d'extradition entre les deux pays. Des émissaires de Phnom Penh étaient début
octobre à Kuala Lumpur pour
tenter de ramener la brebis galeuse au pays. Mais si jamais Heng
Pov réussissait à trouver l'asile auprès d'une
démocratie occidentale et pire, s'il commençait à produire les documents qu'il
assure avoir mis en lieu sûr, le pouvoir cambodgien a du souci à se faire.
Un seul exemple: l'attentat à la grenade organisé en
1997 contre une manifestation du parti d'opposition de Sam
Rainsy, le PSR.
L'opération, selon Heng Pov,
aurait été commanditée par les hommes de Hun Sen et des preuves existeraient.
Or un citoyen américain a été blessé lors de cette attaque. D'où la possibilité
de poursuites internationales qui font très peur à Hun Sen.
Après avoir dirigé son pays d'une main de fer pendant
deux décennies, le Premier ministre, un ancien Khmer rouge passé à l'ennemi
vietnamien en 1977, cherche désormais à se faire accepter par la communauté
internationale. Il doit effectuer très prochainement un voyage officiel en
Australie, c'est sa première visite d'Etat depuis qu'il est en poste!
Des poursuites judiciaires ruineraient tous ses
efforts en le rendant infréquentable. L'inquiétude est telle au plus haut
niveau que la rumeur court que les protecteurs vietnamiens pourraient finir par
remplacer Hun Sen par un ou des hommes plus présentables (et éventuellement
plus dociles).
Un juge a mal au ventre
La défection du chef de la police d'Hong Kong produit déjà ses effets à Phnom Penh. Un très important procès en appel devait se dérouler à partir du vendredi 6 octobre. Il a été reporté, sine die, sous un prétexte grotesque.
Résumons l'affaire: en 2004, un leader syndical très
charismatique, Chea Vichea,
est assassiné. Cinq jours plus tard, deux jeunes hommes sont arrêtés par la
police et présentés comme ses meurtriers. Leur mobile? Inconnu. L'un d'eux a un
alibi en béton? Peu importe, la justice cambodgienne, corrompue ou aux ordres,
a autre chose à faire qu'enquêter sérieusement. Les deux hommes, malgré leurs
dénégations, sont présentés connue ayant avoué. Eux assurent qu'on les a
torturés. Ils sont condamnés en première instance à vingt ans de prison.
Leur procès en appel devait commencer vendredi 6
octobre. Mais un des trois juges s'est fait porter pâle: « J'ai mangé quelque chose de mauvais jeudi soir et j’ai
eu de fortes diarrhées. » Mais oui, c'est ainsi que le magistrat, pour
mieux se justifier, a détaillé ses maux d'estomac. On aurait sûrement pu le
remplacer mais, manque de chance, tous ses collègues étaient pris. Courage,
fuyons! Il faut dire que l'imbroglio Heng Pov incite les autorités à la plus grande prudence. L'ancien
chef de la police a déclaré qu'on l'avait obligé à arrêter les deux hommes qui
ne sont absolument pas coupables. Donc, pour l'appel, on verra plus tard.
Surtout, une marchande de journaux vient de ruiner la
version officielle en témoignant, juste avant le procès en appel: selon ce
témoin de dernière minute, les deux accusés n'ont rien à voir avec l'assassinat
du syndicaliste, on les a arrêtés pour maquiller une affaire d'Etat en crime
crapuleux. Chea Vichea et
les syndicats liés à l'opposition commençaient à fortement gêner le pouvoir: la
preuve, son adjoint a été, lui aussi, assassiné, deux semaines plus tard.
Les communistes éliminent un
dangereux agitateur
On n'en a plus l'habitude en Europe mais un mouvement ouvrier puissant est en train de se développer dans ces pays qui profitent de la mondialisation. Dans le cas du Cambodge, les entreprises de textile poussent comme des champignons. Chea Vichea et ses troupes ont mis le bazar en organisant grèves et manifs. Ils ont obtenu notamment de faire grimper le salaire mensuel de 27 à 47 dollars, mais aussi de limiter les coups et les brimades, d'abolir les heures supplémentaires obligatoires et non payées, d'organiser un début de protection sociale. Le pouvoir néo-communiste allié avec les capitalistes du sud-est asiatique voulait faire taire Chea Vichea, ce dangereux agitateur.
Le témoignage de la marchande de journaux est
reproduit dans la presse de Phnom Penh: le 22 janvier 2004, à 9h15, elle a vu
très distinctement un tueur professionnel s'approcher du syndicaliste et
l'abattre froidement avant d'être récupéré par un complice à moto. Ces deux-là
n'ont rien à voir avec les condamnés. Pourquoi les déclarations de la marchande
de journaux arrivent-t-elles si tard, près de trois ans après le crime ? Elle
n'aurait jamais pu parler si elle n'avait réussi à prendre la fuite pour
l'étranger.
Ainsi va la justice au Cambodge.
Peuvent voter les électeurs... du
Parti
On parle aussi
beaucoup de trucage des élections. Celles de 1998 avaient fait l'objet d'une
contestation de plusieurs semaines, l'opposition mettant au défi le parti au
pouvoir de Hun Sen, le PPC, de recompter les voix, ce qui ne fut jamais accepté
malgré de nombreuses manifestations réprimées dans le sang.
Mais la tricherie peut démarrer bien en amont, suivre
des chemins plus tortueux et subtils. Jusqu'au 20 octobre, se déroule
l'inscription sur les listes électorales pour les municipales de l'an prochain.
Le PPC au pouvoir contrôlant 90% des districts, communes et villages, ces
inscriptions ne s'opèrent pas de la manière la plus neutre qui soit. Dans les
campagnes, les ex-communistes récupèrent tous les documents de leurs partisans,
proposant (inutile de préciser qu'il vaut mieux accepter) à ceux qui ne sont
pas encore membres du parti d'adhérer moyennant quoi on leur donnera des
papiers d'identité gratuits, un bien précieux, et la carte d'électeur. A charge
pour le converti de « bien voter ».
Un chef de village, dans le nord du pays, invite par
haut-parleur... les électeurs PPC à s'inscrire sur les listes et eux seuls.
Dans une île où les pêcheurs sont acquis à l'opposition, le chef du village PPC
fait son possible pour ne pas les enregistrer.
Les plaintes s'accumulent devant la commission électorale nationale où le pouvoir a accepté pour la première fois de laisser quelques strapontins au PSR de Sam Rainsy et au Funcinpec du prince Norodom Ranariddh, le fils de Norodom Sihanouk (au Cambodge, le nom de famille est situé avant le prénom). Les discussions donnent lieu à des empoignades d'une grande complexité: faut-il que le votant se présente en personne pour s'inscrire ou peut-il déléguer ses pouvoirs à un membre du parti qui rassemble les dossiers par paquets de cent ? Faut-il une photo ou non ?
Ce qui paraît banal dans un pays démocratique, à
majorité urbaine, l'est bien moins pour une population jeune, encore fortement
rurale ? Comment quitter sa rizière, faire des dizaines de kilomètres, souvent
sans voiture, perdre une journée presque entière pour aller s'inscrire dans un
délai de vingt jours avec des ouvertures de bureau complètement aléatoires?
Et encore, très souvent, à la manière des pays
communistes, le chef-lieu de district est en même temps le siège du parti
dominant (le PPC) et celui de la police. La chute du Mur de Berlin n'a pas
supprimé partout la confusion Etat-Parti.
La loi
de la jungle version communiste
Les démocrates
(l'opposition et les associations) se battent sur le terrain des droits de l'homme,
de la corruption, de la déforestation qui accentue les déséquilibres
climatiques et enrichit la contrebande d'Etat, les expulsions des paysans ou
des squatters dans les villes.
Début octobre, plusieurs associations de droits de
l'homme ont manifesté devant l'assemblée nationale pour réclamer le vote d'une
loi anti-corruption, la création d'une autorité indépendante chargée d'enquêter
sur des fortunes soudaines et considérables d'hommes politiques et l'obligation
pour tout élu ou responsable de déclarer l'état de sa fortune. Les esprits les
plus avertis font remarquer que cette déclaration devrait s'étendre à tous les
proches, familles, collaborateurs et même petit personnel... On connaît des
ministres passés maîtres dans l'art de se choisir des prête-noms les plus surprenants
(chauffeurs, cuisinières).
En tout cas, les pays donateurs (Etats-Unis, Europe et
Japon, entre autres) commencent à trouver moyennement amusant que les milliards
de dollars donnés au Cambodge depuis vingt ans pour sa reconstruction finissent
le plus souvent dans la poche de politiciens véreux.
Cela peut paraître surprenant, mais pas tant que ça
finalement: quand les communistes ont réussi à se maintenir après la chute du
communisme, ils ont partout prouvé leur immense talent dans le brigandage, les
ventes illégales des biens d'Etat, l'alliance avec des chefs d'entreprise sans
foi ni loi. Leur expérience de l'autoritarisme politique, leur absence de
scrupules, leur habitude de museler l'opinion publique, leur donne une certaine
expérience dans l'art de marier mafia et ultra-libéralisme.
Ces derniers jours, les ambassadeurs américains et japonais sont sortis de
leurs gonds, expliquant que cela fait quinze ans que l'on parle d'une loi
anti-corruption et que rien ne vient. Dans ce concert, la voix de la France
est, comme très souvent, inaudible.
Les
taxis et le gouverneur
Une histoire
narrée la semaine dernière par la presse cambodgienne en langue anglaise et française,
plus libre que les journaux édités en khmer, mais dont la diffusion dans les
campagnes est infinitésimale: la centaine de chauffeurs de taxi de la province
de Takeo (sud du pays) protestent contre l'obligation
qui leur est faite d'emprunter une nouvelle route provinciale beaucoup plus
chère que la nationale 2. Auparavant, les taxis devaient acquitter 0,25 $ pour
la route publique; dorénavant, le tarif pour le nouveau tronçon est trois plus
cher (0,83 $).
Le plus scandaleux: ce sont les forces de police, sur
ordre du gouverneur, qui interdisent l'accès de la route publique afin que les
automobilistes soient obligés de prendre le tronçon privé. Les taxis sont
furieux, ils protestent contre le surcoût qui, additionné à la flambée du prix
de l'essence, est loin d'être négligeable quand on connaît le faible pouvoir
d'achat des Cambodgiens.
Le gouverneur du Parti a livré des explications
alambiquées sur la raison de son coup de pouce en faveur de la société privée Leng Sovanrith. Coût des
investissements, fiabilité de la nouvelle route... Bla-bla-bla... La vraie
raison de cette alliance du marxisme et du grand capital, c'est la coquette
commission que le gouverneur touche sur les futurs bénéfices du constructeur de
routes à péage.
Les
instit's et madame le ministre
La corruption mine
le pays, de haut en bas et inversement. « Il
y a la corruption de survie et celle de prédation », distingue le
député d'opposition, Sam Rainsy.
Corruption de survie ? Les
infirmières ou les médecins qui exigent de leur patient une rallonge pour la
moindre intervention. Si vous ne sortez pas la monnaie, pas de pansement, pas
de prise de sang, pas d'examen, pas d'opération.
Corruption de survie? Les instituteurs qui réclament
chaque matin 500 riels (10 centimes d'euro) à leurs élèves pour les faire
travailler, corriger leurs copies, les noter et le mercredi, c'est 500 riels
supplémentaires pour les friandises. Les salaires des fonctionnaires, des
magistrats, des médecins sont ridiculement bas.
Corruption de prédation? Madame le ministre de la
condition féminine possède des terres un peu partout dans le pays. La première
semaine d'octobre, une cinquantaine de paysans de Kompong
Speu (centre du pays) ont déboulé devant l'Assemblée
nationale, à Phnom Penh, pour protester contre le fait qu'ils venaient d'être
chassés de leurs terres. Madame le ministre a obtenu le prêt d'une troupe de
parachutistes afin de raccompagner les réca1eitrants, de nuit si possible,
jusqu'à chez eux.
Façon de parler! Ceux qui sont restés là-bas, dorment sur des nattes, sous un arbre, dans un hamac. Ils n'ont plus rien. Madame le ministre a vraiment bien fait les choses : elle a vidé des dizaines de familles après les avoir laissé défricher la jungle et valoriser la terre par des plantations. Elle a ensuite demandé à ses sbires d'incendier les maisons mais, raté, il pleuvait (c'est la fin de la saison des pluies) ; alors, les miliciens ont pris machettes et haches et des bicoques, ils ont fait du petit bois.
La manœuvre pour faire taire les déshérités a
échoué. Le Parti Sam Rainsy
(PSR) a empêché l'expulsion des familles sans-terre,
il les a même accueillis au siège du PSR où ils campent depuis quelques jours.
Madame le ministre assure que ces misérables sont de mauvaise foi, que certains
sont même des escrocs, qu'ils ont reçus des indemnités qu'ils cachent. Salauds
de pauvres! C'est le monde à l'envers: la ministre communiste joue les
exploiteurs et le député de droite libérale défend les pauvres. Au moment où il
ravale la vitrine, le Premier ministre, Hun Sen, n'est pas content de cette
(mauvaise) publicité. Il a demandé à sa ministre qu'elle fasse preuve d'un peu
de générosité dans ses propositions de relogement et d'indemnisation.
« Adieu ma concubine! »
La politique cambodgienne s'offre aussi quelques
bouffonneries. A une large majorité (avec le concours d'une grande partie de
l'opposition), les députés ont voté une loi restreignant le champ de leurs
propres libertés et notamment de la levée de leur immunité en contrepartie de
quelques avantages financiers dont une retraite à peu près assurée (« loi d'auto-castration » a
analysé un connaisseur des choses cambodgiennes).
Il y a eu aussi la loi de pénalisation de l'adultère.
Les partisans de cette surprenante mesure estiment qu'on devait faire quelque
chose pour les femmes trompées. Ce sera donc «
Adieu ma concubine » ou « bonjour
la prison ». Enfin, si jamais cette loi est faite pour être
appliquée, ce qui reste à démontrer. Il y aurait pourtant autre chose à faire
que de pénaliser l'adultère, faire avancer les mentalités, la condition des
femmes et surtout l'hygiène. Il est vrai que beaucoup d'hommes, dans les
villes, ont une maîtresse institutionnalisée (quand ils ont les moyens et le
prestige) ou qu'ils fréquentent des prostituées (pour les moins en vue).
Ce serait déjà un immense progrès si ces hommes ne
ramenaient pas chez eux toutes sortes de maladies. Au Cambodge, le taux de sida
chez les prostituées est très élevé. Les épouses légitimes voient avec terreur
leur seigneur rentrer et exiger, après ses escapades, d'assumer ses devoirs
conjugaux. A tout prendre mieux vaut être vraiment délaissée pour de bon !
On
vitriole les maîtresses
Non, cette loi sur
l'adultère a deux buts cachés.
C'est d'abord un geste de ces messieurs les ministres
envers leurs femmes. Eux aussi ont des « petites
amies », souvent jeunes, souvent danseuses, chanteuses, actrices. Il
est de tradition millénaire que le roi, les princes et leurs conseillers
choisissent dans les rangs du Ballet royal celles qu'ils veulent mettre dans
leur lit. Mais comme les mœurs changent, ces idiots s'amourachent parfois
de leur deuxième femme, ils l'installent dans des maisons luxueuses, tous frais
payés, leur font des enfants et imagine même de quitter leur légitime pour
refaire leur vie.
Autrefois, les maîtresses étaient une démonstration de
puissance comme une belle maison, une belle voiture. Le Cambodge se modernise,
se met à l'heure des couches moyennes occidentales et les épouses commencent à
sérieusement s'inquiéter. Et puis, tout simplement, sous la pression de
l'évolution des mœurs, elles ne supportent plus ce que leurs mères ou
grands-mères ont patiemment accepté: le harem institutionnalisé.
Alors, plusieurs femmes de ministres ont trouvé une
solution radicale. Elles ont demandé à leurs gardes du corps de régler la
question à leur manière. C'est ainsi que l'hebdomadaire français, L'Express, a pu
écrire que la première d'entre elles aurait fait trucider Piseth
Pilika, l'une des plus grandes stars du Cambodge. Une
autre maîtresse a survécu aux balles qu'un tueur lui a adressées, elle a
seulement... été défigurée mais sa mère a péri dans l'attentat. Une femme de
ministre, au comble du désespoir, s'est déplacée en personne pour aller trouver
sa rivale sur un marché. Le garde du corps a projeté la maîtresse à terre,
l'épouse de ministre lui a planté son talon dans le dos et versé... quatre litres
d'acide. Il fallait donc faire un geste pour la calmer le courroux de ces
dames. Une militante féministe de premier plan admet que c'est une loi sur
l'adultère est étrange, liberticide mais qu'à tout prendre, « mieux vaut la prison au crime ».
Il existe néanmoins une deuxième raison à cette loi.
Où est
passé le prince Ranariddh ?
L'une des figures
de l'opposition, certes sur le déclin mais encore président du Funcinpec, le prince Norodom Ranariddh,
passe le plus clair de son temps à l'étranger entre ses cours à la faculté de
droit d'Aix-en-Provence (poste qu'il a décroché pendant l'exil des années
1975-1991 et qu'il a conservé après son retour au Cambodge) et la Malaisie où
il a installé sa nouvelle (et jeune) amie qui lui a fait un enfant. Sa femme officielle,
la princesse Marie, est restée à Phnom Penh dans la résidence du prince, elle
ne décolère pas, elle a décidé de ruiner le prince à tous points de vue,
financier, politique, etc...
Hun Sen regarde avec délectation le Funcinpec se déliter et même s'il peut y contribuer en
aidant la princesse Marie, il ne s'en prive pas. Autrefois, le Premier ministre
réglait les questions politiques à coups de roquettes, de putschs,
d'assassinats. Avec l'âge, il s'est un peu calmé. Sur le long terme, le nombre d'actions
meurtrières a baissé, année après année. Hun Sen découvre les vertus de la
politique à l'occidentale: jeter la zizanie chez l'adversaire.
Pourquoi, par exemple, la princesse Marie ne
remplacerait-elle pas son mari à la tête du mouvement royaliste ? Est-il
convenable qu'un député ne mette quasiment jamais les pieds au Parlement ?
Surtout si c'est un ancien Premier ministre (1993-1997) !
Encore plus si c'est l'ancien président de l'Assemblée
nationale! Fera-t-il seulement le déplacement pour l'inauguration du nouveau
bâtiment dont il a décidé la construction, quand il était encore à Phnom Penh,
et sur laquelle planent de forts soupçons de corruption ? Et tous ces royaux,
ne devraient-ils pas se contenter de fonctions honorifiques au lieu de truster
les postes de responsabilités politiques ? Il faut dire que Norodom Sihanouk a
fait des enfants partout et si l'on ajoute les neveux, nièces, cousins,
cousines, on ne sait plus quoi faire de toute cette tribu.
La Sainte-Trinité khmère
Hun Sen dispose de
quelques alliés objectifs dans le camp royaliste. Un cousin de Ranariddh, le prince Sisowath Thomico, a créé un parti concurrent au Funcinpec
et posé carrément la question: devant la faiblesse des dirigeants royalistes,
(sous entendu du cousin Ranariddh), ne faudrait-il
pas faire revenir « tonton »
Sihanouk qui, malgré son âge avancé, ses cancers chroniques, continue d'écraser
la vie publique cambodgienne?
A l'ombre de Sihanouk, rien n'a vraiment poussé
convenablement. Son fils aîné, Norodom Ranariddh, n'a
cessé de décevoir, multipliant les atermoiements et les virages à 180°, un jour
ennemi, le lendemain allié d'Hun Sen. Le plus jeune fils Norodom Sihamoni,
récemment nommé roi à la place de Sihanouk, ne relève pas le niveau. Le pauvre
préfère la danse à la politique. Dans tous les bâtiments officiels, quand on
voit ces trois portraits alignés, les esprits sarcastiques assurent que le
Cambodge a réinventé la Sainte Trinité avec le roi-père,
la reine-mère et, tout en bout de table, le roi-fÏls.
« Préparez vos cercueils! »
Hun Sen, tout de
même, ne pouvait laisser passer sans réagir la perspective d'un retour de
Sihanouk (qui, avant le coup d'Etat de 1970, était assez fréquemment chef du
gouvernement et même quand il laissait la place à un autre pendant quelques
mois, c'était toujours lui qui, en coulisses, régentait tout). Le Premier
ministre a fait mine de tonner: si les princes m'ennuient, je leur coupe les
vivres. Diable, imagine-t-on la reine Elisabeth ou le prince Charles prendre
la tête d'un parti concurrent de Tony Blair ou de David Cameron?
D'une phrase, Hun Sen a même démontré que son
évolution vers plus de modération était à prendre avec de sérieuses pincettes.
Tel la fable du scorpion dont la nature est de tuer quelle qu'en soient les
conséquences, l'ancien chef régional khmer Rouge a menacé carrément: « Ceux qui ont de tels projets peuvent préparer leurs
cercueils et ils savent que je ne plaisante jamais. » La politique
au Cambodge, ça fait peur, parfois.
Sihanouk
arrête son cinéma
Mais le débat sur
la royauté n'est pas si illégitime. Sihanouk sait très bien que sa marge de
manœuvre politique s'est grandement réduite. De toute façon, sa légendaire
énergie n'est plus la même. Il a même décidé, c'est dire, d'arrêter de tourner
des films. Depuis les années soixante, en parallèle de ses obligations
officielles, Norodom Sihanouk était réalisateur. Il faisait régulièrement
tourner sa fille, la princesse Bopha Devi, certains de ses ministres dont le général Tioulong, signataire des accords d'indépendance en 1954,
dans des bluettes khméro-romantiques qui remportaient
des prix de courtoisie dans des festivals en Yougoslavie. Cette fois, c'est
fini, plus de cinéma, plus de saxophone jusqu'à l'aube avec tous ces courtisans
qui se pâmaient d'admiration mais en fait n'avaient qu'une envie, aller se
coucher.
Il n'y avait qu'un personnage aussi hors norme que Sihanouk pour masquer cette contradiction d'une monarchie de droit divin mais en même temps élective (le roi est désigné par un haut conseil d'une dizaine de membres) et dont les descendants des Dieux se mêlent des petits tripatouillages politiciens. Ou les royaux rentrent dans leurs palais, ils se conduisent comme une référence incontestable et la monarchie constitutionnelle verra enfin le jour au Cambodge. Ou bien la vieille tentation républicaine n'est pas loin.
Même Sam Rainsy
en convient, lui le fervent défenseur de Sihanouk, qui mit toute son énergie au
service du Funcinpec avant de créer son propre parti,
a raillé les ambitions politiques du prince Thomico :
« Il peut porter le coup de grâce au Funcinpec mais ce n'est pas très glorieux de tirer sur une
ambulance. Moi, je respecte les principes de la Croix-Rouge. » En
réalité, Sam Rainsy est en
train de ravir la place d'opposant numéro 1 à son ancien allié, le prince Ranariddh.
Sihanouk n'a pas été plus aimable avec son neveu Tomikho, en suggérant que cette météorite politique
s'écraserait bientôt: « En réalité, je ne
crois pas qu'il puisse devenir le Ségolène Royal cambodgien. »
Non au
tourisme judiciaire!
Norodom Sihanouk
préfère garder ses forces pour des sujets autrement sérieux. La perspective
d'un procès des Khmers Rouges ? Pour le roi, c'est de la rigolade. Un budget de
56 millions de dollars pour une juridiction mixte (moitié de magistrats
étrangers, un juge français, un procureur canadien; moitié de magistrats
cambodgiens) qui devrait juger, à ce jour, un seul accusé: Ta Duch, le tortionnaire du camp S21, décrit par François Bizot dans Le portail. L'autre grand tortionnaire, Ta Mok, dit « Le boucher »
vient de mourir. « Kafka triomphe déjà »,
assure « le roi-père
». Sihanouk s'inquiète sur « le
coût du super-tourisme de luxe des juges ».
Un vrai examen de conscience historique, politique et
judiciaire serait pourtant nécessaire. L'ex-Yougoslavie prouve qu'il peut être
dangereux de refermer le couvercle sur les traumatismes anciens qui finissent
par resurgir, ravivés, des décennies plus tard. Normalement, il ne devrait pas
y avoir que Duch dans le box des accusés. Quid des
ralliés du nouveau régime, Ieng Sary,
ministre des affaires étrangères de Khmers rouges ou Kieu
Samphan, président du Kampuchea
démocratique ? Quid de l'actuel ministre de l'Economie, ancien conseiller de
Pol Pot ? Quid du ministre des
affaires étrangères qui agite la menace de procès en diffamation dès que l'on
évoque ses exactions pendant la tragédie ? Et ces chefs intermédiaires, tel Hun
Sen avant son départ pour le Vietnam, qui ont souvent appliqué
sur le terrain la politique de Pol Pot avec zèle?
La réconciliation et le devoir de justice sont
difficiles à concilier. Sihanouk préférerait qu'on privilégie l'unité nationale
et que l'on passe à autre chose: incinérons tous les os des cadavres exposés
aujourd'hui encore dans les musées du génocide. C'est la seule façon,
assure-t-il, que « les âmes errantes
échappent à leurs tourments et accèdent au sokkatephoup,
l'apaisement total ». Mais le bouddhisme peut-il être d'aucun
secours pour digérer cette tragédie (près de deux millions de morts sur sept millions
d'habitants au total) ?
« Zidane, il a frappé »
Norodom Sihanouk a
toujours aimé étonner. Il continue à alimenter son site internet
en petites phrases assassines et déclarations péremptoires. Parfois même, il
fait des piges pour des journaux. Ainsi, en juillet, il a réservé à Cambodge soir
la primeur de ses analyses footballistiques sur de la finale France-Italie de la Coupe du monde. Quatre extraits, pour
terminer, qui valent le détour :
1/ « Cette équipe de France « domenekienne » était capable d'effacer ses défauts... et de
vaincre, menée par le mythique, inimitable, inégalable Zidane...
2/ « Face à l'Italie, la France a
encore montré au monde qu'elle sait se hisser tout au sommet de l'Himalaya, de
l'Everest du football...
3/ « Cela dit, l'Italie mérite
d'être championne du monde car elle est très forte; brillante et...
étincelante. Ses joueurs sont des athlètes et des techniciens au « top »
niveau. Beaucoup sont des beaux gosses comme les Apollon, des sculpteurs de la
Grèce et de la Rome antique.
4/ « Ce coup de tête (de Zidane), au lieu de ternir la popularité et la gloire de ZZ
n'a fait que le rendre plus attachant encore. Zizou
sait faire le « Zorro » quand il rend justice... sans méchanceté. »
Un style de commentaires sportifs comme on n'en
faisait plus depuis trente ans!
(Photos titrés) …
Posté par Khemara Jati
Note
(by Khemara Jati) : The english version will
follow.