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HISTOIRES DE CHIENS.   Liste de messages  
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HISTOIRES DE CHIENS.

Nathan WEINSTOCK

A paraître dans la "Revue d'Histoire de la Shoah".

Il fut un temps où l'on se devait de truffer chaque exposé d'un arsenal de
citations puisées dans l'oeuvre de Marx. C'est passé de mode. Heureusement du
reste car cette manière d'accommoder hâtivement tout et n'importe quoi à la
sauce du maître ne faisait pas vraiment honneur à sa mémoire. Pourtant, point
n'est besoin d'être marxolâtre pour reconnaître en Marx un penseur pénétrant et
un analyste subtil des conflits sociaux et politiques. Alors, après tout,
pourquoi n'aborderions-nous pas le conflit israélo-arabe en partant d'une
observation marxienne ?

Karl Marx, on le sait, n'éprouvait aucune tendresse pour sa communauté
d'origine. Sa "Question Juive", rédigée en 1843, respire un anti-judaïsme
tellement agressif que les antisémites autrichiens du XIXème siècle se firent un
plaisir de le rééditer pour confondre ses disciples. Et dans sa correspondance
avec Engels, il usait vis-à-vis de ses adversaires d'ascendance juive
d'expressions qui l'exposeraient aujourd'hui à des poursuites judiciaires.
Pourtant, dans un texte daté de 1854 [1] Marx s'est penché sur le sort des Juifs
de Terre Sainte à son époque. Curieusement, ce texte se trouve être en outre à
peu près le seul de sa main où il manifeste quelque sympathie pour les siens.

Lisons donc cet article consacré aux Juifs de Jérusalem :

« Les Musulmans forment environ un quart de l'ensemble de la population composée
de Turcs, d'Arabes et de Maures qui sont évidemment les maîtres à tous égards
puisqu'ils ne sont aucunement affectés par la faiblesse de leur gouvernement
situé à Constantinople. Rien n'égale la misère et les souffrances des Juifs de
Jérusalem, qui résident dans le quartier le plus infect de la ville que l'on
appelle le hareth-el-yahoud, ce quartier d'immondices compris entre les monts
Sion et Moriah où sont situés leurs synagogues - objets constants de
l'oppression et de l'intolérance des Musulmans, exposés aux insultes des Grecs,
persécutés par les Latins, et ne vivant que des aumônes à peine suffisantes
transmises par leurs frères d'Europe. Les Juifs ne sont cependant pas des
indigènes et seuls les attirent à Jérusalem le désir d'habiter la Vallée de
Josaphat ainsi que celui de mourir sur le lieu même où ils attendent la
rédemption. 'Attendant leur mort', écrit un auteur français [2], 'ils souffrent
et ils prient. Leurs regards tournés vers ce Mont Moriah où s'éleva autrefois le
Temple du Liban (?), et dont ils n'osent s'approcher, ils versent des larmes sur
les infortunes de Sion et sur leur dispersion à travers le monde'" [3].

En passant Marx nous apprend que la ville de Jérusalem renfermait une population
de 15.500 âmes dont 8.000 Juifs et 4.000 Musulmans (Arabes, Turcs et Maures).

(...) ses propos sont confirmés par tous les observateurs de l'époque. Passons
sur les enquêtes de l'Alliance Israélite Universelle qu'un lecteur soupçonneux
pourrait suspecter l'objectivité. Et tournons-nous plutôt vers les voyageurs
catholiques, auteurs de guides destinés aux pèlerins qui se rendaient en Terre
Sainte. Justement, ces périples édifiants s'achevaient immanquablement par la
contemplation du spectacle - tout à la fois instructif et déchirant - des Juifs
méprisés, situés au dernier degré de la misère. Figés en prière devant le « Mur
des Pleurs », ils constituaient un tableau vivant de la déchéance du « peuple
déicide ». Et afin de donner plus de relief encore à cette apothéose on prenait
d'ailleurs soin, avant d'entreprendre cette ultime étape, d'insérer au programme
une visite du quartier juif : « C'est de beaucoup la partie la plus sombre et la
plus malsaine de toute la ville (...) l'aspect misérable des habitants et la
physionomie hideuse de ce quartier fait qu'en le traversant on ne peut oublier
la malédiction de Dieu qui pèse d'une manière si visible sur les enfants
d'Israël »[4].

Revenons au portrait que Marx a esquissé des Juifs de Jérusalem.

Que nous donne-t-il à voir ?

·Que les Juifs « habitent le quartier le plus infect de laville », «quartier
d'immondices ».

·Qu'ils étaient les « objets constants de l'oppression et de l'intolérance des
Musulmans » (sans que leur soient épargnés pour autant les insultes des Grecs et
les persécutions des Latins).

·Qu'à cette époque, les Juifs de Jérusalem n'étaient pas des autochtones (en
fait, depuis la fin du XVIIIe siècle la population juive de la cité et du pays
ne cessait de s'accroître par l'adjonction de nouveaux arrivants en provenance
de l'Empire ottoman ou d'ailleurs) et qu'ils attendaient la mort en priant pour
la rédemption.

Ce que Marx a décrit ici - et tous les observateurs de l'époque le constataient
avec lui - c'est tout simplement que les Juifs de Jérusalem (à l'instar des
autres Juifs de ce qu'il est convenu d'appeler la « Terre Sainte » et comme
c'était la règle dans l'ensemble du monde musulman) étaient cantonnés dans un
statut d'avilissement structurel et intrinsèquement discriminatoire, celui de
"dhimmi".

Cette condition de sujet « protégé », à la merci du pouvoir musulman, est le
régime pétri d'humiliation que la charia (loi religieuse islamique) impose aux
minorités du Livre. Elle s'applique donc également aux Chrétiens du monde
musulman, ce qui n'a jamais empêché ces derniers de manifester un antisémitisme
virulent. Tout se passe comme s'ils puisaient dans la tradition d'antijudaïsme
des églises chrétiennes une compensation psychologique leur permettant de se
consoler des humiliations quotidiennes en se retournant contre des parias situés
encore plus bas qu'eux dans l'échelle de la considération sociale. C'est ainsi
qu'en 1847, inspirés sans doute par l'affaire de Damas, les Chrétiens orthodoxes
de Jérusalem ont lancé une accusation de « crime rituel » contre leurs
concitoyens juifs [5].

Rien n'éclaire mieux la condition dégradée du dhimmi que le cas du Yémen. Dans
ce pays tout homme arbore à sa ceinture un poignard recourbé. Le port du
poignard est cependant interdit aux Juifs, illustrant ainsi symboliquement la
manière dont le Juif est perçu par les Musulmans : comme un sous-homme. Ce
statut d'avilissement imposait aux dhimmis une discrimination vestimentaire,
leur interdisait les montures nobles (chevaux et chameaux), les contraignaient à
céder la place à tout Musulman sur lesquels ils ne pouvaient évidemment exercer
aucune espèce d'autorité, les exposait à des tributs spécifiques (kharaj et
jizya) et autres taxes additionnelles, sans qu'ils fussent protégés pour autant
contre les excès répétés de la populace.

Car la « protection » offerte par le statut de dhimmi ne mettait pour autant le
bénéficiaire à l'abri des persécutions : ainsi - pour ne s'en tenir qu'au
Proche-Orient (mais des observations analogues peuvent être faites pour
l'Afrique du Nord et l'ensemble du monde arabo-musulman) - les émeutes
confessionnelles et les massacres dirigés contre les non-Musulmans se succèdent
en 1850, 1856 et 1860, respectivement à Alep, à Naplouse et à Damas. Les Juifs
de Jérusalem, de Hébron, de Tibériade et de Safed furent victimes, quant à eux,
de razzias, de rapines et d'extorsions tout au long de la première moitié du
XIXème siècle [6]. La situation des dhimmis s'est toutefois améliorée à partir
de 1838-1840 avec l'installation de consulats européens à Jérusalem : les
diplomates exigeaient qu'ils bénéficient du firman du Sultan en date du 18
février 1856 accordant l'égalité juridique aux minorités. Toutefois, ces
interventions extérieures alimenteront une réaction de refus, déclenchant
précisément des explosions sanglantes de haine inter-confessionnelle visant les
Chrétiens du Liban au cours des années 1853-1860.

Si l'on veut bien réfléchir un instant à la nature de cette humiliation
structurelle infligée aux dhimmis, le concept qui vient spontanément à l'esprit
pour subsumer leur condition est celui de colonialisme. En effet, la
déshumanisation imposée aux Juifs et aux Chrétiens pris en bloc, par opposition
à la généralité des Musulmans, a pour effet de constituer ces derniers - et ceci
vaut indistinctement pour chaque membre de leur communauté indépendamment de son
rang social - en privilégiés par rapport aux minorités. Voilà qui correspond
très exactement à la condition de colonisé telle que l'a décrite Albert Memmi
[7]. Ainsi, historiquement, ce colonialisme tant décrié dont on se plait à
dénoncer les méfaits au Proche-Orient ne se loge peut-être pas toujours où l'on
pensait le dénicher. Sous l'angle phénoménologique, force est de constater que
dans le monde arabo-musulman le sous-homme, le « chien », c'est d'abord le Juif.

En tenant ce langage, je suis conscient que je me heurterai à l'incompréhension,
voire à l'indignation, de nombre de Musulmans dont je ne mets pas la sincérité
en doute. Ils tiendront à rappeler que le Juif était un personnage familier de
la scène nord-africaine ou levantine, que quantité de liens unissaient les Juifs
à leurs voisins, qu'il y eut, jusqu'à un certain point, symbiose entre les
cultures respectives des uns et des autres. Constatations qui ne sont pas
fausses mais que vicie irrémissiblement un défaut de perspective. Car - si l'on
veut bien me permettre une analogie brutale - en dernière analyse cette
proximité des Musulmans et des Juifs s'apparente à celle qui unit le cavalier à
sa monture : et c'est le Juif qu'on enfourche. La cécité qui frappe
l'observateur musulman à cet égard correspond très exactement à celle du colon
qui se remémore avec émotion les années de dur labeur accompli aux côtés de son
« boy », sans parvenir à concevoir que leurs rapports s'inscrivaient sous le
signe de la soumission. Bref, c'est une perception de sudiste ...

S'il faut rappeler cette réalité, c'est qu'elle n'est pas sans incidences sur la
genèse et la perception de l'affrontement qui opposera en « Terre Sainte » les
nouveaux arrivants sionistes aux fellahs palestiniens. Pour peu que l'on accepte
de se démarquer des analyses superficielles et de se défier des facilités du
prêt-à-penser régnant [8], un examen critique des origines des frictions qui
opposeront la population arabe [9] au yichouv [10] révèle que le premier conflit
marquant qui ait opposé les deux communautés était parfaitement étranger à la
colonisation agricole, au problème des acquisitions foncières ou au projet
sioniste en tant que tel. La contestation a éclaté à la suite de la décision des
pionniers juifs de Sejera en 1908 de renvoyer les gardes tcherkesses et de les
remplacer par les gardiens juifs, au moment de la constitution du Hachomer (Le
Gardien), organisation de gardiens juifs fondé sur le modèle des unités
d'autodéfense mises sur pied en Europe de l'Est pour lutter contre les pogromes.
D'inspiration identique d'ailleurs : ne dépendre de personne pour assurer sa
sécurité et organiser sa propre défense. Encore faut-il préciser à ce propos que
cette défense visait les Bédouins pillards et les voleurs de bétail, qui s'en
prenaient indistinctement à tous les villageois, et non pas des cultivateurs
dépossédés. Or c'est précisément ce renvoi des gardiens tcherkesses (lesquels,
remarquons-le, n'étaient pas des Arabes) qui a cristallisé le ressentiment
contre les colons sionistes. Pourquoi donc ? En quoi les villageois arabes
voisins se sentaient-ils concernés par cette relève ? L'explication en est
désespérément simple : un dhimmi est voué à vivre sous la protection des
Musulmans. De quel droit prétendrait-il donc porter des armes et assurer sa
propre défense, lui qui est moins qu'un chien ? Ce serait méconnaître le statut
pétri de soumission qui est le sien.

L'origine des échauffourées confessionnelles qui éclatent à Jaffa en mars 1908
entre Arabes et Juifs est peu claire. Par contre, la motivation qui sous-tend
l'agitation contre les Juifs de Hébron en décembre 1908-janvier 1909 - et il ne
s'agit pas ici de nouveaux-venus mais bien de la population du vieux yichouv, au
demeurant hostile au sionisme - est claire : comme l'établit Henry Laurens sur
la base des archives consulaires françaises « la population musulmane a été
appelée à un boycott des commerçants juifs pour remettre les Juifs à leur place
» [11]. C'est que la population conservatrice de la ville n'apprécie pas du tout
la révolution jeune-turque et ses promesses de citoyenneté ottomane. Il ne
faudrait pas que les Juifs se prennent à croire qu'ils sont égaux aux autres.
Cette « insolence » juive exigeait que leur fussent rappelés sans ménagements
les règles de la hiérarchie confessionnelle: pour remettre le colonisé à sa
place. Ce à quoi s'ajoutait l'intoxication des esprits par le mythe de la
conspiration juive et du complot maçonnique, largement interchangeables,
charriés par l'antisémitisme européen qui se propageait graduellement au
Proche-Orient. Pour le leader nationaliste Rachid Rida, par exemple, le Comité «
Union et Progrès » jeune-turc n'était autre chose qu'une émanation de la
puissance juive et franc-maçonne. Ces fantasmes ne cesseront de s'étoffer
jusqu'à nos jours grâce à la lecture assidue des
« Protocoles des Sages de Sion » et autres florilèges du délire judéophobe
occidental.

Cependant le plus frappant, si l'on en juge d'après leurs mots d'ordre, c'est
que les émeutes visant la communauté juive - et il est significatif que les
agressions ne visent pas uniquement les nouveaux immigrés mais également (et
parfois surtout) le vieux yichouv bien antérieur à l'entreprise sioniste, comme
à Hébron par exemple, voire même à l'occasion les Samaritains qui ne sont même
pas juifs - ne puisent pas leur motivation dans le ressentiment engendré par une
opposition à l'entreprise sioniste (achats fonciers, colonisation des terres,
politique d'engagement exclusif de main-d'oeuvre juive). La rhétorique
anticolonialiste est même curieusement absente des mots d'ordre de la foule.
Ceux-ci n'évoquent pas l'aspiration des masses d'accéder à l'indépendance. Pas
plus qu'il n'y est question des fellahs évincés de leurs terres. Non : les
sanglantes émeutes de Jaffa le 1er mai 1921 se déroulent aux cris de «
Musulmans, défendez-vous, les Juifs tuent vos femmes ! » [12], c'est-à-dire par
l'invocation d'un archétype classique de l'imaginaire raciste ou sudiste qui est
très exactement l'équivalent proche-oriental de la hantise qu'exprime « touche
pas à la femme blanche ! ».

Et le 2 novembre 1921, jour anniversaire de la Déclaration Balfour, quels sont
donc les slogans hurlés à Jérusalem [13] par les manifestants armés de bâtons et
de couteaux lors d'une nouvelle manifestation sanglante dirigée contre la
population juive ? Vous imaginiez sans doute des mots d'ordre exprimant la
volonté des masses d'accéder à l'autodétermination ou à l'indépendance ? Pas du
tout. Leur cri de ralliement est le suivant : « La Palestine est à nous, les
Juifs sont nos chiens [14], la loi de Mahomet, c'est l'épée et le gouvernement
n'est que vanité » [15]. Plutôt que d'une « prise de conscience
anti-impérialiste », il s'agit de l'affirmation du droit imprescriptible de tout
Musulman (« le gouvernement n'est que vanité ») d'imposer, au besoin par l'épée,
« la loi de Mahomet » qui veut que « les Juifs (soient) leurs chiens ».

Voilà ce que l'on ne veut pas entendre.

Pour parachever la démonstration, on relèvera que les explosions de haine qui
vont ensanglanter la communauté juive au cours des années vingt sont dirigées
principalement, non pas contre les colonies rurales ou les quartiers urbains
crées par les immigrés sionistes, mais bien contre les Juifs du vieux yichouv.
Or, cette population, partiellement arabophone d'ailleurs, était installée dans
le pays depuis des décennies. On la sait plutôt hostile au sionisme par
conservatisme religieux. Pourtant en 1929, à Hébron comme à Safed, la populace
arabe se précipite sur les quartiers juifs pour égorger, brûler, mutiler,
émasculer et violer leurs habitants dans un déferlement de barbarie atroce.
Contrairement aux nouveaux-venus sionistes, ces Juifs religieux ne se sont
jamais souciés de prendre la moindre mesure pour assurer leur défense en cas
d'agression, de sorte qu'ils constituent une proie idéale pour les tueurs. Mais
ce qui doit nous interpeller, c'est de voir cette furie sanglante se concentrer
sur de paisibles voisins, étrangers au conflit né de la colonisation sioniste,
et qui ont pour unique tort d'être juifs.

Alors, de grâce, qu'on nous épargne les interprétations passe-partout des
esprits paresseux qui prétendent tout « expliquer » par l'injustice ressentie
par le peuple palestinien. Ce qui se donne à voir ici est tout simplement la
logique de la déshumanisation du dhimmi et le terrible châtiment réservé aux
« chiens » soupçonnés de vouloir échapper à leur statut. En ce début du
vingtième siècle, les membres du vieux yichouv sont devenus les compagnons
d'infortune des autres minorités non-musulmanes persécutées du Proche-Orient,
tout comme les Assyriens et les Arméniens, soupçonnés eux aussi de chercher à se
soustraire au joug de la dhimmitude.

Enfin, le rôle clef que tient la dhimmitude dans le conflit palestinien trouve
une belle illustration dans la construction du concept de « peuple palestinien
». Henry Laurens a étudié l'émergence du terme « Falastin » vers 1908-1909 et ce
qui retient l'attention, c'est que si la notion de
« Palestinien » englobe toutes les vagues successives d'immigrés musulmans venus
s'installer en Terre Sainte au XIXème siècle, arabes ou non (Hauranis de Syrie,
Maghrébins, Tcherkesses, Bosniaques, etc.), en revanche les composantes juives
de cette même population palestinienne en voie de formation s'en trouvent
exclues. C'est le cas du vieux yichouv et des Juifs du monde arabo-musulman
(originaires du Maghreb, de Boukhara, du Yémen), même arabophones. Tout
Musulman s'intègre de droit à la communauté palestinienne, tout Juif palestinien
en est écarté a priori : jeté aux chiens.

Que l'on m'entende bien. Il serait absurde de vouloir réduire le conflit
israélo-palestinien, d'une rare complexité, à une composante unique, celle de la
dhimmitude. Mais il serait tout aussi illusoire de chercher à en appréhender les
ressorts profonds sans avoir égard à ce facteur structurel qui depuis l'origine
a colorié - et continue à modeler jusqu'à ce jour - la perception arabe du Juif,
qu'il soit d'ailleurs israélien ou non. Le « refus arabe » opposé au fait
israélien et à la légitimité même d'un Etat juif en Palestine traverse
l'histoire du conflit comme un fil rouge. Or cette haine viscérale d'Israël, le
sentiment insupportable d'humiliation que cet Etat suscite ne s'explique pas,
comme on l'affirme souvent, par le drame des réfugiés palestiniens, elle lui est
bien antérieure : le 15 mai 1948, au moment même où les armées régulières des
Etats arabes franchissent le Jourdain, - et avant donc qu'il n'y eût un seul
réfugié palestinien - le secrétaire général de la Ligue arabe, Azzam Pacha,
s'exclamait déjà : « Ce sera une guerre d'extermination et un massacre mémorable
dont on se souviendra comme des massacres mongols et des Croisades » [16]. Pas
plus qu'elle ne découle de la présence israélienne en Cisjordanie et dans la
bande de Gaza depuis 1967 : aurait-on oublié que c'est depuis sa proclamation en
1948 que le monde arabe tout entier boycottait Israël, refusait de reconnaître
l'Etat hébreu qu'elle diabolisait et qu'elle jurait de détruire ?

Indépendamment des conditions politiques qui conditionnent une solution durable
du conflit israélo-arabe, celle-ci requiert en premier lieu une révolution des
mentalités. L'heure d'une paix véritable aura sonné le jour où les Israéliens
seront admis - tout simplement - en tant que voisins transfrontaliers, même si
la politique de leurs Gouvernants peut, par ailleurs, susciter des désaccords.
Comme on souhaiterait voir contribuer à ce changement indispensable tous ceux
qui n'ont de cesse aujourd'hui de proclamer leur sympathie pour la cause
palestinienne !


Notes

[1] Karl Marx, « The Outbreak of the Crimean War - Moslems, Christians
and Jews in the Ottoman Empire", New York Daily Tribune, 15 avril 1854.

[2] Marx cite ici, sans le nommer, César Famin, auteur d'une "Histoire de la
rivalité et du protectorat des Eglises chrétiennes en Orient" paru à Paris en
1853.

[3] Voici l'original rédigé directement mais assez maladroitement) en anglais :

« The Mussulmans forming about a fourth of the whole and consisting of Turks,
Arabs and Moors are of course the masters in every respect, as they are in no
way affected by the weakness of their Government at Constantinople. Nothing
equals the misery and the sufferings of the Jew of Jerusalem, inhabiting the
most filthy quarter of the town, called hareth -el-yahoud, in the quarter of
dirt between Zion and the Moriah where their synagogues are situated - the
constant object of Mussulman oppression and intolerance, insulted by the Greeks,
persecuted by the Latins, and living only upon the scanty alms transmitted by
their European brethren. The Jews, however are not natives, but from different
and distant countries, and are only attracted to Jerusalem by the desire of
inhabiting the Valley of Josephat; and to die on the very place where the
redemption is to expected. 'Attending to their death', says a French author,
'they suffer and pray. Their regards turned to that Mountain of Moriah where
once rose the Temple of Lebanon, and which they dare not approach, they shed
tears on misfortunes of Zion, and their dispersion over the world'".

[4] Deuxième édition du "Guide-Indicateur des sanctuaires et lieux saints
historiques de la Terre-Sainte" du frère Liévin de Hamme, cité in Guy Ducquois
et Pierre Sauvage, "L'invention de l'antisémitisme racial. L'implication des
catholiques français et belges (1850-2000)", Ed. Academia-Bruylant,
Louvain-la-Neuve 2000, p. 264.

[5] Henry Laurens, La question de Palestine, Tome 1er, Ed. Fayard, Paris 1999,
p. 59.

[6] Sur la « dhimmitude » en général, on se reportera à l'ouvrage de Bat Yéor,
Juifs et Chrétiens sous l'Islam, Ed. Berg International, Paris
1994.(www.dhimmitude.org)

[7] Albert Memmi, Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur,
Coll. Folio Actuel, Ed. Gallimard, Paris 2002.

[8] Cette remarque contient une bonne part d'autocritique : n'ayant pas su
éviter le piège, j'ai eu le tort dans nombre de mes écrits de diffuser ces
visions réductrices.

[9] Terminologie en réalité trompeuse : tous les habitants non-juifs de
Palestine ne sont pas des Arabes (songeons aux Circassiens ou aux Bosniaques) et
la population juive comporte bon nombre de Juifs arabophones originaires du
Maghreb ou du Yémen.

[10] On désigne sous ce terme les communautés juives établies en Eretz-Israël
(Terre Sainte).

[11] Henry Laurens, op.cit., p. 231 (c'est moi qui souligne).

[12] Ibid., p.565.

[13] Il convient de rappeler ici que depuis le milieu du XIXème siècle - bien
avant la première vague d'immigration sioniste - la population de Jérusalem est
majoritairement juive.

[14] Yahoud kalabna.

[15] Henry Laurens, op.cit., p. 589 (c'est moi qui souligne).

[16] Al Ahram et New York Times du 16 mars 1948 (cités par Rony E. Gabbay, A
Political History of the Arab-Jewish Conflict, Genève 1959, p. 88).





Lundi 2. Juin 2003  15:05

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8. Juin 2003
13:06
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