L'arabie saoudite, le pèlerinage et l'Iran
Ignace LEVERRIER
Cemoti (cahiers détudes sur la méditerranée orientale et le monde turco
iranien), n° 22, Islam partagé et poids de la guerre - Arabes et Iraniens, mis
en ligne le 4 mars 2005.
Dès l'instauration du régime islamique en Iran, en 1979, le hadj annuel aux
lieux saints musulmans de la Mecque et de Médine est devenu l'occasion
d'affrontements récurrents entre pélerins iraniens et policiers saoudiens.
Arguant de son caractère obligatoire pour l'accomplissement du rite, les
premiers ont fait de l'« exécration des païens » l'occasion de vilipender la
famille des Al Saoud et ses « parrains américains ». Dénonçant une « hérésie »,
les seconds ont eu recours à tous les moyens pour prévenir une manifestation qui
suscitait le doute sur la capacité des Saoudiens à gérer seuls les sanctuaires
de l'Islam. Au-delà de l'hostilité traditionnelle entre Arabes et Persans, entre
sunnites et chi'ites, cet affrontement symbolisait de manière emblématique la
compétition que la monarchie saoudienne et le régime des mollahs se livraient au
même moment, sur plus d'un continent, pour affirmer la légitimité de leur
leadership sur la communauté musulmane. Un arrangement qui « sauvait la face »
des deux parties a finalement été trouvé en 1995. Rendu possible par l'amorce
d'un dialogue politique entres les dirigeants des deux pays, il a confirmé que
le conflit comportait d'autres dimensions : une divergence de stratégies entre
les différentes forces au pouvoir à Téhéran et l'affrontement des ambitions
hégémoniques rivales de l'Arabie Saoudite et de l'Iran dans le Golfe et dans la
région.
Table des matières
Wahhabites et chiites, une hostilité fondamentale
Khomeyni et la nouvelle interprétation du sens du pèlerinage
Les pèlerins, une foule immense malaisément contrôlable
La préparation du pèlerinage : un dialogue de sourds
Entre intransigeance et conciliation, la quête d'un modus vivendi
L'exécration des païens, un "devoir" vs une "hérésie"
La stratégie iranienne : une entreprise de délégitimation
Le roi, un gardien des lieux saints fidèle et zélé
La stratégie saoudienne : isoler l'Iran pour le neutraliser
Conclusion
Texte intégral
Le protocole saoudien stipule, depuis le 28 octobre 1986, qu'il convient plus de
ne s'adresser au Roi Fahd ben Abdul-Aziz Al Saoud en utilisant le terme
traditionnel de "Majesté", mais le titre de Khâdim al-Haramayn, "Serviteur des
Deux Lieux Saints". En redonnant vie à une appellation qui remonte au XIIème
siècle et qui a été utilisée pour la première fois par le Sultan ayyoubide
Saladin1, le Souverain entendait clairement s'inscrire dans la lignée de cet
illustre défenseur des territoires de l'islam et réaffirmer à la face du monde
qu'il n'envisageait en aucune façon d'abandonner sa haute main sur les Lieux
Saints du Hedjaz, et en particulier sur le Pèlerinage.
Le moment choisi par le Roi, qui révélait à cette occasion qu'il envisageait ce
changement de titre depuis son accession au trône, en juin 1982, n'était pas
fortuit. Depuis plusieurs années, et surtout depuis le succès de la Révolution
islamique en Iran, la mainmise des Al Saoud sur les centres historiques de
l'Islam d'une part, leur volonté de gérer seuls ses lieux les plus vénérés, le
Haram al-Charîf de la Mecque et la Mosquée du Prophète à Médine d'autre part, et
leur obstination à vouloir imposer à l'ensemble des musulmans leur conception
wahhabite des rites du pèlerinage, enfin, avaient suscité de fortes critiques et
même une remise en cause radicale de leur légitimité de la part du régime des
mollahs.
Les événements dramatiques qui ont marqué le pèlerinage de l'année 1987 sont, on
le sait, liés à d'autres circonstances, et notamment à l'entrée dans le Golfe de
la marine de guerre américaine. On peut cependant considérer que l'adoption de
ce nouveau titre par le Souverain a contribué à alimenter une polémique déjà
vivace entre Riyad et Téhéran. Dix ans plus tard, le Hajj demeure, en 1996, un
sujet de friction entre les deux capitales et l'un des lieux privilégiés de
l'expression de leurs divergences. Face aux tentatives des dirigeants iraniens
de tirer parti de cet immense rassemblement annuel de croyants pour promouvoir
leur vision de la religion et se poser en alternative à l'Arabie Saoudite pour
le leadership de l'Islam mondial, le pouvoir saoudien entend démontrer qu'il
reste l'unique maître du jeu et prouver, par une gestion dont il s'attache à
souligner l'exemplarité, que le Roi n'usurpe en rien son titre de "Serviteur des
Deux Lieux Saints".
Wahhabites et chiites, une hostilité fondamentale
Dès la conclusion de l'alliance fondatrice entre le chef du clan des Saoud,
Mohammed ibn Saoud, et l'inspirateur du mouvement wahhabite, Mohammed ibn
Abdul-Wahhab, au milieu du XVIIIème siècle, la prise de la Mecque et de Médine
et le contrôle des Lieux Saints sont apparus aux deux partenaires comme des
objectifs essentiels pour garantir le succès durable de leur entreprise de
réforme politico-religieuse.
Après une brève période de domination saoudienne, autour de 1805, le Roi
Abdul-Aziz ibn Saoud s'empare définitivement de la ville du Prophète, en 1924,
et impose son autorité aux deux Villes Saintes. Il entreprend bientôt des
travaux d'agrandissement et d'embellissement tels que les Saintes Mosquées n'en
ont plus connu depuis près de dix siècles. Si les enjeux financiers liés à une
mise en valeur et à une fréquentation plus aisée des Lieux Saints ne lui
échappent pas (2), il a surtout conscience qu'à défaut d'une légitimité
semblable à celle des Hachémites qu'il vient de détrôner (3), il ne pourra
faire accepter par l'ensemble du monde musulman sa mainmise par la force sur les
centres spirituels de l'islam qu'en manifestant une attention particulière à ses
temples les plus vénérés et en améliorant les conditions du pèlerinage.
Si l'Iran partage alors l'appréhension provoquée dans l'ensemble du monde
musulman par la domination nouvelle des Wahhabites sur les Saintes Mosquées et
par l'imposition généralisée de leur compréhension rigoriste des rites de
l'Islam, les Chiites ne manquent pas de motifs d'inquiétude spécifiques, qui
trouvent leur origine dans l'histoire. Dès leur apparition dans la partie
centrale de la péninsule arabique, le Nejd, aux alentours de 1750, les disciples
de Mohammad ibn Abdul-Wahhab se sont en effet comportés à leur égard comme des
adversaires impitoyables. Non contents de considérer les sectateurs d'Ali comme
des idolâtres et de ne leur laisser souvent le choix qu'entre la conversion au
sunnisme ou la mort, ils se sont employés, par fidélité à l'enseignement de leur
maître, à saccager de manière systématique les monuments funéraires et les
mosquées chiites, à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières de l'Arabie4.
Les destructions effectuées à Médine même, lors et au lendemain de la prise de
la ville, en 1925, ont provoqué un tollé de scandale en Irak et en Iran. Le
vieux cimetière d'al-Baqî', où reposaient certains des pieux ancêtres les plus
vénérés par les Chiites, dont Fatima, la propre fille du Prophète, et nombre des
premiers Imâms, a été particulièrement visé. Les dégâts accomplis, le cimetière
a été fermé et ceint d'un haut mur afin d'interdire l'accomplissement des
visites (ziyârât) et des autres rites propres aux pèlerins Chiites, qualifiés
d'hérésies (bid'a) par les rigoristes wahhabites.
Régulièrement agressés et malmenés sur les routes terrestres menant de leurs
pays d'origine au Hedjaz, Iraniens et Irakiens ont encore en mémoire que nombre
de leurs compatriotes ont jadis payé de leur vie la haine des Wahhabites pour
les Chiites. Leur situation ne commence à s'améliorer qu'à partir de 1929, le
Roi Abdul-Aziz s'étant enfin décidé à mettre bon ordre au zèle immodéré des
Ikhwâns qu'il avait lui-même fondés pour le servir dans ses conquêtes. Mais,
instruits par la situation marginalisée et précaire qui demeure jusqu'à
aujourd'hui celle de leurs frères saoudiens, dans la zone orientale du Royaume,
les Chiites ressentent profondément qu'ils ne sont pas les bienvenus en Arabie
Saoudite.
Khomeyni et la nouvelle interprétation du sens du pèlerinage
La tentative du penseur iranien Ali Shariati de présenter une interprétation
"progressiste" du pèlerinage provoque, au début des années 1960, l'inquiétude
des responsables saoudiens pour qui progressisme équivaut à hérésie. Ce
sentiment est encore renforcé quand, à partir de 1971, l'ayatollah Khomeyni
recommande de faire du rassemblement annuel à La Mecque une occasion pour les
musulmans "d'échanger leurs idées sur les problèmes de la Oumma et de s'informer
les uns les autres sur les difficultés qu'ils rencontrent dans leurs pays"5.
La turbulence qui accompagne, dans diverses parties du monde musulman, le succès
de la Révolution Islamique et l'instauration du régime des mollahs à Téhéran, en
1979, marque cependant une étape nouvelle dans les relations entre l'Arabie
Saoudite et l'Iran. Le Pèlerinage devient l'une des principales occasions de
frictions entre les deux pays. Peu enclins par nature à la confrontation, à
laquelle ils préfèrent les tractations et la conciliation, les responsables
saoudiens ont toléré depuis 1971 que les pèlerins chiites se livrent de façon
discrète, durant l'accomplissement du rite, à une activité à leurs yeux non
canonique, l'exécration des païens. Celle-ci consiste principalement alors à
dénoncer la politique du Shah aux plans intérieur et extérieur. Mais ils ne
peuvent feindre davantage l'ignorance sur le véritable caractère de cette
manifestation lorsque les slogans et les critiques commencent à les viser
eux-mêmes, directement ou indirectement.
Le Hajj est ce moment unique dans l'année musulmane où les conceptions
différentes de l'Islam défendues par l'Arabie Saoudite et par l'Iran ont
l'occasion de s'exprimer pour ainsi dire en concurrence, à la même tribune, au
vu et su de plusieurs centaines de milliers de croyants, réunis dans un espace
relativement confiné en provenance de toute la Oumma. Alors que l'État saoudien
défend une vision quiétiste de la religion, qui restreint ses objectifs à la
promotion, parfois musclée, d'un comportement individuel et collectif
rigoureusement conforme à l'interprétation wahhabite de la chari'a, mais qui se
refuse à mettre en cause la légitimité des gouvernants et à appeler au
renversement des détenteurs de l'autorité, les religieux au pouvoir à Téhéran
ont l'ambition de diffuser un Islam "révolutionnaire"6. Leur message s'adresse
aux musulmans opprimés pour les inciter à ne pas se soumettre à la tyrannie, à
ne pas accepter l'injustice, mais à se dresser et à se défendre contre les
ennemis de Dieu, et contre leurs propres dirigeants si cela est nécessaire, afin
de se libérer de toutes les oppressions, qu'elles soient d'ordre politique,
économique ou culturel.
L'Arabie Saoudite apprécie peu ce type de discours. D'abord parce que ni le
comportement personnel ni la gestion politique de ses dirigeants ne sont
particulièrement exemplaires. Bien avant le "Mémorandum de Conseil"7 ou la
création du Comité de Défense des Droits Légitimes8, la prise de la Grande
Mosquée de La Mecque, en 1979, était déjà une mise en demeure adressée aux
autorités pour qu'elles réforment leur comportement et modifient leur mode de
gestion du pouvoir dans un sens plus conforme aux enseignements révélés, ou à
défaut pour qu'elles se démettent. Les promesses de changement faites au
lendemain de l'anéantissement du mouvement de Juhayman al-'Utaybi attestaient
que le message avait été clairement perçu. Comme on le sait, ces engagements
n'ont été tenus que de manière tardive et partielle9.
Face aux idées révolutionnaires agitées par l'Iran, le pouvoir saoudien a une
autre source d'inquiétude, peut-être plus grande encore : la présence sur son
sol d'une minorité chiite, sans doute relativement peu nombreuse10, mais
localisée dans une zone d'importance stratégique, la région orientale du Hassa,
qui abrite la majorité des puits de pétrole du pays. Mal intégrés
économiquement, culturellement et socialement au reste de la population, en
raison de l'hostilité traditionnelle des Wahhabites à leur endroit11, ces
Chiites sont ouverts, du moins les responsables saoudiens en sont convaincus, à
des discours de contestation en provenance de pays voisins comme l'Iran ou
l'Irak, où leurs marja'as ont fait leurs études et ont parfois trouvé refuge. La
crainte majeure des autorités est qu'un mouvement de rébellion au sein de cette
population12, qui représente une partie non négligeable de la main d'oeuvre de
l'industrie pétrochimique nationale, ne mette en péril la première source de
revenus du Royaume.
Les pèlerins, une foule immense malaisément contrôlable
La préoccupation des responsables saoudiens est encore accrue par les
caractéristiques de l'énorme foule qui se presse dans les Lieux Saints à
l'occasion du Pèlerinage. Au cours des dernières années, environ 2 millions de
fidèles se sont agglutinés dans et autour de La Mecque, le temps de
l'accomplissement du rite13. Etant donné les contraintes matérielles14 et le
poids des traditions15, le temps de séjour moyen de cette foule dans le Royaume
oscille entre deux semaines et un mois.
Au terme du Pèlerinage16, les pèlerins sont souvent dans un état de très grande
fatigue. Ni l'âge, ni la maladie ne dissuadent en effet ceux qui en ont les
moyens d'entreprendre le déplacement de la Mecque, car mourir dans les Lieux
Saints demeure une fin enviée. Les conditions climatiques sont rudes : lorsque
le Hajj se déroule en été, le thermomètre peut monter à plus de 50° à l'ombre
et, durant la longue station à Arafat, celle-ci fait presque totalement
défaut17. Dans la Grande Mosquée de La Mecque, sur le mont Al-Rahma, lors de la
lapidation des jamarât18 ou durant la course entre Safa et Marwa, pour ne citer
que quelques temps forts, la promiscuité est intense, mettant les nerfs à rude
épreuve. Les conditions de repos sont précaires, l'entassement à plusieurs dans
chaque chambre est la règle à La Mecque comme à Médine ; à Mina, l'hébergement
se fait sous des tentes, protection dérisoire contre la fournaise de l'été ou la
rigueur de l'hiver. Les déplacements répétés imposés à une telle masse de
pèlerins19 favorisent enfin les tensions et les accidents. Dans ces conditions,
le plus étonnant n'est pas le nombre, finalement limité, de décès de personnes
malades ou âgées, mais le caractère globalement peu meurtrier de cet énorme
rassemblement20.
Autre élément important pour saisir la complexité que revêt l'encadrement du
Hajj et les risques qui peuvent en découler : la majorité des pèlerins ne sont
pas arabophones. Nombre d'entre eux sont même complètement analphabètes. Les
panneaux destinés à favoriser le repérage individuel ou la circulation des
groupes perdent dès lors une bonne partie de leur utilité. Certes, les consignes
de sécurité figurent sur les "passeports" du pèlerinage et elles sont sans cesse
répétées par les guides, à Médine, ou par les mutawwafs, à La Mecque. Mais la
fièvre religieuse, en particulier le désir de toucher la pierre noire durant le
rite de circonvolation autour de la Ka'aba ou de se trouver le plus près
possible des stèles lors des rites de lapidation à Mina, jointe à un sens
relatif de la discipline chez nombre de pèlerins, sont à l'origine de quelques
catastrophes21.
En l'absence d'études documentées, il est difficile de se prononcer sur le
niveau social moyen des pèlerins. Certains, comme les Arabes originaires des
pays du Golfe, viennent sans doute de pays extrêmement riches ; mais étant donné
la zone géographique d'extension de l'islam, la majorité d'entre eux proviennent
de contrées d'un grand dénuement. C'est sur ces "déshérités"22, considérés a
priori comme un auditoire ouvert et réceptif, que les responsables saoudiens
redoutent le plus l'effet immédiat des slogans révolutionnaires des Chiites
iraniens. Certes, Africains et Asiatiques appartiennent dans l'ensemble au monde
sunnite et, comme on l'a relevé, la multiplicité des langues et des idiomes rend
la communication et les échanges difficiles. Mais les effets conjugués de
l'épuisement, de l'énervement et de la fièvre religieuse sur ce terrain social
et économique propice pourraient favoriser, c'est du moins l'appréhension
récurrente des autorités saoudiennes, l'adhésion à un discours iranien qui
s'emploie, aujourd'hui, à gommer les divergences doctrinales23 pour mieux faire
ressortir "l'essence révolutionnaire du message coranique".
La préparation du pèlerinage : un dialogue de sourds
Pour prévenir tout dérapage, l'Arabie Saoudite s'attache chaque année, à
l'approche du Pèlerinage, à rappeler aux candidats au Hajj leurs obligations et
leurs devoirs. Ces interventions qui prennent diverses formes laissent entendre
que, dans l'esprit des responsables saoudiens, c'est l'Iran qui représente la
source majeure de préoccupation pour le bon ordre du rassemblement. De fait, par
la réaffirmation du caractère "obligatoire" de l'exécration des païens, les
responsables iraniens semblent délibérément chercher à justifier leur
appréhension. De ce point de vue, la préparation du Hajj de l'année en cours
(1996) n'aura pas dérogé à la règle. On en jugera au rappel, ci-dessous, des
principales interventions des deux parties :
- Suite à la diffusion par l'Arabie Saoudite des "instructions" destinées aux
futurs pèlerins, indiquant en particulier "qu'aucune manifestation n'a sa place
et ne sera donc tolérée durant le Hajj", le pouvoir iranien fait savoir (14
mars), par l'intermédiaire de l'hodjatoleslam Mohammad Mohammadi Rey-Chahri,
responsable de sa délégation, que, conformément aux voeux du Guide de la
Révolution Islamique, l'ayatollah Ali Khameneï, "la manifestation
politico-religieuse d'exécration des païens aura lieu cette année à La Mecque,
comme les années passées, quelles que soient les circonstances".
- Sans faire référence explicite à cette déclaration, le Ministère saoudien de
l'Intérieur affirme, dans un communiqué publié deux semaines plus tard (28 mars)
à l'intention de tous les candidats au Hajj, qu'il est "strictement interdit aux
pèlerins d'introduire dans le Royaume des livres, des photos ou des tracts à
caractère politique ou idéologique". Il signale que "les pèlerins qui ne
respecteront pas ces règlements s'exposeront à des poursuites judiciaires et
seront refoulés, conformément aux lois en vigueur".
- Négligeant cette mise en garde, dont elles ne peuvent ignorer qu'elle
s'adresse directement à leurs ouailles, les plus hautes autorités iraniennes, le
Guide Ali Khameneï et le Président Ali Akbar Hachemi-Rafsandjani, s'attachent à
justifier le bien-fondé de la manifestation et affirment (3 et 6 avril) que
"l'exécration des païens constitue l'esprit et le sens véritables du pèlerinage,
dont elle est le rituel le plus important" et que "son organisation durant le
Hajj fait partie de nos principes fondamentaux et religieux inaliénables".
- Peu convaincu par la précision apportée par le Président iranien -
"l'exécration des païens ne vise à enfreindre ni la loi ni l'ordre en Arabie
Saoudite" -, le Ministère de l'Intérieur saoudien réplique (7 avril) par un
sévère avertissement : "L'Arabie Saoudite, qui n'a pas permis par le passé la
tenue de tels rassemblements, ne les tolérera pas davantage cette année. Elle ne
fera montre d'aucune espèce d'indulgence envers ceux qui violent les
recommandations divines en organisant des réunions contraires aux rites du
pèlerinage, qui mettent en péril la sécurité des pèlerins".
- La presse saoudienne, sur laquelle les autorités exercent un contrôle
tatillon, s'engage alors dans une dramatisation des plus orchestrées. Elle
martèle, à l'intention des opinions publiques intérieure et extérieure :
"Brandir des portraits de dirigeants, distribuer des tracts et manifester ne
figurent pas dans le rituel du Pèlerinage. Le Royaume restera vigilant face à
ces déviations que la religion ne cautionne pas. Les forces de sécurité sont
prêtes à affronter ceux qui oseraient porter atteinte à la sécurité des pèlerins
comme à la sainteté et à la sûreté du pèlerinage" (al-Jazîra). Et elle menace :
"Ils seront châtiés conformément à la loi coranique et aux intérêts saoudiens"
(al-Yawm).
- Pour ne laisser planer aucun doute sur la détermination de Riyad, le ministre
du Pèlerinage précise à son tour, à la veille du mois de dhû l-hijja (17 avril),
que les autorités "ne toléreront aucun slogan et ne permettront sous aucun
prétexte la moindre manifestation lors du Pèlerinage". Il affirme : "Nous sommes
responsables de la sécurité des fidèles. Ceux-ci viennent accomplir un devoir
religieux dénué de tout objectif de propagande politique. Leur sécurité impose
d'écarter tout ce qui peut leur nuire ou susciter des divisions entre eux".
- Fort de la caution de personnalités sunnites éminentes, comme le cheikh Sayyed
Mohamed Al-Tantâwi, nouveau Recteur d'al-Azhar (16 avril), ou le Grand Mufti du
Royaume, le cheikh Abdul-Aziz ben Bâz (19 avril), le Ministère de l'Intérieur
saoudien attire l'attention des pèlerins (19 avril) sur le fait que, "soit en
toute bonne foi, soit en vue de les utiliser à l'occasion du pèlerinage,
quelques fidèles ont apporté avec eux des choses prohibées". Il en profite pour
redire que "l'introduction de livres, photos ou tracts à caractère politique,
idéologique ou destinés à la propagande, est strictement interdite" et que "les
réfractaires s'exposeront à des punitions dissuasives, conformément à la loi".
- Pour démontrer que la vigilance est extrême et qu'elle ne saurait être prise
en défaut, le Ministère de l'Intérieur révèle au même moment (18 avril) que les
services de sécurité du Royaume ont intercepté quelques jours plus tôt (29 mars
1996) un véhicule en provenance du Liban, chargé de plusieurs dizaines de kilos
d'explosifs. La presse, à laquelle les autorités se sont pourtant gardées de
préciser que les Saoudiens arrêtés dans le cadre de cette affaire étaient tous
de confession chiite, émet l'hypothèse, dans ses commentaires, que des "ennemis
du Royaume disposant d'agents en Arabie Saoudite pourraient avoir planifié des
attentats dans les Lieux Saints durant le Pèlerinage, pour jeter le doute sur la
capacité des responsables à assumer la sécurité des pèlerins".
- Dernier à entrer en lice, le Prince Nayef ben Abdul-Aziz, frère du Roi et
Ministre de l'Intérieur, indique (20 avril), au terme d'une visite d'inspection
dans les Lieux Saints durant laquelle il s'est particulièrement intéressé aux
questions de sécurité : "Nous avons informé les pèlerins iraniens que nous nous
opposerons avec fermeté à toute tentative de manifestation ou de rassemblement
lors du Pèlerinage". Et pour que nul ne doute des capacités de la police
saoudienne, il révèle que celle-ci vient de mettre la main, "sans aide
intérieure ou extérieure d'aucune sorte", sur les auteurs de l'attentat
d'Olaya24.
Entre intransigeance et conciliation, la quête d'un modus vivendi
Ces avertissements répétés sont justifiés, dans l'esprit des responsables
saoudiens, par les incidents souvent tragiques qui ont marqué le Pèlerinage
depuis l'arrivée des religieux au pouvoir à Téhéran. Parallèlement à un
accroissement régulier du nombre de pèlerins originaires d'Iran25, la Mecque et
Médine sont en effet devenus au fil des ans le théâtre d'affrontements de plus
en plus sérieux qui ont atteint leur paroxysme en 1987.
Après une sorte de round d'observation de deux années, en 1979 et 1980, les
choses commencent à dégénérer en 1981. En réponse aux slogans politiques
proférés par les Iraniens dans les Lieux Saints, les forces de sécurité
saoudiennes interviennent cette année là. Les heurts violents entre les deux
camps entraînent la mort de l'un des pèlerins. Trop heureux de cet incident qui
apporte des arguments à sa dénonciation de "l'incapacité des Al Saoud à gérer
les Lieux Saints", l'ayatollah Khomeyni désigne l'année suivante l'hojatoleslam
Musawi Khoiniha26 comme son représentant personnel au Pèlerinage. De nouvelles
échauffourées avec la police, dans les deux villes saintes, aboutissent à son
arrestation à la Mecque. Remis en liberté, mais arrêté à nouveau à Médine pour
avoir mené des manifestations non autorisées au cimetière d'al-Baqî', il est
finalement expulsé.
Les années 1983 à 1985 marquent une pause dans les débordements. Les tensions au
plan international n'entraînent que des incidents mineurs entre pèlerins
irakiens et iraniens, en 1984. En revanche, en 1986, la situation connaît une
très sérieuse dégradation avec l'arrestation de plus d'une centaine de pèlerins
iraniens à leur arrivée à Djedda et leur emprisonnement durant plusieurs
semaines pour "tentative d'introduction dans le Royaume d'armes et
d'explosifs"27. Cet incident, délibérément suscité par des Gardiens de la
Révolution, provoque la colère des autorités saoudiennes, mais aussi celle des
responsables iraniens du Pèlerinage28 qui avaient monnayé et obtenu un compromis
avec Riyad : en échange d'une limitation volontaire du nombre de leur pèlerins
en dessous de la barre des 150 000, les Iraniens étaient autorisés à pénétrer
dans le cimetière d'al-Baqî' et à organiser deux rassemblements, un dans chacune
des deux Villes Saintes, dans des lieux retirés et selon des formes29 et un
contenu30 précisément définis.
Intervenant dans un contexte régional très tendu, en raison de l'entrée dans le
Golfe de la marine américaine afin d'assurer la sécurité du trafic maritime, le
Pèlerinage de 1987 connaît pour sa part un dénouement dramatique. Alors que les
autorités saoudiennes, sur le qui vive depuis la découverte des armes et
explosifs l'année précédente, étudient secrètement avec les responsables de la
délégation iranienne les modalités d'une manifestation discrète, fixée au 2
août, les pèlerins chiites bravent toutes les interdictions. Sous la conduite à
nouveau de Gardiens de la Révolution, ils organisent une manifestation à Médine,
le 27 juillet, et occupent l'une des avenues principales menant à la Grande
Mosquée de la Mecque, quatre jours plus tard. Incapables de s'opposer par des
moyens pacifiques à une foule de 50 à 60 000 personnes brandissant des
banderoles, criant des slogans, agitant des portraits du Guide de la Révolution
islamique, et dont certaines sont munies de couteaux, la Garde Nationale
saoudienne postée aux abords immédiats de la Grande Mosquée cède à la panique et
fait usage de ses armes à feu31.
A l'approche du Pèlerinage de 1988, il apparaît que l'Arabie Saoudite et l'Iran
seront dans l'incapacité de parvenir à un accord. Les responsables saoudiens,
qui ont fait adopter entre temps par l'Organisation de la Conférence Islamique
un système de quota, justifié par "des travaux de rénovation dans les Saintes
Mosquées", exposent à la délégation de Téhéran chargée de la préparation du
Pèlerinage qu'ils ne pourront admettre que 45 000 Iraniens au cours des cinq
années à venir. Par ailleurs, et suite aux graves événements de l'année
précédente, ils se voient contraints d'interdire cette fois-ci formellement
toute manifestation dans les Lieux Saints. Les représentants iraniens insistent
malgré tout pour obtenir l'autorisation d'envoyer 150 000 pèlerins, fondant leur
revendication sur la frustration ressentie par leurs compatriotes auxquels les
portes des sanctuaires de Najaf et Karbala, en Irak, sont toujours fermées en
raison de la guerre. S'agissant de l'exécration des païens, la délégation
réaffirme qu'il n'est pas question d'y renoncer puisque cette manifestation
représente pour leurs pèlerins "un droit et un devoir".
Les deux parties campant sur leurs positions, la délégation iranienne se retire
en accusant l'Arabie Saoudite "d'interdire aux Iraniens d'effectuer le
Pèlerinage". Les responsables saoudiens rejettent l'accusation et répliquent que
"si le gouvernement iranien ne veut pas envoyer de pèlerins cette année, c'est
son affaire. Mais s'il a l'intention de provoquer des troubles et de perturber
le Pèlerinage comme il l'a fait en 1987, le consensus islamique s'y opposera et
l'en empêchera". Il n'y a donc pas de pèlerins iraniens à la Mecque cette année
là32. Mais les choses n'en restent pas là : croyant discerner la main de l'Iran
dans les attentats à l'explosif qui viennent de frapper des installations
pétrochimiques dans sa province orientale à forte minorité chiite, l'Arabie
Saoudite rompt (33) ses relations diplomatiques avec Téhéran.
Toutefois, soucieux de ne pas fournir d'arguments à ses adversaires en
paraissant interdire l'accès aux Lieux Saints, le pouvoir saoudien exprime dès
le mois d'octobre de la même année son souhait de voir "se dissiper les
problèmes limités" entre les deux pays et formule les trois conditions qu'il met
à une normalisation : ne pas troubler l'ordre du Pèlerinage, c'est-à-dire
renoncer à la manifestation d'exécration ; accepter le contingent limité de
pèlerins "fixé par l'OCI" pour la durée prévue des travaux de rénovation des
Saintes Mosquées ; reconnaître les droits de l'Arabie Saoudite sur les Lieux
Saints.
Aucun terrain d'accommodement n'ayant été trouvé entre les deux parties, en
dépit de tractations secrètes et de l'acceptation par l'Arabie Saoudite d'un
quota iranien en légère augmentation, en échange du renoncement par l'Iran à son
rite d'exécration, les Iraniens boycottent à nouveau le Pèlerinage les deux
années suivantes. Ils échappent ainsi, du moins en partie, aux suspicions qui
n'auraient pas manqué de se porter sur eux lors des incidents qui se produisent
ces années là : un double attentat à la bombe contre un édifice et un pont
commis par des Chiites koweïtiens, en 1989 (34) ; une bousculade meurtrière dans
un tunnel menant à Mina, en 1990 (35).
L'occupation du Koweït par l'Irak et la guerre du Golfe entraînent un
rapprochement puis la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays36.
Les Iraniens font alors un retour en force dans les Lieux Saints. Durant les
années 1991 à 1993, leur quota est exceptionnellement porté à 120 000 par an,
soit le double de celui qu'il aurait dû être, pour compenser les trois années
durant lesquelles Téhéran s'est abstenu d'envoyer ses pèlerins. En contrepartie,
les responsables iraniens se plient avec plus ou moins de bonne volonté à
l'accord conclu avec Riyad : pas de manifestation, même dans les campements,
mais un rassemblement dans un lieu extérieur convenu, au cours duquel l'usage de
haut parleurs est toléré pour la seule diffusion du prêche de l'un de leurs
mollahs.
Violant les accords, les conservateurs de la droite religieuse proche du nouveau
Guide de la Révolution, Ali Khameneï, organisent cependant une cérémonie
d'exécration bruyante en 1993. En représailles, les Saoudiens annoncent que "les
mesures de compensation n'ayant plus lieu d'être, puisque trois années de double
quota ont permis de satisfaire les demandes accumulées37 pendant les trois année
d'abstention, le nombre d'Iraniens autorisés à effectuer le Pèlerinage est
dorénavant ramené à 60 000"38. Les tractations engagées entre les deux parties
n'ayant abouti à rien, les Iraniens se voient contraints de limiter leur
participation. Placés sous étroite surveillance durant leur temps de séjour dans
les Lieux Saints, ils n'ont d'autre alternative que d'effectuer leur exécration
des païens à l'intérieur de leur campement.
A l'occasion du Hajj de 1995 se met finalement en place une sorte de scénario
type, qui préfigure ce que pourraient être les rapports entre l'Arabie Saoudite
et l'Iran à l'occasion du Pèlerinage durant les années à venir :
- Le premier acte, qui se joue plusieurs mois avant le Pèlerinage, permet aux
deux parties d'exposer leur position : "comme tous les ans, nous accomplirons
notre rite d'exécration des païens, sous une forme ou sous une autre, car c'est
pour nous un droit et un devoir", affirment les Iraniens ; "nous ne le
permettrons pas plus que les années passées, parce que cette manifestation est
contraire aux enseignements du Prophète et source de danger pour le Pèlerinage
et les pèlerins", répliquent les Saoudiens.
- Au cours du deuxième acte, qui dure jusqu'à la veille du Pèlerinage, les mêmes
affirmations sont reprises, avec de part et d'autre un souci de dramatisation
croissante, chacun citant à l'appui de sa thèse les prises de positions émanant
de hautes personnalités religieuses.
- Le troisième acte met en scène les véritables acteurs du drame : d'un côté, la
foule des pèlerins iraniens que tentent de galvaniser des responsables décidés à
effectuer la manifestation ; de l'autre, les forces de l'ordre saoudiennes, dont
les dirigeants, sur le pied de guerre, s'affirment prêts à utiliser la manière
forte pour entraver l'accomplissement du "sacrilège".
- Révélant une sorte de connivence entre les deux camps, qui a permis
d'atteindre un consensus sur une formule satisfaisante pour les deux parties,
l'exécration des païens se déroule, au cours du quatrième acte, de manière
discrète et sous des formes édulcorées.
- Ce qui permet à chacun, au cours du cinquième et dernier acte, de se
considérer comme vainqueur et de crier victoire.
L'exécration des païens, un "devoir" vs une "hérésie"
Susceptible de prendre des formes très diverses, en fonction des circonstances,
de la tolérance manifestée par les Saoudiens et de la résolution des dirigeants
iraniens, l'exécration des païens39 est, pour les Chiites, un rite juridiquement
et religieusement fondé. Si l'on excepte quelques voix discordantes40, les
religieux iraniens paraissent unanimes à considérer que "le Pèlerinage n'est pas
moins une activité politique que religieuse" et qu'en dénonçant "le régime
sioniste usurpateur", "les ennemis de l'Islam et des musulmans" ou "la
dépendance croissante des Etats musulmans de la région à l'égard du Grand Satan,
du Moyen Satan et du Petit Satan"41, ils se situent dans la droite ligne de la
sunna du Prophète. Ils rappellent que celui-ci s'est adressé aux croyants réunis
autour de lui lors du "Pèlerinage de l'Adieu" pour leur léguer un ultime
message. Raisonnant par analogie, ils estiment que prendre la parole pour
haranguer les pèlerins, en particulier durant la longue station sur le Mont
al-Rahmah, dans la Vallée d'Arafat, ne saurait donc être qualifié "d'innovation
blâmable".
Quant aux autres formes de manifestations : marches, défilés, slogans, lecture
de messages, distribution de tracts, ..., elles se justifient, selon la majorité
des responsables iraniens, par le fait que, cinquième "pilier" d'une religion
qui ne connaît pas de séparation tranchée entre dîn et dawla, le Pèlerinage a un
aspect politique dans la mesure où il est l'occasion pour la communauté
musulmane tout entière, et pas seulement pour les croyants réunis dans les Lieux
saints, de prendre conscience de l'étendue et de la force de la Oumma.
D'ailleurs, de nombreux responsables et intellectuels sunnites eux-mêmes ont
jadis parlé et parlent encore à cet égard de "Congrès annuel du monde
musulman"42, développant l'idée que le sacrifice offert à Mina symbolise la
reconnaissance par le croyant de "la nécessité de sacrifier sa propre vie dans
la lutte pour la cause de l'Islam"43.
Pour le pouvoir saoudien, en revanche, il n'est pas question d'admettre une
manifestation qui ne dispose, selon les oulémas wahhabites, d'aucun fondement
dans l'islam et qui ne représente donc ni plus ni moins qu'une bid'a,
c'est-à-dire une hérésie. A la coutume prétendument instaurée par le Prophète,
mise en avant par les Iraniens, les responsables saoudiens opposent un verset du
Coran qui énonce : "Pas de dispute pendant le Pèlerinage"44. Selon les
théologiens et juristes du Royaume, qui disposent sur cette question de l'appui
inconditionnel des voix les plus autorisées de l'islam sunnite, les
manifestations chiites doivent être réprouvées au moins pour deux raisons :
elles portent atteinte à l'unité de la communauté, puisqu'elles portent en
elles-mêmes un risque de fitna, c'est-à-dire de division; elles font peser sur
cette même communauté une menace de fawda, c'est-à-dire d'anarchie. Au danger
religieux, s'ajoute donc un danger politique.
Afin de prévenir ces risques, les autorités saoudiennes mettent en oeuvre chaque
année, à l'occasion du Pèlerinage, toute une série de mesures :
- Elles délèguent dans toutes les mosquées de La Mecque des dizaines de
prédicateurs, assistés d'étudiants en sciences religieuses, auxquels elles
assignent pour mission d'exhorter les fidèles, à l'occasion des principales
prières quotidiennes, à "s'acquitter du Pèlerinage dans l'esprit et selon les
rites prescrits par le Prophète". Si leurs discours, d'inspiration fortement
wahhabite, ne recueillent pas forcément l'adhésion de tous, du moins ces
orateurs ont-ils l'avantage, aux yeux des autorités, d'occuper les lieux, de
regrouper autour d'eux les fidèles pendant les heures non occupées par
l'accomplissement des rites, et donc de diminuer d'autant l'auditoire et
l'influence potentielle des religieux chiites auxquels il pourrait venir à
l'idée d'haranguer les pèlerins.
- Elles répètent, de façon quotidienne, sur les ondes de la radio, dans la
majorité des langues utilisées par les hôtes de la Maison de Dieu, les
conditions d'un Pèlerinage valide. Les quotidiens participent à cet effort de
conscientisation en diffusant, dans des pages spéciales en diverses langues, les
fatwas des principaux oulémas wahhabites sur le Hajj.
- Elles mobilisent les membres de l'Organisation pour la Promotion de la Vertu
et la Répression du Vice45, c'est-à-dire les moutawwa's composant la police
religieuse. Ceux-ci ont pour mission, durant le Hajj, de veiller à ce que tous
les pèlerins, y compris les Iraniens, satisfassent au rituel du Pèlerinage tel
que défini par les savants wahhabites et respectent, le temps de leur présence
dans les Lieux Saints, les us et coutumes du Royaume. Ils disposent des
arguments nécessaires pour convaincre et, sûrs de bénéficier d'un soutien absolu
des autorités, ils n'hésitent pas à les utiliser.
- Enfin, elles déploient dans La Mecque les forces de police, les éléments de la
Garde Nationale ou les troupes du Ministère de l'Intérieur qui leur semblent
nécessaires pour garantir la sécurité publique, c'est-à-dire en premier lieu
pour dissuader les pèlerins iraniens d'effectuer les manifestations qu'ils
pourraient avoir projetées. A titre d'illustration, ce sont 25 000 hommes qui
ont été affectés, durant le Pèlerinage de 1995, à la surveillance et à
l'encadrement des seuls pèlerins iraniens, hébergés, pour ne pas dire relégués,
dans divers quartiers circonscrits par de larges avenues et isolés les uns des
autres, et de ce fait aisément contrôlables. Conformément à leurs consignes, ces
forces de sécurité ont tantôt facilité le déplacement de ces pèlerins, et tantôt
contribué à entraver leurs mouvements pour neutraliser toute velléité de
regroupement ou de manifestation.
En dépit de ce dispositif complexe, qui allie les tentatives de conviction aux
mises en garde et à la répression, les pèlerins iraniens effectuent quasiment
chaque année leur rite d'exécration des païens. Instruits par les leçons du
passé, les responsables saoudiens sont en effet aujourd'hui conscients qu'ils
ont moins à redouter d'un rassemblement autorisé, se tenant dans un lieu
déterminé et sous une forme édulcorée, que d'une manifestation sauvage
intervenant comme une réaction de colère à la suite d'un refus.
La stratégie iranienne : une entreprise de délégitimation
En accordant une satisfaction limitée aux responsables iraniens et en leur
permettant de sauver la face, le pouvoir saoudien cherche sans doute à préserver
la sécurité du Pèlerinage. Mais il tente peut-être surtout, en écartant un motif
potentiel d'irritation, de prévenir ou d'atténuer les remises en cause de la
légitimité de son autorité sur les Lieux Saints, qui font partie intégrante,
depuis le succès de la Révolution islamique à Téhéran, du discours des
responsables iraniens. Depuis leur arrivée au pouvoir, en 1979, les religieux
ont entamé, dans le cadre de la promotion de leur islam révolutionnaire, une
critique radicale du régime saoudien. Elle trouve sa source aussi bien dans le
champ religieux, c'est-à-dire dans l'opposition Chiites-Sunnites, que dans les
aléas de la situation politique, dans l'appui de Riyad à Bagdad durant la guerre
Irak-Iran, par exemple. Pour les responsables iraniens, le régime wahhabite des
Al Saoud représente le principal obstacle religieux, politique et économique à
leur ambition de se poser en guides de l'islam mondial et à leur volonté de
faire de l'Iran le modèle du véritable État islamique. Ils ont donc entrepris
d'en saper les fondements en soulignant, de diverses manières, son caractère
illégitime.
Rappelant le verset coranique bien connu, "Quand les rois entrent dans une cité,
ils la saccagent et ils font de ses plus nobles habitants les plus misérables
des hommes" 46 et citant l'adage célèbre, "Pas de roi en Islam", les
responsables iraniens mettent d'abord en cause la prétention de la dynastie
saoudite à exercer le pouvoir et à s'y maintenir par voie héréditaire. Rien
n'est plus opposé au principe chiite de la velâyat-e faqîh, "principe
fondamental de la République islamique" selon lequel "l'autorité appartient aux
oulémas, et en premier, parmi eux, aux juristes religieux"47, que la détention
et la transmission du pouvoir au sein d'une famille qui n'a jamais brillé par sa
science et rarement par sa religiosité.
La comparaison entre le régime du Chah et celui mis en place par Abdul-Aziz Ibn
Saoud inspire aux religieux une critique en règle du comportement politique de
la famille royale. Selon les moments, en fonction en particulier du contexte
régional et de l'état des relations bilatérales, cette dernière se voit
adresser, soit directement par les responsables iraniens, soit par
l'intermédiaire de la presse qu'ils inspirent, de nombreux reproches : d'exercer
un pouvoir tyrannique et sans partage ; de régner par la terreur et l'injustice
; de dilapider les ressources de l'Etat ; de gérer de manière inique la richesse
nationale ; de conclure des alliances avec des régimes athées, que ce soit pour
les soutenir - on pense à l'Irak durant la première Guerre du Golfe - ou pour se
placer sous leur protection - comme avec les Etats-Unis - ; de consentir, toute
honte bue, à la paix avec l'État d'Israël que des puissances ennemies de l'Islam
tentent d'imposer, etc.
Sur le plan religieux, les responsables iraniens dénient aux Al Saoud le droit à
revendiquer un quelconque leadership sur la Oumma : leur comportement privé ne
mérite ni respect ni admiration ; le wahhabisme, sur lequel ils fondent en
partie leur légitimité, n'est qu'une "secte", aussi intolérante qu'elle est
minoritaire, isolée et déconsidérée au sein du monde musulman, si ce n'est même
carrément hérétique ; leurs oulémas ne sont que des savants de cour, des valets
à leur solde, disposés, moyennant honneurs et prébendes, à promulguer toutes les
fatwas nécessaires à la défense de leurs intérêts communs et à justifier
religieusement toutes les positions imposées par les protecteurs américains du
Royaume48.
Dans leur ignorance et leur aveuglement doctrinal, reprochent-ils encore, les Al
Saoud ont volontairement détruit ou laissé détruire, ce qui revient au même,
plusieurs dizaines d'édifices religieux vénérables et de monuments historiques
appartenant au patrimoine commun de tous les musulmans, préservés par tous ceux
qui avaient précédemment exercé leur autorité sur les Lieux Saints. Ils citent à
ce propos : le premier mihrab de la Mosquée al-Qiblatayn de Médine, utilisé
lorsque la prière se faisait tournés vers Jérusalem ; le Dar al-Arqam, lieu de
réunion des premiers musulmans à La Mecque ; la maison du Compagnon Abu Ayyûb
al-Ansârî, qui avait hébergé le Prophète lorsqu'il s'était réfugié à Médine ; la
tombe de Hamza, oncle de Mohammad, tombé en l'an 3 de l'Hégire au cours de la
bataille d'Ohod ; les mausolées abritant les dépouilles des Compagnons du
Prophète et d'autres illustres martyrs, à l'intérieur du cimetière d'al-Baqî'...
Pour les religieux chiites, imposer dans les Lieux Saints en général, et durant
le Pèlerinage en particulier, les seules pratiques admises par les Wahhabites,
relève de l'abus de pouvoir. Les Saintes Mosquées et les Villes Saintes
n'appartiennent à personne en propre. Elles sont le bien commun de toute la
communauté musulmane, des non-Arabes comme des Arabes, des Chiites comme des
Sunnites. C'est pourquoi, affirment-ils, "il faut retirer la gestion des Lieux
Saints aux descendants d'Abdul-Aziz et la confier à un Conseil dans lequel
seront représentées toutes les nations de l'Islam"49.
Les incidents sanglants de La Mecque, en 1987, ont conduit les responsables
iraniens à poser la même question en des termes plus virulents encore : puisque
les Al Saoud se sont eux-mêmes disqualifiés en violant la trêve sacrée du Hajj50
et en faisant parler les armes contre les pèlerins, et puisqu'ils ont aggravé
leur cas en fermant les portes de La Mecque et de Médine devant des candidats au
Pèlerinage, en 1988, ce qui revenait à leur interdire l'accomplissement d'un
devoir prescrit par Dieu, il convient non seulement de "venger les martyrs" mais
aussi de "libérer définitivement les Lieux Saints de l'emprise des
Wahhabites"51, dont l'incapacité a été plus que démontrée.
L'agitation organisée en actes et en paroles par les Iraniens, durant et autour
du Pèlerinage, attire évidemment l'attention. Toutefois, il convient de le
souligner, elle ne constitue que le volet le plus visible d'une stratégie
beaucoup plus large qui vise à contester la domination saoudienne sur l'ensemble
du monde musulman et à contrecarrer l'influence de Riyad et des organisations
religieuses que le Royaume contrôle. Afin de promouvoir le projet dont ils sont
porteurs pour le monde islamique, un projet inspiré par une compréhension de
l'islam aux antipodes de celle des Saoudiens, les responsables iraniens
s'efforcent, depuis le début des années 1980, et parallèlement à leur action
dans les Lieux Saints, de se montrer présents et actifs dans l'ensemble des
domaines traditionnellement dominés par les Saoudiens :
Parmi les nombreuses initiatives prises à cette fin, on peut citer pêle-mêle :
- l'organisation de manifestations internationales - Conférence sur la Pensée
Islamique, Congrès Mondial des Imams du Vendredi et des Dirigeants de la Prière
- conçues pour signifier la reconnaissance de l'autorité morale et idéologique
de Téhéran, en milieu sunnite aussi bien que chiite, et destinées à offrir une
sorte d'alternative à la Ligue Islamique Mondiale, une structure créée, logée,
financée et dominée par l'Arabie Saoudite52;
- la réunion d'une Conférence de Solidarité avec le Peuple Musulman de
Palestine, destinée à fédérer les oppositions politiques et religieuses aux
négociations avec l'État hébreu, à critiquer les Organisations et les États,
comme l'Arabie Saoudite, ayant donné leur accord aux principes définis lors de
la Conférence de Madrid, et à apporter un soutien aux mouvements islamistes
palestiniens;
- le lancement d'une agence internationale de presse, l'Islamic News Agency,
destinée en principe à "servir les intérêts de tous les peuples musulmans", mais
beaucoup plus soucieuse en réalité de concurrencer l'International Islamic News
Agency, dépendant de l'Organisation de la Conférence Islamique, et à ce titre
également dominée par le lobby pro-saoudien;
- le développement du service en langue arabe de Radio Téhéran, afin de briser
le monopole politico-religieux saoudien sur les ondes et de fournir aux
populations chiites des Etats arabes du Golfe une information conçue et réalisée
pour répondre à leurs besoins;
- le projet de création d'un Marché Commun Islamique, qui se présente comme une
simple alternative, dépourvue d'objectifs originaux, au Centre Islamique pour le
Développement du Commerce, un autre organe spécialisé de l'O.C.I.;
- l'accueil des mouvements et organisations islamistes sunnites, clients
traditionnels du Royaume, auxquels les responsables saoudiens ne sont plus en
mesure, à titre provisoire, ou ne souhaitent plus, de manière définitive,
apporter leur soutien moral et/ou financier;
- l'appui à la création, voire au fonctionnement, de mouvements d'opposition
chiite parmi les Arabes du Golfe, éventuellement par le relais du Hizbollah
libanais.
Le roi, un gardien des lieux saints fidèle et zélé
Si, de l'avis des dirigeants saoudiens, cette stratégie iranienne de
délégitimation ne représente pas un danger véritable, à l'heure actuelle, pour
leur domination sur les Lieux Saints et leur leadership sur le monde musulman,
elle peut néanmoins jeter le trouble dans certains esprits et fournir un
argument supplémentaire aux velléités de certains États, organisations ou
individus, d'échapper à l'orbite saoudienne. C'est pourquoi les responsables du
Royaume conçoivent chaque année davantage le Pèlerinage comme l'occasion d'une
gigantesque campagne publicitaire et interprètent le succès du Hajj comme un
plébiscite en faveur des Al Saoud. Dans les déclarations, les articles de
presse, les émissions à la radio et à la télévision, comme dans les brochures
qu'ils diffusent à cette occasion, ils développent trois idées essentielles,
dont chacune suffit à elle seule, selon eux, à confirmer la légitimité de celui
d'entre eux qui assume le rôle de Serviteur des Deux Lieux Saints et à fonder la
reconnaissance de son rôle éminent au sein de la Oumma.
1) Chiffres à l'appui, ils exposent d'abord que personne, dans l'histoire de
l'islam, n'a autant fait pour les Lieux Saints que les Al Saoud. Ils rappellent
à ce propos qu'au cours des dix dernières années seulement, ce sont près de 20
milliards de dollars qui ont été dépensés par eux pour permettre aux principaux
sanctuaires de l'Islam d'accueillir le plus grand nombre possible de pèlerins.
Aujourd'hui, le Haram al-Charîf peut contenir en même temps, entre salle de
prière, cours et terrasses, le nombre impressionnant d'un million de fidèles.
Avec les places qui entourent l'édifice de tous côtés, ce nombre atteint
pratiquement le double. Quant à la Mosquée du Prophète, elle peut abriter 250
000 orants à la fois.
Ces transformations, font-ils remarquer ensuite, ont été réalisées pour le
bien-être des fidèles. Pour assurer leur sécurité, les accès au sanctuaire de la
Mecque ont été élargis et leur nombre a été porté à 49. Leur confort n'a pas été
oublié : les escaliers mécaniques intérieurs ont été multipliés, tout comme les
points d'eau et les centres des secours. Afin de leur permettre de supporter au
mieux les dures conditions climatiques et la promiscuité durant les prières, un
système d'air conditionné sophistiqué, efficace et silencieux, a été installé,
ainsi qu'un système de distribution d'eau glacée, tirée dit-on du puits de
Zemzem.
Ces travaux ont permis enfin, selon la presse saoudienne, de redonner aux
Saintes Mosquées le lustre qu'elles auraient dû toujours conserver mais que les
vicissitudes des temps, les négligences de leurs prédécesseurs et les
restaurations maladroites ont contribué à leur faire perdre. Les statistiques,
que les journaux reproduisent complaisamment dans leur intégralité, ne laissent
rien ignorer de la qualité, de la quantité et du prix de chacun des matériaux
utilisés, pas plus que de la taille, de la superficie et de la hauteur de chacun
des édifices rénovés.
2) Les responsables saoudiens n'omettent pas de rappeler, d'autre part, que des
sommes tout aussi considérables ont été prélevées et continuent de l'être sur
les revenus du pétrole, considéré dans le discours officiel comme "un don de
Dieu", afin d'améliorer l'accueil et le confort des pèlerins. Au cours des
dernières années, font-ils remarquer, les efforts ont été centrés sur le
logement et sur la sécurité des déplacements, deux domaines dans lesquels de
graves incidents avaient occasionné dans un passé récent des pertes humaines.
S'agissant du logement, l'Etat saoudien a d'abord exproprié et dédommagé les
propriétaires des terrains jouxtant les Lieux Saints, sur une partie desquels
s'élèvent désormais des hôtels et des résidences destinés aux pèlerins. Là où
l'édification de locaux en dur est impossible, comme à Mina, la propagande
saoudienne affirme que les tentes mises à la disposition des pèlerins sont
maintenant ignifugées et que les risques d'incendie53 sont donc conjurés54.
Les médias saoudiens indiquent avec fierté que l'État a investi des millions de
rials dans la construction, à Djedda, d'un aéroport qui ne fonctionne que durant
le Pèlerinage, capable d'accueillir simultanément 34 avions gros porteurs et de
traiter 80 000 pèlerins par jour. Ils rappellent tout aussi volontiers le
percement de tunnels et l'édification de passerelles, véritables autoroutes pour
piétons, destinés à raccourcir les distances entre les lieux visités durant
l'accomplissement du rite et à permettre une circulation plus sûre et plus
aisée. Ils précisent à ce propos que les graves incidents de 1990 et de 1994 ne
sont pas à imputer à l'incompétence ou à la négligence des responsables
saoudiens, mais qu'ils sont le résultat de l'indiscipline de certains pèlerins.
Les pages que les journaux saoudiens publient en différentes langues à
l'intention des pèlerins étrangers durant le Hajj, énumèrent par ailleurs, avec
une lourde insistance sur leurs coûts, les initiatives prises par les
responsables pour rendre l'accomplissement du Pèlerinage aussi facile et
reposant que possible. La liste de ces mesures est longue : mobilisation de 15
000 cars et autobus pour assurer le transport vers et depuis Arafat ;
vaporisation d'eau froide pour rafraîchir l'atmosphère le long du trajet menant
vers Mina ; distribution de plusieurs millions de sachets d'eau réfrigérée
durant tout le Pèlerinage ; distribution de repas chauds lors de la station à
Arafat ; mise en place, dans tous les quartiers et sur tous les sites, d'énormes
containers capables d'effectuer le compactage et la neutralisation des ordures ;
organisation de l'abattage rituel dans des usines modernes, offrant toutes les
garanties, de sécurité et conditionnement sur le champ la chair des animaux
offerts en sacrifice pour l'exporter en direction des pays musulmans les moins
favorisés ; fourniture de rasoirs à usage unique, crainte du sida oblige, aux
coiffeurs devant qui les pèlerins doivent se présenter pour quitter l'état de
sacralisation ; etc.
La presse n'omet pas de signaler enfin que, pour assurer le bon fonctionnement
de l'énorme infrastructure nécessaire à l'accueil, à l'hébergement, au
transport, à l'approvisionnement et aux soins requis par cette masse de
pèlerins, le gouvernement du Serviteur des Deux Lieux Saints se transporte dans
sa totalité à la Mecque le temps du Pèlerinage, et que l'État saoudien mobilise
plusieurs centaines de milliers de personnes, dont plusieurs dizaines de
milliers de volontaires. En revanche, il est vrai, elle reste muette sur la
nature exacte des mesures de sécurité, c'est-à-dire sur le nombre de soldats ou
d'agents en civil répartis dans les emplacements les plus sensibles, sur
l'activité des hélicoptères qui surveillent constamment les regroupements et les
déplacements de pèlerins, de même que sur le système de télévision en circuit
fermé permettant de contrôler l'ensemble de la Ville Sainte.
3) Ayant démontré, de leur point de vue, par cette mise en exergue des
réalisations saoudiennes, que le Roi peut légitimement revendiquer le titre dont
il s'honore, les journaux du Royaume s'efforcent ensuite de suggérer, en
alignant d'autres chiffres tout aussi impressionnants, que le Souverain exerce
une sorte de patronage de fait sur l'ensemble de la communauté islamique. Loin
d'utiliser en effet les ressources considérables générées par le pétrole pour la
satisfaction des seuls besoins du pays ou pour l'enrichissement de ses seuls
habitants, les souverains successifs ont toujours consacré une part non
négligeables de ces revenus à la promotion et au soutien de l'islam dans le
monde.
Cet appui prend d'abord la forme de construction de lieux de culte. Selon les
statistiques du Ministère des Affaires Islamiques, le Royaume a financé
partiellement ou intégralement, durant le demi-siècle écoulé, l'édification de
plus de 1 500 mosquées, réparties sur les cinq continents. En Europe seulement,
pour répondre aux besoins des communautés musulmanes, il a dépensé plus de 70
millions de dollars. Parallèlement, il a contribué ou pris à sa charge la
construction de 210 centres islamiques, dont 18 aux États-Unis et au Canada. Il
assume aussi la charge financière de plusieurs chaires d'études islamiques,
créées dans certaines grandes universités du nord55.
Dans le cadre de son soutien à la propagation de l'islam, et outre l'appui qu'il
apporte à la Ligue Islamique Mondiale et à son millier de missionnaires répandus
sur tous les continents, le Royaume imprime et distribue chaque année à ses
frais, par le biais d'une fondation créée à cet effet, plusieurs millions
d'exemplaires du Coran traduit dans toutes les langues. Il ouvre largement les
portes de l'université religieuse de Riyad, l'Université de l'Imam Mohammed Ben
Saoud, aux étudiants en sciences religieuses en provenance de tous les pays
musulmans. Il fournit à cette université les moyens financiers nécessaires à la
création et au fonctionnement de branches dans de nombreux pays, jusqu'au Japon
et aux États-Unis.
La situation des musulmans minoritaires ou opprimés est également pour l'Arabie
Saoudite une source d'attention constante. Bien que discrète, son aide
financière et matérielle, d'origine publique aussi bien que privée, n'a jamais
fait défaut à la résistance afghane56. Au cours des années passées, le
gouvernement saoudien a apporté aux musulmans de Bosnie-Herzégovine un appui
dont seules des révélations récentes ont permis de connaître l'ampleur57. Il
soutient aujourd'hui la lutte du peuple tchétchène. Il prend par ailleurs une
part importante au financement des organes spécialisés de l'O.C.I., installé à
Djedda, comme le Fonds al-Quds ou le Fonds de Solidarité Islamique. A cela
s'ajoutent les secours que le Royaume distribue largement dans les pays
islamiques en cas de calamités et de catastrophes naturelles. Dans de telles
situations, il ne tient pas compte des divergences politiques : c'est ainsi
qu'il a expédié des secours en Iran, à la suite du tremblement de terre de 1990,
alors même que les relations diplomatiques étaient rompues entre les deux pays.
Chaque année, le Roi prend enfin à sa charge les frais de Pèlerinage de
plusieurs centaines de musulmans venant de pays défavorisés. Selon les chiffres
officiels, au cours des 10 dernières années, le Royaume a dépensé près de 4
milliards de dollars en aides directes ou indirectes aux communautés islamiques.
A en croire les médias saoudiens, les pays musulmans dans leur ensemble
reconnaissent l'importance de ces efforts et admettent qu'ils confèrent à
l'Arabie Saoudite et à ses dirigeants une place à part, une sorte de prééminence
de fait au sein de la Oumma. La meilleure traduction de cette reconnaissance,
selon eux, est le fait que la majorité des pays musulmans diffusent le message
que le Serviteur des Deux Lieux Saints adresse au monde islamique, au terme du
Pèlerinage. Dans ce message traditionnel, le Roi dresse une sorte d'état des
lieux de la Oumma et des conflits dans lesquels ses membres sont engagés. Il
condamne les déviations par rapport aux enseignements de l'islam, en particulier
le recours à la violence et au terrorisme comme moyen de règlement des
différends ou des conflits. Mais il rappelle surtout, à des dizaines de millions
d'auditeurs et de téléspectateurs, qu'avec l'Arabie Saoudite les pays musulmans
disposent d'un modèle d'État islamique, le Royaume étant "le seul Etat au monde
à avoir fait du Coran et de la Sunna sa constitution et la source unique de sa
législation".
La stratégie saoudienne : isoler l'Iran pour le neutraliser
Mêlant campagnes de presse, déclarations officielles apaisantes et menées en
sous-main, l'Arabie Saoudite s'emploie enfin à établir autour de l'Iran une
sorte de cordon sanitaire. Afin d'interdire la contagion des musulmans et des
non-musulmans que leurs difficultés économiques et sociales pourraient rendre
attentifs au discours iranien, le Royaume mobilise ses ressources matérielles et
politiques dans une entreprise d'isolement de Téhéran. Ainsi pense-t-il pouvoir
remédier aux tentatives des mollahs de rallier à leurs vues les minorités
chiites des pays arabes du Golfe, celle de la province orientale du Royaume en
premier lieu. Ainsi imagine-t-il également pouvoir contrecarrer la prétention de
l'Iran de se présenter en alternative à l'Arabie Saoudite auprès des États,
musulmans ou en voie d'islamisation, dont les relations avec Riyad souffrent de
difficultés structurelles ou conjoncturelles. Cette entreprise de neutralisation
comporte plusieurs volets dont la mise en oeuvre s'effectue aujourd'hui de
manière concomitante.
1) Les responsables saoudiens s'efforcent tout d'abord de démontrer que le
régime mis en place par les Mollahs n'est pas "fréquentable". Par le relais des
journaux, des radios et des télévisions qu'ils contrôlent, ils diffusent dans
l'ensemble du monde arabe, et au-delà, une image volontairement noircie de la
vie sociale, politique et économique dans l'Iran actuel. L'audience dont
jouissent ces différents media, qu'il s'agisse des quotidiens Al-Sharq
al-Awsat58 et Al-Hayat59 ou de la chaîne de télévision "Middle East Broadcasting
Corporation", plus connue sous son sigle de M.B.C.60, contribue à donner un
large écho et une certaine crédibilité à cette contre-propagande, qui ne
s'embarrasse pourtant ni de nuances ni d'objectivité.
A les en croire, la gestion économique de l'Iran par les religieux n'est qu'un
fiasco. Utilisés sans rationalité, les revenus du pétrole ont surtout généré
dans le pays de la corruption, ce dont témoigne le développement des trafics en
tout genre, à commencer par celui des stupéfiants. Le mécontentement de la
population, face à une crise des salaires et des prix qui frappe rudement toutes
les catégories sociales, se traduit par une contestation ouverte et généralisée
du pouvoir. Le désintérêt pour la chose publique s'est manifesté lors des
élections d'avril 1996 par un faible taux de participation. Mais les
responsables iraniens n'ont malheureusement pas compris cette expression de
désaveu.
Négligés par des responsables que préoccupe avant tout leur maintien à la tête
de l'État, selon ces mêmes médias, les Iraniens ont dû, en moins de deux
décennies, payer un lourd tribut à la soif de pouvoir des religieux. Victimes
d'abord de la dictature des mollahs et dépourvus de réels droits politiques, ils
n'ont pas tardé à être entraînés dans une aventure militaire contre l'Irak où
des centaines de milliers d'entre eux ont perdu la vie. Mais cela n'a pas suffi
pour mettre un terme à l'aventurisme politique du régime dont l'obsession
principale est aujourd'hui de s'armer à grands frais. Outre les sous-marins
qu'il a acquis auprès de la Russie, il s'est doté d'armes balistiques auprès des
Chinois, avec l'aide de qui il tente maintenant de développer un armement
nucléaire. Ce surarmement que rien ne justifie provoque l'inquiétude et la
suspicion légitimes des voisins de l'Iran et de la communauté internationale.
Placé devant le fait accompli, affirme encore la propagande saoudienne, le
peuple iranien est contraint de supporter les conséquences du soutien que le
gouvernement de Téhéran apporte à tous les mouvements terroristes. Certains
d'entre eux prétendent militer pour la cause de l'islam, mais ils n'ont en
réalité d'autre finalité que de faire régner le désordre et l'anarchie,
caractéristiques de toute révolution. Les Iraniens se voient donc imposer
aujourd'hui un embargo économique de la part des Etats-Unis, qui accentue
évidemment les difficultés de leur vie quotidienne.
2) Tout en laissant cette campagne de dénigrement se dérouler au jour le jour
sans y intervenir, comme s'il suffisait de ne pas reprendre à leur compte les
critiques de la presse pour échapper au mécontentement des mollahs, les
responsables du Royaume s'efforcent parallèlement de limiter au maximum les
occasions de récriminations iraniennes à leur endroit. Conscients de l'effet
néfaste des reproches de Téhéran sur l'image exemplaire que l'Arabie Saoudite
cherche à se donner, ils font preuve d'une grande prudence, en paroles et en
actes, dès lors que la communauté chiite est concernée. De même évitent-ils de
donner un trop grand relief à leurs relations avec les États-Unis dont ils
savent combien elles irritent les religieux en Iran.
Dans ce cadre, on peut tout d'abord mentionner l'ouverture manifestée par le
Royaume à l'égard de sa propre opposition chiite. Au terme de négociations
menées à Londres avec les représentants du mouvement le plus représentatif,
l'Organisation de la Révolution Islamique dans la Péninsule Arabique
(O.R.I.P.A.), les deux parties ont abouti, en septembre 1993, à un arrangement.
"Un grand nombre de prisonniers politiques chiites ont été libérés, des
passeports ont été délivrés à tous les exilés qui souhaitaient rentrer en Arabie
Saoudite, et surtout les autorités se sont engagées à mettre fin à toutes les
discriminations qui frappaient jusqu'alors la population chiite du Royaume et en
faisaient une catégorie méprisée et marginalisée"61. Cette évolution,
vraisemblablement accélérée par le tour inquiétant que commençait à prendre
l'opposition d'origine sunnite en Arabie, a enlevé à l'Iran, sinon un moyen de
pression sur le Royaume, du moins un motif récurrent de mise en cause.
C'est également pour éviter de prêter le flanc aux diatribes de l'Iran que, deux
années consécutives, en 1995 et 1996, à l'approche du Hajj, l'Arabie Saoudite a
accepté de laisser atterrir à Djedda un avion libyen transportant des pèlerins
en provenance de Tripoli, en violation flagrante de l'embargo imposé depuis 1992
aux relations aériennes avec la Libye. Parce que refuser à l'aéronef
l'autorisation de se poser signifiait mettre en danger la vie de ses passagers,
cette violation pouvait se justifier pour l'Arabie Saoudite. En revanche, la
liberté laissée à l'avion de redécoller traduit bien le souci de Riyad
d'affirmer, devant l'opinion publique islamique en général, et à l'intention des
mollahs en particulier, que le Royaume fait passer l'obéissance à la loi de
Dieu, qui fait du Pèlerinage un devoir pour tout croyant, et la conformité à la
tradition, qui fait des Villes Saintes un havre de paix et de sécurité durant le
Pèlerinage, avant la soumission à la loi des hommes, fut-elle internationale62.
Le Royaume, qui venait d'ouvrir pour la première fois un dialogue secret avec le
Hezbollah pro-iranien au Liban63, a par ailleurs interdit l'atterrissage sur son
sol d'un avion soudanais transportant de Khartoum à Beyrouth Imad Moughniyé, un
ressortissant libanais recherché par toutes les polices pour avoir participé à
l'organisation des enlèvements d'otages occidentaux dans son pays au cours des
années 198064. En refusant au FBI qui l'avait repéré et qui lui avait préparé un
traquenard, l'occasion de se saisir de ce Chiite militant, l'Arabie Saoudite
adressait une sorte de clin d'oeil à l'Iran. Elle laissait entendre que les deux
régimes, au-delà de leurs oppositions politiques et doctrinales et de leurs
divergences sur la légitimité des moyens, pouvaient se rencontrer dans la
défense, non pas du terrorisme, mais de la "résistance" à l'occupation par
Israël de territoires arabes.
Plus récemment, alors que l'Ambassadeur américain à Riyad pointait du doigt en
direction de Téhéran, au lendemain de l'attentat d'Olaya, les autorités
saoudiennes se sont abstenues de reprendre à leur compte ce qui apparaissait
déjà comme une hypothèse reflétant surtout les fantasmes de Washington, ou comme
une de ces "manipulations de l'information habituelles de la part des Américains
dans les affaires de la région", selon les médias saoudiens eux-mêmes. C'est ici
l'occasion de relever, de manière plus générale, qu'hormis les périodes de
crise, le discours saoudien à l'égard de l'Iran se caractérise par une
modération et un souci constant de dédramatisation. Il est rare que le Serviteur
des Deux Lieux Saints ou les principaux personnages de l'État se laissent
entraîner à faire sur l'Iran les déclarations ou à proférer à son encontre les
accusations que les États-Unis leur suggèrent.
3) Mais ni ces agissements ni cette retenue verbale ne doivent abuser. S'ils
révèlent quelque chose, c'est uniquement la prudence traditionnelle des Al Saoud
et leur peu d'inclinaison naturelle à la confrontation directe avec qui que ce
soit. On aurait tort de les interpréter comme des gestes d'ouverture,
l'expression d'une volonté de dialogue, ou comme la disposition à une
réconciliation avec un régime régulièrement décrit par une presse aux ordres
comme dangereux et infréquentable.
Pour avoir une bonne indication de la qualité des relations entre les deux pays,
il suffit de prendre en considération la fréquence, ou plus exactement la rareté
des visites effectuées par les responsables saoudiens en Iran depuis le succès
de la Révolution. Alors que le projet d'une rencontre au sommet, qui serait la
première du genre depuis l'arrivée au pouvoir des religieux en 1979, est annoncé
comme acquis et que chacun des deux chefs d'État a accepté en principe une
invitation à se rendre en visite chez l'autre, depuis 1991, et alors que Ali
Akbar Velayati, ministre iranien des Affaires Étrangères, s'est rendu plusieurs
fois en Arabie Saoudite, aucun responsable saoudien de haut niveau ne s'est
déplacé à Téhéran au cours des quinze dernières années. Et si, lors de quelques
sommets de l'OCI, le roi Fahd et l'Ayatollah Rafsanjani ont siégé non loin l'un
de l'autre, ils n'ont jamais profité de ces occasions, d'ailleurs raréfiées à
dessein, pour se rencontrer et jeter les bases d'un dialogue.
En fait, à examiner les positions adoptées par l'Arabie Saoudite dans les
affaires ou les conflits qui affectent la région, et spécialement l'entourage
immédiat de l'Iran, il est clair que le Royaume opte de façon constante en
faveur de ce que l'on peut qualifier d'attitude la plus préjudiciable pour
Téhéran. Tout en refusant la confrontation directe, contraire à tous ses
intérêts, l'Arabie Saoudite s'emploie à isoler l'Iran et à appuyer les États qui
pourraient contribuer à l'affaiblir. L'un des meilleurs exemples en a été fourni
par le soutien apporté à l'Irak lors de la première guerre du Golfe. Celle-ci
achevée, l'aide saoudienne s'est raréfiée : l'Iran, affaibli, ne représentait
plus dans l'immédiat un véritable danger.
Quoi qu'il en soit des motivations, principalement sa phobie du communisme, qui
ont conduit le Royaume à jouer le rôle que l'on sait dans l'appui à la lutte des
moujahidin en Afghanistan, il est sûr que la poursuite de son action auprès des
diverses factions afghanes vise à présent, en premier lieu, à maintenir l'Iran à
l'écart. En dépit des dénégations de Riyad, nul ne doute que les anti-chiites
notoires que sont les taliban ne bénéficient du soutien de l'Arabie Saoudite. Le
rapprochement réalisé entre le gouvernement du Président Rabbani, le Pakistan et
l'Ouzbékistan, dont le premier effet est de rendre plus difficile l'accès de
l'Iran à l'Asie Centrale et au sous-continent Indien, a sa bénédiction, tout
comme la réconciliation récemment intervenue entre les autorités de Kaboul et le
Hizb-i Islami de M. Gulbuddin Hekmatyar. Dans l'optique de Riyad, toutes ces
options ne sont pas contradictoires. Pour parvenir au but, il est sage d'avoir
plusieurs fers au feu.
S'agissant précisément des États d'Asie Centrale, l'Arabie Saoudite y manifeste
une activité qui ne passe pas inaperçue depuis l'éclatement de l'Empire
soviétique65. Certes, il s'agit là de pays musulmans, majoritairement sunnites,
et dont une partie de la population souhaite renouer avec les principes et les
bases de sa culture religieuse islamique. Mais en jouant à la fois de sa
puissance économique et financière et de l'attrait qu'exercent les Lieux Saints
sur ceux qui ont trop longtemps été empêchés de s'y rendre, le Royaume a de
toute évidence en tête d'y freiner l'action de Téhéran et d'y limiter son
influence.
Dans le but d'établir un cordon sanitaire autour de l'Iran, l'Arabie Saoudite
alterne pressions et menaces sur les États du Conseil de Coopération du Golfe
pour limiter les rencontres bilatérales, les visites et les échanges commerciaux
avec Téhéran. Dans le reste du monde arabe, elle maintient des contacts avec le
Soudan comme avec la Syrie par crainte de voir ces deux pays, mal considérés par
l'Occident, s'enfermer dans une sorte de tête-à-tête exclusif avec les Iraniens.
Plus loin, hors de la région, c'est pour éviter que la Bosnie ouvre trop
largement ses portes à l'Iran que le Royaume est entré en compétition avec
Téhéran et a fourni aux forces armées bosniaques une aide militaire
substantielle.
Ces manoeuvres politiques ne doivent pas faire oublier les pressions
économiques. Sans doute, encore une fois, n'est-ce-pas uniquement ou même
principalement pour gêner l'Iran que l'Arabie Saoudite agit au sein de l'OPEP
comme l'un des partisans les plus convaincus du baril de pétrole à prix bas. Il
n'empêche qu'en privilégiant les intérêts de l'industrie américaine et
occidentale, le Royaume pénalise l'ensemble des producteurs, et en premier lieu
l'Iran qui a accumulé de lourdes dettes durant son conflit avec l'Irak et qui
doit aujourd'hui, parallèlement à leurs remboursements, financer sa
reconstruction et le redémarrage de son économie.
Conclusion
L'Arabie Saoudite vit le Pèlerinage annuel comme une mise en scène et comme un
défi. Ce que le Royaume met en jeu, chaque année, en déployant à cette occasion
tous ses efforts et en mobilisant tous ses moyens humains, matériels et
financiers, ce n'est pas uniquement sa sécurité mais la légitimité de la
prétention du Serviteur des Deux Lieux Saints à être reconnu comme tel par le
monde musulman dans son ensemble et à exercer, par le biais de ce service devenu
privilège, une sorte de suprématie de fait sur la Oumma.
Pour l'Iran, en revanche, le Hajj apparaît chaque année comme l'occasion dont il
convient de profiter pour tenter de modifier cette situation, à son avis indue.
Au nom d'une vision différente de l'islam, les religieux au pouvoir à Téhéran
s'efforcent alors de démontrer, en paroles et en actes, devant les membres de la
Oumma réunis à La Mecque, ce qu'ils dénoncent en tout temps : l'inanité et
l'imposture de la revendication saoudite.
Parce que cette rivalité s'inscrit sur un fond de concurrence et d'opposition
ancienne, enracinée dans l'histoire mais toujours d'actualité, entre Perses et
Arabes, entre Chiites et Sunnites ; parce que son enjeu, la reconnaissance d'un
rôle particulier au sein d'une communauté qui regroupe aujourd'hui plus d'un
milliard d'êtres humains, est considérable ; parce qu'elle concerne des pays et
une région d'importance stratégique pour l'économie des Grandes Puissances, et
donc pour la stabilité et la paix du monde ; pour toutes ces raisons, on peut
penser que le Pèlerinage est destiné à demeurer, aussi longtemps que les deux
régimes seront en place, ce qu'il est depuis 1979 : la scène sur laquelle
s'offrent en spectacle deux conceptions opposées de l'Islam et l'occasion
d'affrontements, parfois feutrés mais parfois aussi violents, entre deux
ambitions politico-religieuses également hégémoniques.
Si le scénario de ce spectacle est connu dans ses grandes lignes, il conserve
toujours une part d'incertitude. D'une année sur l'autre, et jusque pendant le
Hajj, nul ne peut en effet préjuger de la disposition des religieux iraniens,
dirigeants politiques comme responsables du Pèlerinage, à respecter ce scénario,
éviter les improvisations et se cantonner au rôle qu'ont défini pour eux les
metteurs en scène saoudiens. Ceux-ci ne sont pas fermés a priori à toute idée de
concession. Mais ils se refusent, et ils se refuseront toujours, à faire preuve
de compréhension dès lors que paraissent en danger ce qu'ils considèrent comme
faisant partie des intérêts supérieurs du Royaume : son image de modèle d'État
islamique, son leadership sur le monde musulman et le rôle du Souverain
vis-à-vis des Lieux Saints. Comme le passé récent l'a montré, lorsque ces
limites sont atteintes, la pièce peut à tout moment déraper et l'improvisation
se changer en tragédie.
Dans leur inquiétude chaque année renouvelée, les responsables saoudiens ont
cependant un motif de satisfaction de taille : en dépit de leurs efforts, les
Chiites iraniens se sont toujours montrés jusqu'à présent incapables d'entraîner
derrière eux, lors de leurs manifestations, la foule des pèlerins. Ils
aimeraient toutefois être sûrs que le discours universaliste et tiers-mondiste
iranien a définitivement atteint aujourd'hui les limites de sa capacité de
mobilisation66.
Statistiques du grand pèlerinage du Hajj
ANNEE
NOMBRE TOTAL DE PELERINS
PELERINS DE L'EXTERIEUR
PELERINS IRANIENS
1979 (1399)
2 079 689
862 520
48 000
1980
1 949 634
812 892
52 000
1981
1 943 180
879 368
75 391
1982
2 011 555
853 555
89 503
1983
2 502 855
1 005 060
103 044
1984
1 664 478
919 671
154 958
1985
1 589 776
851 761
152 227
1986
1 600 475
856 718
152 149
1987
1 619 324
960 386
157 395
1988
1 379 556
762 755
/
1989
1 466 995
774 560
/
1990
1 483 294
827 209
/
1991
1 628 186
720 102
117 000
1992
2 114 217
1 013 917
115 000
1993
2 033 353
992 813
120 000
1994
1 499 281
995 611
69 000
1995
1 534 135
1 043 274
69 000
NB : Ces chiffres sont donnés sous toute réserve. Les estimations fournies en
cours de Pèlerinage sont souvent plus élevées que les chiffres définitifs. A
titre d'exemple, la presse saoudienne avait d'abord annoncé, pour 1994, que le
nombre total de pèlerins s'élevait à 2 531 000, et pour 1995 qu'il dépassait les
2 millions. La révision à la baisse, qui ne porte que sur les pèlerins de
l'intérieur, paraît destinée à masquer le fait que l'Arabie Saoudite ne
s'applique pas à elle-même le quota de 1 pour 1000 qu'elle impose aux autres
pays.
Notes
1 Selon l'Encyclopédie de l'Islam, qui voit dans l'adoption de ce titre "un coup
joué par le Sultan contre le Calife pour s'assurer la haute main sur le
Pèlerinage et les affaires concernant les Lieux Saints du Hedjaz" (E.I.2, vol.
III, pp. 932-3). Quelques Sultans ottomans ont fait usage de cette formule pour
se désigner mais, simples Gouverneurs du Hedjaz, les Hachémites n'y ont jamais
eu recours (E.I.2, vol. III, pp. 270-2).
2 Les 90 000 pèlerins qui effectuent le Pèlerinage cette même année 1926
fournissent aux caisses du jeune État saoudien sa source principale de revenus.
3 Les Hachémites revendiquent une appartenance à la famille du Prophète. Leur
ancêtre éponyme, Hâchim ben 'Abd Manâf, était l'arrière grand-père de Mohammad
(E.I.2, vol. III, p. 267).
4 "Les iconoclastes wahhabites s'étaient déjà acquis une durable notoriété aux
yeux des Chiites, lorsqu'ils avaient surgi du désert d'Arabie, en 1802, et mis à
sac Karbala, la cité sainte chiite, en Irak. Ils avaient massacré à cette
occasion plusieurs milliers de Chiites et profané le tombeau vénéré de l'Imam
Hussein..." (Kramer M., "La Mecque : la controverse du Pèlerinage",
Maghreb-Machreq, n° 122, oct-déc 1988, p. 40).
5 Texte du message du 6 février 1971, adressé aux pèlerins iraniens, dans Islam
and Revolution : Writings and Declarations of Imam Khomeyni, Algar H. (trad),
Berkeley, 1981, pp. 195-9.
6 Au sens que Yann Richard donne à ce mot : "Faire la révolution, c'est remettre
dans l'ordre naturel le désordre établi par les hommes" (Richard Y., L'Islam
chiite, Paris, Fayard, 1991, p. 261).
7 Au lendemain de la Guerre du Golfe, en avril 1991, 400 personnalités
religieuses du Royaume rédigent une pétition dont la version définitive est
remise au Roi, en juillet 1992, par l'intermédiaire du Cheikh Abdul-Aziz ben
Bâz, Grand Mufti d'Arabie Saoudite. Cette pétition intitulée Mudhakkirat
al-Nasîha "conseillait" au Souverain d'entreprendre des réformes urgentes dans
tous les domaines.
8 Fondée en Arabie Saoudite, en juillet 1993, la Lajnat al-Difâ' 'an il-Huqûq
al-Char'iyya réclame en fait du pouvoir un meilleur respect des "droits fondés
ou reconnus par la Charî'a". Poursuivis par la police et emprisonnés, certains
de ses membres ont trouvé refuge à l'étranger, à Londres en particulier. Les
informations et communiqués qu'ils adressent par télécopie à leurs concitoyens
connaissent un grand succès et irritent profondément les autorités qui en sont
la première cible.
9 Sur les prémices de cette révolte, sa préparation, sa réduction par les
autorités et les initiatives prises par le pouvoir pour satisfaire les religieux
sans inquiéter les "modernistes", on peut se reporter à Yassini (Al-) A.,
Religion and State in the Kingdom of Saudi Arabia, Boulder and London, Westview
Press, 1985, pp. 49-50. Récit de cet événement également dans Rochot Ph., La
grande peur du monde musulman, Paris, Le Sycomore, 1981, pp. 90-4, et dans Le
Monde, 20-21 novembre 1994, article d'Olivier Da Lage.
10 Encore qu'il soit malaisé d'en connaître l'ampleur exacte. Selon C. de
Bièvres, "les Chiites représenteraient au total 10 à 15 % de la population, soit
1,6 million de fidèles" ("Arabie Saoudite, un Etat islamiste ?", in L'Islamisme,
Cordelier S. (éd.), Paris, La Découverte / L'Etat du Monde, 1994, pp. 98-104).
11 Interdiction de construire de nouvelles mosquées, interdiction de célébrer
leur culte de manière ostentatoire, ségrégation dans l'accès à la haute fonction
publique, tracasseries policières, etc. Pour plus de détails, on pourra se
reporter à Yassini (Al-) A., op. cit., pp. 49-50.
12 En novembre 1979, l'interdiction de célébrer les rites de l'Achûra sur la
voie publique, contrairement à toutes les traditions de cette communauté,
provoqua des manifestations violentes de la part des Chiites. La répression,
particulièrement brutale, aurait fait une trentaine de morts. Mais, selon la
population locale, il y aurait eu 300 victimes entre tués et blessés (Cf. Rochot
Ph., op. cit., pp. 69-70).
13 On trouvera en annexe les statistiques officielles du Pèlerinage (nombre
total de participants, nombre de pèlerins en provenance de l'extérieur, nombre
de pèlerins iraniens) pour les années 1979 à 1995 qui intéressent
particulièrement cette étude.
14 L'aéroport de Djedda réservé à l'accueil des pèlerins ne pouvant traiter plus
de 80 000 voyageurs par jour, les autorités saoudiennes sont obligées d'étaler
arrivées et départs sur plusieurs semaines.
15 Il est d'usage, quand on en a la possibilité, de passer quelques jours dans
la ville du Prophète, Médine, avant ou après le Hajj proprement dit.
16 Un résumé commode des différentes étapes du Pèlerinage dans Zeghidour
Slimane, La Vie quotidienne à La Mecque de Mahomet à nos jours, Paris, Hachette,
1989, p. XI. Une description plus méticuleuse dans l'article "Hadjdj" , E.I.2,
vol. III, pp. 33-40, en particulier pp. 37-38.
17 En année ordinaire, c'est-à-dire dépourvue d'accidents spectaculaires,
l'insolation représente la première cause de décès durant le Pèlerinage.
18 Sur ce rite et cette appellation, cf. article "Djamra", E.I.2, vol. II, pp.
449-460.
19 Outre le sa'î entre Safa et Marwa, qui s'effectue dans une immense galerie
accolée à la Grande Mosquée de La Mecque, les pèlerins doivent se rendre à
Arafat, gagner de là Muzdalifah, se diriger vers Mina, revenir à La Mecque,
repartir pour Mina et rentrer enfin à La Mecque.
20 Le chiffre de quelques centaines de morts par an paraît incompressible. Les
responsables saoudiens font d'ailleurs remarquer, non sans fierté, que la
mortalité à La Mecque, en temps d'afflux des pèlerins, est inférieure à celle
d'une ville d'une semblable importance.
21 En 1990, 1 426 personnes sont mortes, à Mina, asphyxiées ou piétinées en
empruntant un tunnel que des pèlerins avaient transformé en dortoir pour se
protéger de la lumière et de la chaleur, au mépris de toutes les interdictions.
En 1994, 270 personnes sont mortes lors de bousculades auprès des stèles, un
certain nombre de pèlerins s'étant présentés pour effectuer les lapidations
rituelles encombrés de leurs sacs et valises.
22 Un terme coranique (Sourate IV, "Les Femmes", v. 75, 97, etc.), repris dans
le discours khomeyniste avec le sens politique de "masses opprimées" (cf.
Richard Y., op. cit., p. 226).
23 On peut voir l'un des meilleurs indices de cette orientation dans la
création, à Téhéran, d'un Dâr al-Taqrîb, "Maison du Rapprochement".
24 Un attentat à la voiture piégée avait visé, le 13 novembre 1995, le siège des
conseillers américains de la Garde Nationale saoudienne, dans le quartier
d'Olaya, à Riyad, faisant 8 morts et près de 80 blessés. Les quatre terroristes
arrêtés au terme de plusieurs mois d'enquête étaient liés au Jihad en
Afghanistan, auquel trois d'entre eux avaient participé de manière active.
25 48 000 en 1979, 75 400 en 1981, 103 000 en 1983, 152 200 en 1985, 157 400 en
1987, soit respectivement 2,30 %, 3,80 %, 4,12 %, 9,57 % et 9,71 % du total des
pèlerins.
26 L'un des meneurs des étudiants iraniens, lors de la prise de l'Ambassade
américaine à Téhéran, le 4 novembre 1979.
27 Les autorités saoudiennes affirment avoir récupéré pas moins de 95 valises
d'explosifs.
28 Il révèle par ailleurs combien l'intransigeance manifestée par les Iraniens
lors du Hajj peut être tributaire de la situation intérieure et du rapport des
forces au sein du pouvoir à Téhéran, un aspect des choses qui mériterait sans
doute un traitement particulier.
29 Pas de banderoles, pas d'affiches à caractère politique.
30 Des slogans ayant pour seules cibles les États-Unis, l'URSS ou Israël.
31 Selon les chiffres officiels saoudiens, affrontements et bousculades auraient
provoqué la mort de 402 personnes, dont 275 Iraniens, les blessés atteignant
pour leur part le nombre de 650. Selon des sources indépendantes, le bilan
aurait été beaucoup plus lourd : de 1 000 à 2 000 morts, parmi lesquels 600
Iraniens, dont beaucoup de femmes qui marchaient en tête de la manifestation, et
près de 200 membres des forces de l'ordre.
32 Cette situation avait connu des précédents, Téhéran ayant interdit à ses
ressortissants de se rendre au Pèlerinage par deux fois dans le passé : de 1927
à 1929, puis de 1943 à 1948.
33 Le 27 avril 1988.
34 L'Arabie Saoudite accusa toutefois l'Ambassade d'Iran au Koweït d'avoir
inspiré l'attentat et d'avoir armé les coupables.
35 Alors que des milliers de pèlerins empruntaient un tunnel, à Mina, une panne
de courant et un arrêt du système de ventilation provoquèrent une panique
indescriptible. On dénombra plus de 1 400 morts. Mais, selon des informations
non officielles, le bilan aurait été beaucoup plus lourd encore. De source
diplomatique à Djedda, on aurait
évoqué alors un nombre de victimes oscillant entre 6 000 et 8 000.
36 Le 26 mars 1991.
37 L'adoption du principe de quota par pays (1 pèlerin pour 1 000 habitants) a
contraint les États musulmans à instaurer un système de pré-inscription au
niveau national. Les demandes dépassant généralement les places offertes, il est
procédé soit à un tirage au sort, soit à l'établissement de listes d'attente. En
raison de l'opacité des procédures de choix et de l'abondance des passe-droits,
cette question est à l'origine de litiges fréquents entre les candidats au Hajj
et les administrations responsables de la désignation des heureux élus,
généralement les ministères des Affaires Religieuses.
38 En réalité près de 69 000 personnes, les pèlerins iraniens bénéficiant,
depuis l'époque du Chah, d'un encadrement serré. Chaque groupe de 100 personnes
est placé sous l'autorité d'un responsable, lui-même assisté d'une dizaine
d'adjoints, auxquels s'ajoutent les domestiques et autres personnels dont les
pèlerins âgés ou impotents ne peuvent se passer.
39 Cette manifestation est désignée en arabe par l'expression al-barâ'a min
al-muchrikîn, le "désaveu des polythéistes", qui renvoie au Coran (Sourate IX,
"Le Désaveu", v 1ss).
40 Comme celle du "savant en sciences religieuses" Mehdi Rouhani qui, selon le
quotidien saoudien al-Riyadh (25 avril 1996), aurait affirmé "dans une fatwa" à
la veille du Pèlerinage de cette année que "les manifestations politiques durant
le Hajj à la Maison de Dieu sont prohibées et contredisent radicalement les
enseignements révélés, puisque ce rite vise à réunir les musulmans, quels que
soient leur niveau social, leur origine ethnique ou la couleur de leur peau". La
concordance curieuse de ce point de vue avec la position saoudienne suggère
qu'il pourrait s'agir, sinon d'une forgerie, du moins d'une opinion quelque peu
sollicitée...
41 Respectivement les Américains, les Français et les Britanniques, encore qu'en
fonction des événements et de leurs prises de position les deux derniers cités
soient susceptibles de voir leur classement interverti.
42 "Tous les militants islamistes, qu'ils soient sunnites ou chiites,
considèrent le Pèlerinage annuel comme un rassemblement international à la fois
politique et religieux" (Richard Y., op. cit., p. 21). Mais cette idée prévaut
également hors des cercles islamistes. On a pu lire, à la veille du Pèlerinage
de cette année, un article développant ce thème dans le quotidien saoudien
al-Riyadh.
43 Cf. article "Hadjdj", E.I.2, vol. III, p. 38.
44 Sourate II, "La Vache", v. 197.
45 Chargés de mettre en oeuvre le principe islamique dit al-amr bi-l-ma'rûf
wa-l-nahî 'ani l-munkar, dont l'application est l'objet d'un intérêt tatillon de
la part des autorités saoudiennes. Pour se faire une idée de ce pointillisme, on
pourra se reporter à Baqmi (al-) Tâmî, Al-Tatbîqât al-'amaliyya li-l-hisba fî
l-Mamlaka al-'Arabiyya al-Su'ûdiyya (Les applications pratiques de la Hisba dans
le Royaume d'Arabie Saoudite), Riyad, 1993.
46 Sourate XXVII, "Les Fourmis", v. 34.
47 Richard Y., op. cit., p. 292.
48 En déclarant, le 21 décembre 1994, qu'"une trêve permanente ou provisoire est
tolérée avec les ennemis si les gouvernants y voient un intérêt", et en
justifiant ainsi la participation de l'Arabie Saoudite aux négociations
multilatérales du processus de paix avec Israël, le Cheikh Ben Bâz n'a fait
qu'aggraver son cas auprès des Iraniens, qui ont vu là une confirmation de
"l'Islam américain" qu'ils dénoncent dans le Royaume.
49 Richard Y., op. cit., p. 259.
50 "La tradition de l'Islam veut que, pendant toute la durée du Pèlerinage
annuel, La Mecque soit une ville ouverte à tous les musulmans : toute forme de
lutte et d'effusion de sang y est proscrite" (Kramer M., art. cit., p. 38.
51 Un appel à la "libération de La Mecque" a été effectivement lancé lors du
Congrès International pour la Sauvegarde de la Sainteté et de la Sécurité du
Saint Sanctuaire, organisé par les Iraniens, fin 1987 (Cf. Kramer M., art. cit.,
pp. 48-9).
52 Fondée en 1962 et basée à La Mecque, la L.I.M. est le premier instrument dont
joue l'Arabie Saoudite pour diffuser sa vision de l'islam dans l'ensemble du
monde musulman. Son secrétaire général, nommé directement par le Roi, est
toujours saoudien. Son fonctionnement est presque intégralement financé par le
Royaume.
53 En 1989, un incendie a fait 5 morts et 34 blessés dans le campement des
pèlerins pakistanais.
54 Malgré ces précautions, 3 personnes ont cependant trouvé la mort et 99 autres
ont été blessées l'an dernier, en 1995, lors d'un incendie à Mina qui a consumé
plusieurs milliers de tentes. Par bonheur, le sinistre s'était déclaré avant
l'arrivée des pèlerins.
55 Harvard, Londres, Moscou, etc.
56 Cf. Roy O., L'Echec de l'Islam politique, Paris, Seuil, 1992, p. 150ss.
57 Le Washington Post a révélé, le 2 février 1996, que l'Arabie Saoudite avait
financé, depuis 1992, un programme d'armement des Forces Armées bosniaques pour
un montant total de 300 millions de dollars, auquel les États-Unis auraient
apporté un appui logistique. Si Washington a opposé un démenti à cette violation
de l'embargo décidé par la Communauté internationale à l'encontre des
belligérants, Riyad a évité de le faire.
58 Le quotidien Al-Sharq Al-Awsat, qui tire à 250 000 exemplaires, fait partie
d'un groupe de presse comprenant 15 autres titres qui appartient à la famille du
prince Salman Ben Abdul-Aziz, frère du Roi et Gouverneur de Riyad.
59 Le quotidien Al-Hayat, qui tire à 120 000 exemplaires, a été acquis au début
des années 1990, en même temps que l'hebdomadaire Al-Wasat, par l'un des fils du
prince Sultan Ben Abdul-Aziz, frère du Roi et Ministre de la Défense.
60 La chaîne M.B.C., qui émet en langue arabe depuis Londres, appartient à l'un
des beaux-frères du Roi Fahd. Ses programmes peuvent être captés en Europe, en
Afrique du Nord et au Moyen-Orient.
61 Cf Loulouwa Talal Al-Rashid, L'Opposition chiite en Arabie Saoudite, mémoire
de D.E.A. d'Etudes Politiques, Paris, 1994.
62 Cf. Kramer M., "La Mecque : la controverse du Pèlerinage", Maghreb-Machrek,
n° 122, oct-déc 1988.
63 Le 4 avril 1995, l'Ambassadeur d'Arabie Saoudite a rencontré à Beyrouth le
Cheikh Hassan Nasrallah, Secrétaire Général du Parti.
64 Le 23 avril 1995.
65 Durant l'hiver 1992, le prince Saoud Al-Faysal, ministre saoudien des
Affaires Etrangères, a fait une visite dans plusieurs de ces Etats. Elle a été
l'occasion pour le Royaume d'établir des relations diplomatiques avec
l'Ouzbékistan (20 février), le Tadjikistan et le Turkménistan (23 février).
66 Cf. Roy O., op. cit., p. 233.
Pour citer cet article
Ignace LEVERRIER, «L'arabie saoudite, le pèlerinage et l'Iran», in Cemoti, n° 22
- Arabes et Iraniens, [En ligne], mis en ligne le 4 mars 2005. URL :
http://cemoti.revues.org/document137.html.
___________________________________________________________________