Islam en crise
L'express
24 novembre 1979
Archives CID
Le sacrilège de La Mecque tourne à la confrontation entre chi'ites et sunnites. Avec le Golfe, poumon de l'occident, pour champ de bataille.
Allah akbar ! Allah est grand ! En ce mercredi 21 novembre 1979 du calendrier chrétien, 700 millions de musulmans célèbrent à travers le monde le 1400e anniversaire de l'arrivée de Mahomet à Médine, qui marque le début de l'hégire, l'ère musulmane.
Allah est grand, mais le Prophète aurait peut-être du mal à reconnaître les siens. A Téhéran, un million d'Iraniens conspuent le « Grand Satan », l'infortuné Jimmy Carter. C'est devenu un rite. A Tunis, les princes et les présidents arabes s'apprêtent à discuter une fois de plus du malheureux Liban. C'est de la routine.
La foudre, pourtant, vient de tomber sur La Mecque, sanctuaire majeur de l'islam, centre de pèlerinage que tout musulman doit effectuer au moins une fois dans sa vie pour devenir «hadj» (saint). Un commando armé a pris d'assaut, la veille, à l'heure de la prière de l'aube, la grande mosquée aux sept minarets. Elle abrite en son centre la Kaaba, la pierre sacrée de lave noire apportée aux croyants par l'archange Gabriel.
Sacrilège ! A Riyad, le ministre de l'Intérieur du royaume d'Arabie Saoudite tonne contre une « bande armée de réfractaires à la foi islamique ». Mais qui sont ces athées ? Sûrement des chi'ites, orthodoxes ou schismatiques, puisqu'ils prétendent proclamer un «Mahdi», un Messie. Pour les chi'ites, iraniens ou arabes, orthodoxes ou kharedjites (une secte), le douzième imam, occulté depuis le IXe siècle, est assuré d'une survie mystique et d'une réapparition. Il se nomme Mohammed al-Mahdi al-Mountazar,«l'Espéré». Il reviendra parmi les hommes à la fin des temps, pour un bref âge d'or.
A Qom, l'ayatollah Khomeini sent le danger. Ce vieillard rusé et fanatique accepte depuis peu le titre d'«imam», au grand courroux de beaucoup de docteurs de la foi. Mais la situation est aujourd'hui infiniment plus grave. Il désavoue solennellement l'attaque du plus saint des hauts lieux de l'islam et en attribue la responsabilité «à l'impérialisme et au socialisme». Trop tard. A Tunis, les chefs d'Etat arabes, tous de confession sunnite, décident de boycotter la délégation iranienne venue pour exposer son point de vue. Elle n'aura même pas le statut d'observateur,et les «questions marginales» ne seront pas inscrites à l'ordre du jour du 10° Sommet. Camouflet.
Marginale, la révolution iranienne, alors que des dizaines de ressortissants américains sont toujours retenus comme otages à Téhéran et qu'une nouvelle crise pétrolière menace le monde ? Non, bien sûr. La guerre des islams vient tout simplement d'éclater. Et pour bien souligner l'immense importance de l'événement, le prince Fahd d'Arabie, l'un des hommes forts du royaume, décide de rester à Tunis et de ne pas rejoindre son pays.Entre deux champs de bataille, il a choisi celui qu'il estime le plus important.
La crise couvait depuis plus d'un an. Elle éclate symboliquement à l'aube du XVe siècle de l'islam et au début du mois de Moharram, celui du sang et des martyrs, celui qui vit aussi, l'année dernière, à Téhéran, la chute de la dynastie des Pahlavi.
Dans la capitale iranienne, l'ayatollah Moosavi Khoyeni, idole des étudiants islamiques, tonitrue : « Carter doit nous rendre le chah. L'imam a dit que nous sommes les hommes du martyre. Nous vivons le mois où le sang a triomphé du sabre. »
Mais le drame, aujourd'hui, dépasse le cadre iranien, le sort des otages à Téhéran et l'humiliation de l'Amérique. L'onde de choc provoquée par la révolution nationale chi'ite de l'Iran déferle sur une région immense, en pleine déstabilisation. Avec des conséquences confuses, souvent contradictoires, mais sûrement dramatiques.
Au Pakistan, par exemple où s'est installé avec le général Zia ul-Haq un gouvernement musulman intégriste, où les bourreaux manient quotidiennement le fouet. Dès l'annonce des événements de La Mecque, des milliers d'étudiants pakistanais, iraniens et palestiniens se précipitent vers l'ambassade des Etats-Unis, incendient plusieurs bâtiments, blessent mortellement un marine qui tentait de s'opposer à la progrèssion des émeutiers en lançant des grenades lacrymogènes. Les étudiants islamistes ont immédiatement attribué au « Grand Satan » américain la responsabilité de l'affront infligé au Prophète, décidé, selon eux, en représailles contre la prise d'otages à l'ambassade américaine à Téhéran. Il faudra plusieurs heures avant que l'armée pakistanaise se décide à intervenir et à disperser les manifestants. Mais, à Lahore et à Rawalpindi, le consulat et le centre culturel américain ont été pillés et incendiés.
Pour Jimmy Carter, c'est un triste Thanksgiving Day. Il disait, au début de la crise iranienne, qu'il vivait les journées les plus dures de son mandat. Il en est maintenant à sa troisième « pire semaine ». Et il faut remonter à la fin de la guerre d'octobre 1973, avec la mise en alerte de l'ensemble des forces américaines face à la menace d'une intervention soviétique à l'ouest de Suez, pour retrouver une situation si tendue.
Dans la journée du 21 novembre, les forces américaines d'Extrême-Orient, de l'océan Indien et de la Méditerranée (VIIe et VIe flottes) sont placées en état d'alerte. Le porte-avions à propulsion nucléaire « Kitty Hawk », avec ses 85 avions d'assaut embarqués et ses marines, quitte sa base de Subie Bay, aux Phiippines, pour rejoindre la mer d'Oman, avec ses cinq bâtiments d'escorte, dont un croiseur lance-missiles. Cette Task Force est attendue au débouché sud du golfe Persique, par un groupe de huit bâtiments de guerre, dont le porte-avions à propulsion nucléaire « Midway » (75 appaeils embarqués).
Aux Etats-Unis mêmes, la 8e division aéroportée, basée autour de Fort Braggs, est mise en alerte, et beaucoup de permissionnaires du Thanksgiving day sont discrètement rappelés. Dès le début de la semaine, d'ailleurs, l'hebdomadaire ouest-allemand « Der Spiegel » annonçait que le général américain Frederik J. Kroesen, commandant les forces amériaines de l'Otan en Europe, avec responsabilités pouvant s'étendre jusqu'au Moyen-Orient, était retenu depuis huit jours à Washington, au lieu de regagner son poste de comnandement à Heidelberg (République fédérale).
Pourquoi cette mise en état d'alerte générale, alors que la plupart des observateurs continuent à juger presque impossible un raid de commandos style Entebbe ou Kolwezi pour délivrer les otages américains à Téhéran ? Pour un ensemble de raisons, militaires et politiques.
Liées d'abord à la situation iranienne. La libération de quelques femmes blanches et de quelques marines noirs a pu faire croire à une certaine désescalade. Mais le sort des «mâles de race blanche» reste profondement préoccupant. Certains documents saisis à l'ambassade des Etats-Unis peuvent être exploités de manière effrayante, au cours d'un procès public : ceux qui établiraient, par exemple, l'existence d'un soutien américain à Chapour Bakhtiar pendant sa clandestinité en Iran, avant son départ en l'exil. Ou encore la sombre histoire de fausse monnaie découverte par les étudiants islamistes, qui auraient trouvé des millions de faux rials dans les locaux de la chancellerie, apportés par de mystérieux faussaires.
Les Etats-Unis sont obligés de conserver et de rendre publique une option militaire iranienne, destinée aussi bien à dissuader l'entourage de l'ayatollah Khomeini qu'à mener une brutale action de représailles sur des objectifs bien choisis, au cas où le drame éclaterait.
Mais Jimmy Carter a maintenant un autre souci lancinant : celui d'assister en quelques heures à l'effondrement d'un gigantesque château de cartes dans le Golfe, ce véritable poumon de l'Occident. C'est déjà le principal champ de bataille dans la guerre des deux islams.
« A Bahreïn, par exemple, câble Liliane Sichler, envoyée spéciale de L'Express, des policiers yéménites ou baloutches sillonnent chaque soir les souks. Les portraits de Khomeini disparaissent brusquement des vitrines, dès que la nuit tombe. Au mois de septembre, un ayatollah d'origine iranienne, Ahmed Arbas al-Mahri, parent de Khomeini, a été expulsé avec toute sa famille pour avoir appelé à la révolution. Immédiatement, les souks ont rugi de slogans de colère.
« C'est la police saoudienne qui a remis de l'ordre », m'assure une commerçante encore frissonnante de terreur.
Ici, tout le monde croit avoir vu, la nuit, des bateaux aborder sur les plages et des Iraniens, avec leur exaltation religieuse, se cacher dans les arrière-boutiques. De jeunes musulmans chi'ites parlent avec terreur du redoutable colonel Andersen,un Britannique qui organise le maintien de l'ordre à Bahreïn. «II n'ose pas se laisser photographier, mais il se fera assassiner, comme son prédécesseur», affirme d'un air entendu un étudiant.
« Dans les villages chi'ites de l'archipel, des femmes au masque de cuir préparent leur maison pour la fête de l'Achoura (Norouz, en persan), le jour du nouvel an musulman, la flagellation, qui rappelle aux chi'ites l'assassinat de Hussein, le petit-fils du Prophète. Chaque année, dans cette région du monde, des hommes meurent sous les coups de fouet, pour le plus grand honneur de leur famille. Craignant, cette fois, une flambée de fanatisme, les hommes du colonel Andersen ont rempli les prisons de l'île de Djedda. »
Précaution trop tardive, sans doute, et presque dérisoire. Chaque nuit, des boutres glissent en silence sur les eaux vertes du Golfe et relient la côte iranienne à l'ancienne côte des Pirates. Filières iraniennes d'évasion pour certains notables de l'ancien régime, et aussi filières de la subversion contrôlées par les mollahs de Qom ou de Meched, les villes saintes, se croisent inextricablement. Les armes, les cassettes de magnétophone changent de mains sans aucune difficulté, dans ce monde fiévreux, hanté par l'image d'un vieil homme barbu enturbanné de noir, maître du verbe et frère des pauvres.
Car une partie du drame est là. Les islams sunnite et chi'ite sont frères, mais aujourd'hui frères ennemis. Au-delà des vieilles querelles sur la succession de Mahomet, qui restent féroces, un «lumpenprolétariat» chi'ite,exalté par l'exemple de la révolution iranienne si proche, règle ses comptes avec ceux qui l'ont brimé depuis la mort du gendre du Prophète,en l'an 661 de l'ère chrétienne, et revendique aussi sa part du gâteau dans une société riche en dollars et qui a plus changé en dix ans qu'en dix siècles.
Minoritaires dans le monde musulman (50 millions seulement), les fidèles d'Ali et de son dernier fils, Hussein, pèsent pourtant lourd à l'intérieur du monde arabe. Pauvres parmi les pauvres au Liban, ils y sont les plus nombreux à l'intérieur de la communauté musulmane. Ils représentent 60 % de la population en Irak, où le pouvoir politique est pourtant sunnite. 60 % aussi à Bahreïn, où ils sont confinés dans les quartiers les plus misérables. De 15 à 20 % de la population du Koweït, le nouvel Eldorado. Ils sont nombreux au Nord-Yémen et dans le sultanat d'Oman. Important, si l'on songe que ces deux petits pays comptent parmi les principaux pourvoyeurs de travailleurs immigrés dans les riches émirats. Ces hommes, presque toujours séparés de leurs familles, qui couchent sur les terrasses ou à l'intérieur des carcasses des grands immeubles en construction, sont en contact quotidien avec des Palestiniens.
Autre problème : ces derniers, formés dans les écoles techniques de l'UNRWA ou dans les - universités occidentales, occupent souvent des postes de responsabilité, fort bien rémunérés. Et leur degré de politisation est sans égal dans le monde arabe. Certains Palestiniens du Front du refus, ou tout simplement proches de l'Organisation de libération de la Palestine, étant les théoriciens les plus résolus de l'« arme du pétrole ».
Formidable menace ! Au débouché de ce monde éclaté en pleine crise, un pétrolier continue à franchir, toutes les sept minutes, le détroit d'Ormuz. Il suffirait d'un minage - effectif ou simplement annoncé par des « terroristes » - pour que la plupart des machines s'arrêtent très vite aux Etats-Unis, en Europe occidentale et au Japon. Mais le sultanat d'Oman, gardien naturel du détroit, ne dispose que d'un seul patrouilleur et d'un seul hélicoptère...
Autre point chaud, où va peut-être se jouer le sort de notre civilisation : l'Arabie Saoudite. Il ne faut pas surestimer les conséquences immédiates de l'assaut contre la grande mosquée de La Mecque, puisque les forces de sécurité ont rapidement repris le contrôle de la situation, malgré l'absence de deux des hommes forts du pays : le prince Fahd, présent au sommet de Tunis, et le prince Abdallah, chef de l'armée blanche, véritable garde prétorienne du trône, en vacances ou en mission au Maroc.
Reste l'immensité du blasphème et le caractère inouï du sacrilège. Pour en réaliser l'ampleur,il faudrait imaginer, dans la Chrétienté, une prise d'otages le jour de Pâques, à Saint-Pierre de Rome, par les disciples d'un Mgr Lefebvre surgis des banlieues ouvrières de la région parisienne. Voilà la vraie déclaration de guerre, celle qui ne sera jamais oubliée.
Les princes d'Arabie en sont conscients. Dès la mi-octobre, Fahd réunit à Taïf les représentants des émirats du Golfe, et le ministre irakien des Affaires étrangères assiste à cette séance secrète destinée à la création d'un véritable front anti-chi'ite. Quelques jours plus tard, Bagdad publie d'ailleurs un communiqué promettant son assistance militaire au Koweït et à Bahreïn, en cas de menace contre leur intégrité territoriale. « Protection » que le Koweït a longtemps tenté d'éviter, mais qui montre bien que l'Iran est devenu l'ennemi principal dans la région. Et, le 19 novembre, sortant du département d'Etat, où il vient de s'entretenir avec le secrétaire d'Etat Cyrus Vance, l'ambassadeur d'Arabie Saoudite aux Nations unies, Fayçal Alhegelan, déclare : « Nous apprécions la sagesse avec laquelle les Etats-Unis agissent dans la crise iranienne. » Pour ajouter aussitôt, en évoquant le blocage des avoirs iraniens dans les banques américaines : « II s'agit d'une situation exceptionnelle, qui n'aura pas d'effet sur l'Arabie Saoudite. »
La situation est évidemment totalement différente de celle de l'Iran, dans cet immense pays où l'émiettement de la population rend difficiles des manifestations de masse, même dans les grandes villes où une police secrète moins voyante que la Savak du chah n'hésite pourtant jamais à employer la manière forte. Plusieurs dizaines de milliers d'étrangers jugés peu sûrs ont été récemment expulsés. Et, en cas de troubles, la garde a pour seule consigne de « tirer dans le tas ».
Mais le danger reste grand. Certaines rumeurs ont fait état, récemment, d'une tentative de putsch dans l'armée de l'air. Une alliance est toujours possible entre nouveaux technocrates et jeunes officiers. Les Palestiniens sont particulièrement nombreux dans les cadres de l'industrie pétrolière, et ils disposent d'une masse de manœuvre avec les travailleurs immigrés, souvent de confession chi'ite.
En Israël, câble notre correspondant Hesi Carmel, on n'hésite pas à attribuer la responsabilité de l'opération de La Mecque à la section du Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP), jadis dirigé par feu Wadi Haddad. Le «coup», comme celui d'Entebbe, aurait été monté à Aden, devenue une véritable base rouge où se sont retrouvés aussi bien les Palestiniens les plus extrémistes que les survivants de l'Armée rouge japonaise et de la bande à Baader, ainsi que des gauchistes pakistanais turcs, souvent de confession chi'ite.
Obsession des services de renseignement ? Peut-être. Il n'en demeure pas moins que l'opération de La Mecque est à la fois une nouvelle source de complications au Proche-Orient, un élément de crise très grave à l'intérieur du monde arabe, et une faillite des services de sécurité saoudiens, même s'ils ont réussi à reprendre en main la situation.
Les Soviétiques, officiellement, gardent le silence. L'échec de la stratégie de front national, sur laquelle ils comptaient en Iran, les incite à la patience, tout comme leur enlisement en Afghanistan, contre les guerilleros qui meurent au cri de «Allah-o-akbar!» Mais la station de Bakou, qui émet en farsi (persan) à destination de l'Iran, a chauffé à blanc ses auditeurs pendant deux semaines, dans l'affaire des otages américains de Téhéran.
L'Europe des Neuf a mis près de quinze jours pour condamner cette violation de la loi internationale. L'Espagne, parfaitement cynique, a déjà fait savoir que ses aérodromes seraient interdits aux appareils américains en cas de pont aérien vers le Moyen-Orient.
Mais les avions-cargos géants n'ont plus besoin d'escales pour faire le tour du monde, et la patience américaine est à bout. La guerre de l'islam peut déboucher sans nouveau préavis sur une crise mondiale de première grandeur. C'est l'Occident tout entier qui serait alors pris en otage.
Yves Cuau - Avec Jacques Buob à Téhéran, Liliane Sichler à Bahreïn, Hesi Carmel à Jérusalem, Jérôme Dumoulin et Bernard Ullmann à Paris. (24 novembre 1979)
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