1. Le dénouement de la guerre oblige le Hezbollah à modérer ses
ambitions militaires au Liban
Un Hezbollah populaire, mais appelé à rendre des comptes face à
un premier ministre renforcé et une coalition antisyrienne mal en
point : la scène politique libanaise se retrouve changée à
l'issue du récent conflit face à Israël.
Si le Hezbollah a résisté militairement à Tsahal, le prix à payer
est trop lourd en termes de destruction pour que cette
performance puisse se transformer en victoire politique pour le
Parti de Dieu.
«Un nouvel équilibre des faiblesses a émergé de la guerre»
[Figaro - 08 septembre 2006]
2. Après le conflit militaire, le Hezbollah à l'heure des choix
Nasrallah : "Il n'y aura pas de présence armée du Hezbollah au
Liban sud. Si des soldats de l'armée libanaise y rencontrent un
homme armé, ils auront le droit de le désarmer", a-t-il ajouté.
De tels propos auraient été inimaginables avant le conflit.
Cette question était devenue la principale pomme de discorde
entre le parti chiite, soutenu par Damas et Téhéran, et la
majorité parlementaire pro-occidentale.
Il n'empêche que le "ni ni" de la formation chiite -ni présence
armée de ses hommes dans le sud, ni désarmement des combattants-
en laisse plus d'un sceptique sur les intentions du parti.
[AFP - 28 aout 2006]
3. Dangereux paradoxes iraniens
A mesure que la chaleur des combats s'éloigne, les véritables
contours de la situation au Proche-Orient se discernent mieux.
L'ampleur de la victoire du Hezbollah tout comme l'ampleur de sa
défaite ont créé une situation paradoxale en Iran, qu'il n'est
pas évident de débrouiller au premier abord.
[Alexandre Adler - Figaro - 07 septembre 2006]
4. La guerre civile musulmane
Le fossé entre sunnites et chiites au Moyen-Orient est-il à
présent plus profond que l'antagonisme entre Israël et les
Arabes ?
[Mai Yamani - Project Syndicate - Juillet 2006]
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Le dénouement de la guerre oblige le Hezbollah à modérer ses
ambitions militaires au Liban
L'analyse de Georges Malbrunot, grand reporter au service étranger du Figaro.
le 08 septembre 2006
Rubrique Opinions
Un Hezbollah populaire, mais appelé à rendre des comptes face à un
premier ministre renforcé et une coalition antisyrienne mal en
point : la scène politique libanaise se retrouve changée à l'issue
du récent conflit face à Israël. Les quatre semaines de guerre entre
le Hezbollah et Tsahal ont entraîné au Liban un rééquilibrage des
rapports de force entre des acteurs locaux, soucieux désormais de
calmer le jeu pour préserver une unité nationale toujours fragile.
Si le Hezbollah a résisté militairement à Tsahal, le prix à payer
est trop lourd en termes de destruction pour que cette performance
puisse se transformer en victoire politique pour le Parti de Dieu.
Pour la moitié des Libanais – 47% exactement selon un récent sondage
Ipsos réalisé pour le quotidien L'Orient-le-Jour – leur pays n'a pas
gagné la guerre face à Israël, contrairement à ce que claironnent
les cadres de la formation chiite.
Loin du triomphalisme de ses troupes, son chef, Cheikh Hassan
Nasrallah, affiche désormais un ton relativement conciliant. Dans
ses premières déclarations publiques, il reconnaît que s'il avait su
que le kidnapping de deux soldats israéliens entraînerait une
riposte aussi forte de l'État hébreu, il ne l'aurait pas ordonné. Il
promet également de ne pas s'en prendre à la Finul renforcée,
lorsque cette Force intérimaire des Nations unies se déploiera au
Liban-Sud. Et il assure enfin ne pas vouloir répondre aux
dernières «provocations» israéliennes. Nasrallah tient à gommer
l'image d'«aventurisme» qui lui a été accolée au début du conflit
déclenché face à l'État hébreu.
Qu'il le veuille ou non, le Hezbollah est bridé par la nouvelle
donne libanaise. «Le déploiement de l'armée au Liban-Sud rend
périlleux le recours aux armes de la part du Hezbollah», estime
Patrick Haenni, chercheur de l'International Crisis Group à
Beyrouth. En cas de reprise des hostilités avec Tsahal, qui paiera
côté libanais ? L'armée, qui serait une cible visible, et non pas le
Hezbollah. Exposer de la sorte cette armée placerait le mouvement
chiite en contradiction avec ses appels à l'unité nationale et ses
troupes n'apparaîtraient plus dès lors comme la pointe de la
résistance face à Tsahal. Compte tenu de cette nouvelle donne, à
court terme, un deuxième round d'affrontements de part et d'autre de
la frontière paraît peu probable. «Le Hezbollah va jouer la carte de
la stabilisation, estime un diplomate, il va chercher à engranger
les bénéfices de la guerre en attendant les prochaines élections.»
Le mouvement chiite pro-iranien peut se féliciter de voir son
désarmement écarté, au moins dans un avenir prévisible. La
résolution 1701 de l'ONU, qui a mis un terme aux hostilités, renvoie
le règlement de cette question à une entente politique entre
Libanais. Et lors de sa récente visite à Beyrouth, Kofi Annan, le
secrétaire général de l'ONU, a rappelé que la Finul nouvelle version
n'avait pas mandat de désarmer le Hezbollah. Mais à moyen terme, le
gouvernement de Fouad Siniora réclamera sans nul doute la poursuite
de l'intégration du Parti de Dieu dans les institutions nationales.
À cette fin, le premier ministre devrait proposer d'intégrer sa
branche militaire dans l'armée régulière : 51% des Libanais y sont
favorables, dont 15% de chiites, selon le sondage précité.
Face aux pressions auxquelles tôt ou tard le Hezbollah devra faire
face, la formation chiite aura beau jeu de rappeler son refus de
baisser la garde tant que l'État hébreu occupe les fermes de Chébaa
et que les prisonniers libanais détenus en Israël n'auront pas été
libérés. «En menaçant d'éliminer Nasrallah, Israël offre un nouvel
alibi au Hezbollah pour qu'il refuse de déposer les armes», ajoute
Karim Pakradouni, responsable des ex-Phalanges chrétiennes.
Au plan intérieur, aucun autre parti ni aucune alliance politique ne
semblent en mesure de contester sa puissance. Ses rivaux
antisyriens, regroupés autour du leader druze Walid Joumblatt et de
Saad Hariri, le fils de l'ancien premier ministre assassiné, à la
tête du Courant du futur, ne sortent pas vraiment grandis du récent
conflit. Ils ont d'ailleurs mis une sourdine à leur exigence de
désarmer le Hezbollah, préférant axer leurs critiques contre Israël
et la Syrie. Aux premiers jours de la guerre, le duo Hariri-
Joumblatt avait commis l'erreur de paraître aux côtés des
Américains, lorsque les deux alliés dénonçaient l'«irresponsabilité»
du Hezbollah. En disant non à la venue à Beyrouth de Condoleeza
Rice, la secrétaire d'État, Fouad Siniora est venue ensuite à leur
rescousse. C'est une autre leçon de cette guerre : le premier
ministre libanais s'est révélé durant le conflit. «Il a montré des
qualités d'homme d'État», constate un autre diplomate occidental. À
travers ce dirigeant qui n'est pas un chef de clan – chose rare au
Liban – s'est exprimé en fait un réveil de l'unité nationale,
matérialisé par l'accueil de milliers de déplaces chiites en zone
chrétienne.
Un Hezbollah appelé à rendre des comptes, une coalition antisyrienne
mal en point : «Un nouvel équilibre des faiblesses a émergé de la
guerre, qui pousse tout le monde à se parler», constate Patrick
Haenni. «Une chance à saisir», poursuit le politologue Ziad Majed.
Mais l'un et l'autre tempèrent cet optimisme en rappelant
les «calculs» de l'Iran et de la Syrie. Les deux parrains du
Hezbollah pourraient exploiter les ambiguïtés de la formation chiite
sur son désarmement, comme le remarque sans vergogne un de ses
cadres, «on reste, on disparaît», sous-entendu : «On garde nos
armes, mais on les cache.» Le Hezbollah va-t-il finalement
poursuivre sa «libanisation» pour se détacher de l'axe Téhéran-
Damas ? La réponse à cette question permettra de dire si le conflit
qui a ensanglanté le pays du Cèdre a, malgré tout, apporté quelque
bienfait aux institutions libanaises.
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Après le conflit militaire, le Hezbollah à l'heure des choix
Lundi 28 aout 2006, 13h19
Après ses succès militaires contre Israël, le Hezbollah semble avoir opté pour
une ligne politique modérée au moment où l'Etat libanais étend progressivement
son autorité sur tout le territoire et en particulier au Liban sud, fief du
Parti de Dieu.
Même si de nombreuses questions sur l'avenir du Liban restent sans réponse, le
conflit militaire entre le Hezbollah chiite et Israël a eu paradoxalement pour
mérite de mettre sur le devant de la scène l'Etat et l'armée libanais.
Sujet tabou depuis des décennies, l'engagement de Beyrouth à déployer son armée
au Liban sud a permis l'adoption de la résolution 1701 du Conseil de sécurité de
l'Onu, mettant fin aux hostilités.
Tout aussi significatif a été le soutien du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah,
au déploiement de la troupe et son accord pour que ses combattants ne soient
plus présents sur le terrain, à défaut d'être désarmés.
"La résistance (le Hezbollah, ndlr) sera un soutien pour l'armée libanaise et il
n'y aura pas de problème avec la Finul (Force intérimaire des Nations unies au
Liban) tant que sa mission n'est pas de désarmer la résistance", a déclaré
dimanche Hassan Nasrallah à la télévision privée libanaise NTV.
"Il n'y aura pas de présence armée du Hezbollah au Liban sud. Si des soldats de
l'armée libanaise y rencontrent un homme armé, ils auront le droit de le
désarmer", a-t-il ajouté.
De tels propos auraient été inimaginables avant le conflit. Le Hezbollah
refusait un quelconque rôle de l'armée à la frontière libano-israélienne en
estimant que seule sa milice avait les moyens et la souplesse nécessaires pour
faire face aux forces israéliennes.
Cette question était devenue la principale pomme de discorde entre le parti
chiite, soutenu par Damas et Téhéran, et la majorité parlementaire
pro-occidentale.
Les propos rassurants du chef du Hezbollah ont été traduits sur le terrain.
Les combattants chiites du Hezbollah ont évacué quatorze positions armées dans
le secteur disputé des fermes de Chebaa, frontalier d'Israël, où doit se
déployer la force internationale, a indiqué lundi une source des services de
sécurité libanais à l'AFP.
Ce retrait intervient alors que quelque 15.000 soldats de l'armée libanaise ont
entamé le 17 août leur déploiement dans le sud, pour la première fois depuis la
fin des années soixante.
Les fermes de Chebaa, petit territoire montagneux occupé par Israël depuis 1967
aux confins des frontières libanaises, syriennes et israéliennes, est revendiqué
par le Liban avec le soutien de Damas.
La "libération" de ce territoire constitue la principale revendication du
Hezbollah avec celle des détenus libanais en Israël.
Il n'empêche que le "ni ni" de la formation chiite -ni présence armée de ses
hommes dans le sud, ni désarmement des combattants- en laisse plus d'un
sceptique sur les intentions du parti.
"Comment savoir si les déclarations de Nasrallah ne relèvent pas de la tactique
?", s'interroge l'analyste libanais Michaël Young tout en reconnaissant que la
double présence de l'armée et des casques bleus aux frontières avec Israël
retireront à la guérilla chiite l'effet de "surprise" essentiel à leurs
opérations.
En attendant, le Hezbollah, qui reste armé dans d'autres régions du Liban
notamment la banlieue sud de Beyrouth, n'a pas fait connaître ses choix
stratégiques alors qu'il reste l'allié privilégié de Damas et Téhéran.
"Personne ne peut imposer le désarmement du Hezbollah s'il n'y a pas dialogue
inter-libanais, s'il n'y a pas chez les gens du Hezbollah quelque part un choix,
entre le Liban et l'axe syro-iranien", a résumé le leader et député druze Walid
Joumblatt.
Autant de questions qui devraient être sur l'agenda des discussions du
secrétaire général de l'Onu Kofi Annan à Beyrouth, Damas et Téhéran.
© AFP.
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Dangereux paradoxes iraniens
La chronique d'Alexandre Adler
Le figaro
07 septembre 2006
Rubrique Opinions
A mesure que la chaleur des combats s'éloigne, les véritables
contours de la situation au Proche-Orient se discernent mieux.
L'ampleur de la victoire du Hezbollah tout comme l'ampleur de sa
défaite ont créé une situation paradoxale en Iran, qu'il n'est pas
évident de débrouiller au premier abord. Ampleur de la victoire : le
Hezbollah a fait la démonstration qu'Israël n'avait ni les moyens de
la guerre éclair, ni ceux des grandes opérations commandos d'antan.
Entebbe est loin, les grandes offensives blindées dans le Golan et
le Sinaï le sont aussi. Dans ce contexte, une attaque solitaire
d'Israël contre les centres nucléaires clandestins de l'Iran semble
improbable.
De toutes les manières, personne ne pouvait imaginer dans l'état
d'imbrication des stratégies de Jérusalem et de Washington que les
Israéliens aient jamais pu envisager d'agir seuls. Après ce premier
round au sol, au Liban, les ayatollahs peuvent dormir tranquille ;
ils ne négocieront pas avant un certain temps sous la menace de
représailles militaires immédiates et définitives. Le prestige
personnel de Nasrallah tout comme le prestige collectif du Hezbollah
ont atteint une sorte de zénith dans le monde arabe, en dehors de
l'Irak évidemment. Mais, derrière cette apparente victoire, se cache
là aussi une paradoxale défaite.
Le Hezbollah avait en effet deux grands objectifs en attaquant
Tsahal. Le premier objectif était purement libanais : relégitimer
l'existence d'un parti armé chiite ayant, de facto, le monopole de
la violence légitime dans le territoire libanais, en cojoignant la
stratégie de harcèlement d'Israël sur sa frontière nord avec celle
du Hamas. Ce dernier est par ailleurs légitimé démocratiquement et,
pour la première fois depuis 1970, en mesure de rétablir une
alliance stratégique des Palestiniens et de la Syrie. Or quelle est
la situation après trois semaines de cessez-le-feu ?
Le Hezbollah doit faire mine d'accepter à ses côtés une armée
libanaise nationale et replier en tout état de cause ses missiles
plus au nord, même s'il paraît douteux qu'on le désarme réellement.
D'autre part, le Hamas, passé quelque peu au second plan, a tiré de
cette crise la leçon qu'il valait mieux sauver pour l'instant
l'existence de l'Autorité palestinienne, fût-ce au prix d'un
compromis avec le Fatah d'Abou Mazen. Nous avons donc bien là un
vaincu, c'est le chef de la tendance la plus dure, prosyrienne du
Hamas, Meshaal, qui, depuis Damas, avait cherché à empêcher cette
réconciliation des partis palestiniens sur le terrain en étroite
alliance avec le Hezbollah. Mais si l'on considère à présent le
second objectif, iranien celui-là, et surtout chiite, de l'offensive
de Nasrallah, on en arrive à un constat d'échec plus spectaculaire
encore.
Le président Ahmadinedjad et le courant Hodjatieh dont il provient
est connu depuis près de quarante ans pour sa proximité idéologique
des intégristes sunnites de la confrérie des Frères musulmans. Lui
et ses amis ont bien davantage lu et médité le doctrinaire égyptien
Sayed Qotb, qu'ils ne sont familiers des classiques iraniens (ou
libanais, ou irakiens) du chiisme duodécimain. C'est dire si, pour
eux, l'actuelle guerre civile interreligieuse qui dévaste l'Irak est
ressentie comme une tragédie. Cette guerre, en effet, contraint
quasiment les chiites irakiens à quémander un appui politico-
militaire des États-Unis qui va à l'encontre de tout ce qu'ils
pensent.
En poussant le fidèle Nasrallah à rechercher sur le terrain libano-
israélien un lieu symbolique où sunnites et chiites apparaîtraient
cette fois-ci unis contre l'ennemi sioniste, Ahmadinedjad, son allié
irakien, Moqtada Sadr, et ses relais libanais ont voulu instaurer
une logique inverse et plus puissante que celle qui s'installe
inexorablement à Bagdad. Le souffle des bombardements de Tsahal
devait éteindre, une fois pour toutes, l'incendie irakien. Or
c'était compter sans la vigueur des soutiens sunnites au djihad
irakien qui n'a cessé de massacrer des chiites autour de Bagdad
pendant toute la crise, qui n'aura connu aucune trêve de Dieu ;
c'était aussi compter sans l'attention passionnée que la communauté
chiite – dont le centre spirituel véritable est, rappelons-le, en
Irak – porte au succès des gouvernements inspirés par le grand
ayatollah Sistani et maintenus par la présence militaire américaine
sur place.
Une fois le bilan véritable tiré à Téhéran par l'entourage
stratégique du Guide Khamenei, la décision semble bien avoir été
prise de négocier avec les États-Unis et l'Europe et, en envoyant
l'ancien président libéral Khatami en avant-garde à Washington,
d'ouvrir la porte à une sorte d'union nationale à l'iranienne. On
comprend mieux ainsi pourquoi Nasrallah, toujours inspiré par
Téhéran, a cru devoir faire des excuses publiques au peuple libanais
pour la prise d'otages des soldats israéliens. Ce n'est plus en
effet exactement le même vent qui souffle de la maison mère. L'heure
est venue pour Téhéran de proclamer sa victoire et de s'engager sur
la voie d'un compromis. Les Occidentaux comprendront-ils ces signaux
complexes à temps, pour éviter un choc inutile? On peut l'espérer,
mais aussi constater modestement que le sacrifice consenti par
l'armée israélienne n'aura pas été totalement vain. Il va de soi que
ce succès diplomatique indirect se paye pour Israël de la révélation
douloureuse qu'un État riche et occidentalisé ne sait plus tout à
fait bien faire la guerre. Et cette révélation n'a pas fini de
menacer la fragile existence de l'État hébreu.
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La guerre civile musulmane
Mai Yamani
Project Syndicate
Juillet 2006
Le fossé entre sunnites et chiites au Moyen-Orient est-il à présent plus profond
que l'antagonisme entre Israël et les Arabes ? On pourrait le croire en voyant
la réaction de certains gouvernements arabes aux décisions du Hezbollah
d'attaquer Israël. Alors que les bombes israéliennes tombent sur Beyrouth et
Tyr, L'Arabie Saoudite, peut-être l'état arabe musulman le plus conservateur de
tous, a ouvertement condamné les actes du Hezbollah chiite qui a initié le
conflit contre Israël. Jamais auparavant, dans l'histoire du conflit
israélo-arabe, un État qui se considère comme le leader des peuple arabes
musulmans n'avait soutenu Israël si ouvertement.
En outre, la rupture de l'Arabie Saoudite avec le Hezbollah n'est pas un cas
unique. L'Égypte et la Jordanie ont aussi catégoriquement condamné le Hezbollah
et son dirigeant, le cheik Hassan Nasrallah, pour leur aventurisme.
Qu'y a-t-il derrière cette étonnante situation ? Sommes-nous en train de vivre
un tournant fondamental dans les relations entre le nationalisme arabe et le
sectarisme islamique ? Le gouvernement sunnite d'Arabie Saoudite ressent-il
davantage de peur et d'inquiétude devant l'Islam chiite qu'il ne s'implique dans
l'unité arabe et la cause palestinienne ?
Les dénonciations du Hezbollah par des Arabes suggèrent que le fossé sectaire
musulman, déjà évident dans les violences quotidiennes en Irak, se creuse et
s'intensifie à travers le Moyen-Orient. La volonté du président George W. Bush
de détruire les sociétés gelées du monde arabe était condamnée à dresser les
forces de la modernisation contre les éléments traditionnels des sociétés
islamiques et arabes. Il semble à la place avoir libéré les forces les plus
ataviques de la région. L'ouverture de cette boîte de Pandore a pu donner
naissance à une ère encore plus horrible de violence généralisée, à ce qui ne
peut être qualifié sans doute que de “guerre civile musulmane.”
Le fossé chiite-sunnite existe depuis l'aube de l'histoire de l'Islam, mais
l'isolation géographique et ethnique de l'Iran chiite non-arabe, ainsi que la
domination de leurs minorités chiites par les pays arabes sunnites, a
généralement laissé cette rivalité en arrière-plan. Ces tensions ont reculé
davantage lors de la vague “d'islamisation” créée par la révolution iranienne,
car dans son sillage l'identité sunnite sectaire des Arabes a été davantage
repoussée à l'arrière-plan à mesure qu'apparaissait une affirmation “islamique”
généralisée.
Tout cela a changé lorsqu'Al Qaeda, un groupe terroriste sunnite qui s'inspire
largement de l'idéologie et du personnel saoudiens wahabbites, a lancé ses
attaques contre l'Amérique en septembre 2001. Une branche spécifiquement sunnite
de l'Islam militant était en marche. Lorsque les États-Unis ont lancé des
guerres à la fois contre les Talibans sunnites en Afghanistan et contre le
régime sunnite irakien, cette nouvelle tendance radicale sunnite a acquis
davantage d'audace encore.
Les Arabes sunnites de la région, qui ont désormais gagné en assurance, voient
Israël et l'Occident comme une seule menace, l'autre comprenant le prétendu
“croissant chiite” – l'arc de terre qui s'étend du Liban à l'Iran en passant par
la Syrie et l'Irak, habité par les supposés hérétiques chiites. Les dirigeants
d'Arabie Saoudite, en tant que gardiens des sites sacrés de la foi musulmane de
la Mecque et de Médine, ressentent peut-être cette menace avec plus d'acuité.
Pour les sunnites, les chiites ne se contentent pas de dominer les régions
riches en pétrole d'Iran, d'Irak et les régions de l'est de l'Arabie saoudite,
ils essayent aussi, par les actes du Hezbollah, d'usurper le rôle de
“protecteur” du rêve central de tous les Arabes, la cause palestinienne. C'est
parce que la famille royale saoudienne dérive sa légitimité d'une forme stricte
de l'islam sunnite et met en doute la loyauté de sa population chiite que le
royaume s'écarte du Hezbollah.
L'ironie de la chose, c'est que l'Amérique, protectrice de longue date de
l'Arabie Saoudite, a rendu la prise de responsabilité chiite possible en
renversant Saddam Hussein et en mettant les partis chiites au pouvoir en Irak.
L'administration Bush semble reconnaître ce qu'elle a fait ; à mesure que l'arc
chiite s'élève dans l'est du monde musulman arabe, les États-Unis tentent de
consolider leur protection de l'arc sunnite – l'Égypte, la Jordanie et l'Arabie
Saoudite – à l'ouest de la région. Israël, autrefois ennemi implacable de la
cause arabe, semble aujourd'hui encastré dans cette structure défensive.
Mais une telle position défensive est forcément instable, par le seul fait des
sentiments panarabes. Aujourd'hui, les citoyens saoudiens ordinaires ne
décollent pas d'Al Jazeera et autres réseaux de TV arabes par satellite pour
suivre les événements à Gaza et au sud du Liban. Ils voient couler le sang arabe
(pas chiite), et seul le Hezbollah répondre. Pour eux, le Hezbollah est devenu
un modèle héroïque de résistance.
Cette situation pousse l'État saoudien à agrandir le schisme sunnite-chiite.
Après la dénonciation officielle du Hezbollah par le royaume, l'État saoudien a
demandé à son clergé wahhabite officiel d'émettre des fatwas condamnant le
Hezbollah en tant qu'hérétique et chiite déviant. De telles condamnations ne
peuvent qu'exacerber les divisions sectaires à l'intérieur de l'Arabie Saoudite
et dans la région.
Devant l'aggravation de ces antagonismes, les régimes sunnites finiront-ils par
croire qu'ils ont besoin de leur propre Hezbollah pour combattre dans leur coin
? S'ils parviennent à cette conclusion, ils n'auront pas besoin de chercher bien
loin, car les combattants de ce type ont déjà suivi un entraînement - dispensé
par Al Qaeda.
Le dernier ouvrage de Mai Yamani s'intitule Cradle of Islam [berceau de
l'Islam]. Elle est chercheur à Chatham House, Londres.
Copyright: Project Syndicate, 2006.
www.project-syndicate.org
Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot
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