Valeurs Actuelles n° 3635 paru le 28 Juillet 2006
Proche-orient - La guerre des frères ennemis
Une partie du monde musulman se réjouit tout bas des opérations israéliennes
contre le Hezbollah. Un reflet des tensions profondes qui dressent les sunnites
contre les chiites de Bagdad à Beyrouth.
Cette guerre menée par Israël révèle un phénomène nouveau et intéressant : pour
la première fois depuis 1948, la plupart des pays arabes ont pris parti pour
l'État hébreu ou, du moins, contre ses principaux adversaires, le Hamas
palestinien et le Hezbollah libanais. Le 18 juillet, le président égyptien Hosni
Moubarak déclare dans une interview au quotidien Al-Watan al-Yom : « Personne ne
met en cause le droit du peuple à résister aux puissances occupantes, mais il
faut tenir compte au préalable des gains et des pertes… Les combattants des
organisations de résistance palestinienne et libanaise n'ont obtenu que des
gains limités, et c'est le peuple qui paie le prix… En attisant les tensions,
elles ont ignoré le but fondamental des Palestiniens, qui est la mise en place
d'un État indépendant. »
Même analyse de la part du roi Abdallah II de Jordanie, qui rencontrait Moubarak
la semaine dernière : « De l'aventurisme. » Saad al-Hariri, fils du premier
ministre libanais assassiné Rafic Hariri et chef de la coalition antisyrienne à
Beyrouth, confirme, dans une interview au journal saoudien Okaz : « Des
aventuriers nous ont plongés dans une situation inextricable. »
Le prince Saudi al-Fayçal, ministre saoudien des Affaires étrangères, va plus
loin encore : « Le gouvernement libanais doit exercer sa souveraineté sur
l'ensemble de son territoire », déclare-t-il le 18 juillet dans une conférence
de presse. Ce qui implique l'élimination d'un Hezbollah plus puissant, en termes
militaires, que l'armée nationale libanaise : une tâche qu'Israël seul peut
mener à bien. Le prince souligne : les opérations israéliennes actuelles ont été
provoquées « par certains éléments au Liban et par ceux qui sont derrière eux ».
Une allusion à la Syrie et au Liban.
Derrière ces prises de position, il y a avant toute chose un choix stratégique.
L'Égypte, la Jordanie, les Libanais non-chiites et l'Arabie saoudite misent sur
la paix et le développe-ment économique. Le Hamas, le Hezbollah, la Syrie et
l'Iran misent sur la confrontation avec l'Occident et un nouveau cycle
révolutionnaire au Proche-Orient.
Mais il y a aussi des tensions plus profondes. Religieuses et communautaires.
Les conserva-teurs arabes sont pour la plupart sunnites, avec l'appoint des
communautés chrétiennes résiduelles et de sectes marginales, comme les ibadites
d'Oman, qui se rattachent au kharéjisme.
Les révolutionnaires sont pour la plupart chiites ou proches du chiisme. En
Iran, en Irak, au Liban du Sud, il s'agit de chiites duodécimains, qui croient
au retour du douzième imam issu de la famille d'Ali : le messie de l'islam. En
Syrie, la communauté alaouite qui contrôle le pays depuis le décès d'Hafez
el-Assad appartient à un courant dissident du chiisme. Mais elle s'est alliée
aux duodécimains pour des raisons tactiques.
Le cas du Hamas palestinien est plus complexe : c'est une organisation sunnite,
rattachée aux Frères musulmans. Mais elle est alliée, là encore pour des raisons
tactiques, au Hezbollah, à la Syrie et à l'Iran. C'est à Damas que s'est réfugié
Khaled al-Meshal, le chef de la tendance "dure" du Hamas, considéré comme
l'inspirateur des tirs de roquettes Kassam contre Israël et de l'enlèvement du
caporal israélien Guilad Shalit. C'est de Syrie et d'Iran que les Brigades
Ezzedine al-Qassam, la branche militaire du Hamas, ont reçu leurs matériels les
plus perfectionnés.
Pendant la majeure partie de l'histoire musulmane, le sunnisme et le chiisme se
sont livré une lutte à mort : chaque parti considérait l'autre comme renégat ou
païen, ce qui lui ôtait le bénéfice des règles coraniques de la guerre. Les
vaincus – y compris les non-combattants, les femmes ou les enfants – étaient
massacrés ou vendus en esclavage. Leurs lieux de culte étaient abattus, leurs
tombes profanées. Le sunnisme ayant prévalu dans la plus grande partie du monde
musulman à partir du XIVe siècle, de nombreux chiites en ont été réduits, pour
survivre, à pratiquer la fameuse taqiya ou "dissimulation" (feindre un
ralliement au sunnisme). Au Liban du Sud, jusqu'au début du XXe siècle, ce
comportement pouvait aller jusqu'à une prétendue appartenance au christianisme :
les chrétiens et les juifs étant considérés comme des « croyants », donc pourvus
de certains droits.
Un combat contre les "croisés" et les "sionistes".
La révolution islamique iranienne de 1979 a été avant tout une révolution
chiite. Si elle s'est attaquée en priorité aux « Satans » américain, britannique
et israélien, elle n'a pas négligé pour autant l'adversaire sunnite : de la
tentative de « coup d'État religieux » à la Grande Mosquée de La Mecque, en
novembre 1979, dont l'objet était le renversement de la monarchie saoudienne[*],
à la guerre contre l'Irak de Saddam Hussein (1980-1988), alors contrôlé par les
sunnites, en passant par la mise en place d'un mouvement politique et militaire
chiite au Liban – connu d'abord sous le nom de Amal –, le Hezbollah.
En Iran même, les sunnites (15 à 20 % de la population) ont perdu l'égalité
civile et religieuse dont ils bénéficiaient sous le chah : ils n'ont droit ni à
des mosquées séparées, ni à des écoles religieuses, ni même à la reconnaissance
de leurs rites matrimoniaux.
Des sunnites mariés selon la loi sunnite sont considérés dans la République
islamique d'Iran comme des « fornicateurs », crime entraînant des peines de
flagellation, parfois la mort. Enfin, l'idée que le chiisme a droit à sa propre
bombe atomique joue un rôle non négligeable dans l'effort nucléaire actuel :
surtout depuis l'acquisition par le Pakistan, en 1998, d'une « bombe sunnite ».
Par réaction, les intégristes sunnites ont eu tendance, depuis vingt-sept ans, à
rétablir des mesures extrêmes contre les chiites : massacres et exactions en
Afghanistan sous les talibans, discriminations et pogroms à répétition au
Pakistan.
Sans aller jusque-là, l'Arabie saoudite et certains pays du Golfe surveillent de
très près leurs propres minorités chiites. La province saoudienne du Hassa, où
sont concentrés presque tous les champs de pétrole du royaume, serait chiite à
60 %. À Bahrein, l'émir et la classe dirigeante sont sunnites, mais la
population est chiite à 80 %. Pour l'instant, elle n'a pas bougé.
Les chiites, à Bagdad, ont pris le pouvoir.
Le rapport des forces entre sunnites et chiites s'est modifié en faveur des
seconds en 2003, avec la chute de Saddam Hussein en avril 2003 : du jour au
lendemain, les chiites irakiens – 60 % de la population – ont pris le contrôle
de la moitié du pays et acquis une position dominante au Parlement, au
gouvernement et dans les structures de sécurité du nouveau régime. Une situation
que les sunnites irakiens, hier maîtres du pays, ne peuvent accepter et qui
préoccupe les autres sunnites, du Caire à Islamabad.
L'élimination du Hezbollah constitue au contraire un coup d'arrêt. Même si c'est
à Israël qu'on la doit. Une seule exception dans cette unanimité : Al-Qaïda.
L'organisation d'Oussama ben Laden estime que le meilleur moyen de combattre le
chiisme est d'aller plus loin encore que lui dans le combat contre les « croisés
» (l'Occident chrétien) et les « sionistes » (Israël)[[*] - NDCID - c'est le
même raisonnement qui est à la source de l'effort de financement de mosquées
wahabites partout dans le monde par l'Arabie Saoudite depuis 1980]. Elle n'a
cessé de le répéter dans ses différents communiqués de victoire. La surenchère
sanglante s'observe en Irak où les attentats font une centaine de morts par
semaine.
Michel Gurfinkiel
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Voir aussi notre bulletin n°2201 du jeudi 27/7/2006
BULLETIN SPECIAL : "Disproportion" ? : Israël contre le nucléaire iranien (voir
la video) et l'axe Hezbollah-Damas-Téhéran-Moscou
http://fr.groups.yahoo.com/group/CID-DemocratieMoyenOrient/message/2201
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Le combat du Hezbollah attise les tensions entre sunnites et chiites
libanais
Vendredi 28 juillet 2006, 12h29
L'actuel combat du Hezbollah contre Israël attise les critiques
échangées entre sunnites et chiites libanais, qui s'accusent
mutuellement "d'aventurisme" ou de "lâcheté", faisant courir des
risques à la fragile cohésion nationale.
"Ils ne se battent plus pour la libération du pays mais pour les
Perses qui ont choisi notre pays pour régler leurs comptes avec les
Etats-Unis et Israël", affirme Imad, un décorateur de 52 ans, qui
habite dans le fief sunnite de Aïcha Bakkar, à Beyrouth.
Les habitants de ce quartier, qui avaient salué il y a six ans la
fin de l'occupation israélienne d'une zone du Liban sud sous les
coups de boutoir du Hezbollah, ne portent plus aujourd'hui dans leur
coeur Hassan Nasrallah, chef adulé du parti de Dieu, chiite.
"Ce n'est pas une résistance nationale mais une résistance
monocolore, c'est une organisation de chiites qui agit dans
l'intérêt exclusif de cette communauté", ajoute ce père de deux
enfants, revenu récemment au pays après plus de 20 ans dans les pays
du Golfe.
Ces propos ulcèrent Sana, institutrice chiite de 24 ans, qui a fui
les bombardements de la banlieue sud de Beyrouth. "Accuser Nasrallah
de défendre les chiites est une injure: les fermes de Chebaa sont
sunnites et l'échange de prisonniers doit redonner la liberté à un
druze condamné par Israël", soutient-elle.
Elle se référait au secteur controversé des fermes de Chebaa,
conquis par Israël sur la Syrie en 1967 et réclamé par Beyrouth avec
l'accord verbal de Damas.
La rivalité, qui oppose depuis 1.400 ans les deux branches de
l'Islam, s'est ravivée à l'occasion de ce conflit. Au début de la
conflagration, d'ailleurs, l'Arabie Saoudite, pilier du sunnisme,
soutenue par l'Egypte et la Jordanie, avait critiqué "l'aventurisme"
du Hezbollah.
Dans la ville sunnite septentrionale de Tripoli, Me Nabil Mourad
accuse le Hezbollah d'avoir provoqué la guerre. "Il est responsable
de la destruction du Liban car il veut maintenir ouvert le front
avec Israël et l'attiser quand bon lui semble", prétend-il. "Il faut
fermer ce front comme l'a fait Damas avec son plateau du Golan
occupé, où il n'y pas eu d'incidents depuis plus de 30 ans",
proclame cet avocat.
Mais Mahmoud, 56 ans, employé dans un ministère et qui habite Bir al-
Abed, un quartier de la banlieue sud chiite désormais en ruines,
réfute ces arguments. "Le Hezbollah est composé d'habitants du Liban
sud qui veulent vivre en paix mais dans la dignité", relève-t-il.
"Seyyed Nasrallah a clairement dit qu'une fois récupérées les fermes
de Chebaa et nos prisonniers rendus, le conflit s'arrêtera. Il ne se
complait pas dans la guerre", assure-t-il.
Mais, traumatisés par l'Irak où, après 80 ans, les sunnites ont dû
abandonner le pouvoir aux chiites après l'invasion américaine de
mars 2003, beaucoup de sunnites ont peur de voir le même scénario se
reproduire au Liban.
"S'ils gagnent, ils nous imposeront leur loi et s'ils perdent ils
nous feront porter le chapeau. Nous serons leur prochaine cible",
craint Hayat, 63 ans, de Aïcha Bakkar.
Partisane de l'ancien Premier ministre assassiné Rafic Hariri, elle
est convaincue que le Hezbollah a allumé la mèche pour faire voler
en éclats le gouvernement actuel de Fouad Siniora.
"Ceux qui disent que ces combats ont été déclenchés par les chiites
sont des traîtres. C'est une guerre menée contre tout le Liban et
quand nous gagnerons nous leur demanderons des comptes", lance
Ramzi, un coiffeur chiite de Baalbeck, dans la vallée de la Békaa.
Conscient de ces problèmes, le Hezbollah a souligné vendredi son
désir de préserver l'unité nationale. "Nous voulons que les Libanais
et le gouvernement parlent d'une seule voix", a affirmé le député du
mouvement chiite Hassan Fadallah pour expliquer la décision du parti
de Dieu de soutenir le plan de paix présenté par le Premier ministre
libanais.
© AFP.
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