Antisémitisme: la Bicyclette bleue déraille
Par Didier Daeninckx
Vendredi 28 novembre 2003
Israël Shamir et son livre, L'autre visage d'Israël.
Régine Deforges tient boutique littéraire,deux fois par mois,dans les colonnes
de l'Humanité. L'une de ses dernières chroniques s'intitule "L'éclaircie"
(édition du 5 novembre 2003). Elle y traite des déclarations de ce courageux
général d'aviation israélien, Yiftah Spector, qui voit dans l'accélération des
occupations de terres par les colons l'un des dangers majeurs pour l'existence
même d'Israël.Alors que les états de service de ce gradé de haut rang montrent
qu'il a participé à toutes les batailles décisives,il ne craint pas d'affirmer
aujourd'hui qu'il "s'engage à ne plus obéir aux ordres illégaux et immoraux" et
qu'il refusera de "prendre part à des attaques aériennes contre des centres de
population civile". Il appelle enfin chaque soldat israélien à désobéir "si un
drapeau noir se lève dans sa conscience" à la réception d'un ordre immoral.
La deuxième partie de la chronique est consacrée au plan de paix présenté à
Genève par deux anciens ministres, l'un israélien, l'autre palestinien, basé sur
l'abandon par les Palestiniens de la notion de "retour", le partage de la
souveraineté sur Jérusalem, et la restitution par l'Etat Hébreu de près de 98%
de la Cisjordanie.
Si l'article s'était terminé là, nous ne pourrions que souscrire à la vision de
Régine Deforges et nous poser, également, la question qui clôt le paragra-phe :
"Une éclaircie se ferait-elle dans le ciel israélo-palestinien?".
Hélas, les dix lignes suivantes ruinent l'espoir, un moment entrevu, d'une
convergence possible avec l'auteure de La bicyclette bleue. Elle écrit en effet
ceci: "Le livre d'Israël Shamir, L'Autre visage d'Israël, a été retiré de la
vente, à la suite de pressions sur Denis Bourgeois, coéditeur avec Franck
Spengler, de l'ouvrage, sous prétexte de 'passages antisémites'.
'Des passages de la traduction française, lus trop hâtivement, présentent un
caractère antisémite. Aussi, les éditions Balland ont-elles décidé d'interrom-
pre immédiatement la commercialisation de l'ouvrage' a annoncé Denis Bourgeois
contre l'avis de Franck Spengler.Selon l'éditeur,'l'auteur de ce livre traduit
de l'anglais, citoyen israélien d'origine russe, s'en prend à la politique
actuelle du gouvernement Sharon et prône la création pacifique d'un Etat
israélo-palestinien'".
Et Régine Deforges de conclure ironiquement: "Prise de position qui mérite pour
le moins que l'on retire le livre de la vente avant de le brûler, et l'auteur
avec."
La première remarque que l'on peut faire est,que s'agissant "d'antisémitisme",
le recours à l'image des livres et des corps brûlés, pour protester contre la
censure d'un ouvrage, est saisissant.
Le problème, c'est que si la billettiste de l'Humanité prend la défense de
l'auteur et de l'un de ses éditeurs persévérants, elle ne nous dit rien du
contenu de "L'autre visage d'Israël", texte que nous nous sommes procurés. Une
lecture, même rapide, fait apparaître que l'accusation infamante portée sur
cette entreprise n'est pas dénuée de bases.
Première surprise: l'édition anglaise a été traduite par un certain Marcel
Charbonnier qui laisse traîner ses courriers sur le site du militant négation-
niste de Serge Thion ainsi que sur celui de Christian Bouchet, le fondateur du
groupuscule néo-nazi Unité Radicale. Lorsqu'il ne traduit pas, il qualifie la
Sorbonne de "Territoire Français Occupé" et menace ses interlocuteurs en ces
termes: "Dites, s'il vous plaît à vos amis israéliens, lorsqu'ils devront
dégager de la Palestine, que le dernier à quitter n'oublie pas d'éteindre sa
menorah, et rappelez-leur que le Tserfatit est le pays le plus antisémite sur la
planète: par conséquent, il sera préférable pour eux de s'embarquer sur Exodus
II à destination du Kamtchatka: Not in my garden!".
On précisera que la menorah est le chandelier du culte juif, et que le terme
Tserfatit désigne la France.Marcel Charbonnier avait déjà publié Israël Shamir
sur son site Point d'Information Palestine, en mars dernier. Une diatribe
intitulée "Les oreilles de Midas" dans laquelle il était question de "juiverie
qui pousse à la guerre". Cela avait entraîné une ferme condamnation de Shamir et
de Charbonnier de la part de l'Association France Palestine Solidarité et de son
président monsieur Ravenel, comme le précise Ariane Chemin dans le Monde du 4
avril 2003..
Voilà pour le traducteur,mais on nous répondra que ce n'est que le traducteur.
Allons plus avant.
Le texte a ensuite été "établi", c'est-à-dire vérifié, par une vieille
connais-sance:Maria Poumier.Cette collaboratrice active de Roger Garaudy est
également du cercle premier de la Vieille Taupe, en compagnie de Pierre
Guillaume et de Serge Thion. On la retrouve dans toutes les tentatives
rouges-brunes de ces dernières années. Elle parvient à donner le change en
voyageant en Palestine aux côtés de personnalités d'extrême-gauche,qui ignorent
probablement qu'elle fait ensuite figurer leurs noms près du sien pour troubler
les esprits. Elle milite pour Cuba,horizon d'élection de Régine Deforges,et se
faitrégulièrement inviter par l'ambassade comme le 21 octobre dernier, pour le
150ème anniver-saire de la naissance de José Marti. Là encore, muni de ce
précieux viatique, elle profite du trouble pour fournir des articles sur le
Moyen-Orient aux sites pro-castristes français qui se trouvent aujourd'hui dans
la position délicate de les nettoyer de leurs archives.
Mais venons-en à l'auteur lui-même,Israël Shamir,dont les collaborations
fleurissent sur les sites négationnistes les plus nauséeux. Sa dernière
contribution au site du plagiaire Serge Thion date du 25 novembre 2003. Sous le
titre: "Il est minuit moins cinq, docteur Sharon", il liste les crimes perpétrés
par les Juifs durant ces deux derniers siècles, parmi lesquels "les massacres
massifs de prisonniers de guerre allemands en 1946" et révèle que les Israéliens
"ont été impliqués dans l'assassinat du président Kennedy", et probablement dans
celui "d'Anna Lindh, ministre suédoise des Affaires étrangères qui appelait au
boycott d'Israël".
Tout ceci n'est qu'une entrée en matière, car le plus accusateur est dans ce
livre défendu par Régine Deforges, imprimé sur près de 400 pages. Le journa-
liste Johan Weisz, du site Proche-Orient.Info a recensé tous les passages
antisémites imputables à Israël Shamir. Un torrent de boue. Qu'on en juge à
partir de ces seuls exemples que l'on pourrait aisément multiplier:
- "Jésus sauve, mais Moïse investit. L'influence juive ne s'arrête pas là ou le
dollar s'arrête".
- "Il faudrait considérer les Protocoles des Sages de Sion comme un "pamphlet
politique". "Apparemment, certaines idées des Protocoles ne seraient pas
étrangères à certains Juifs".
- "En fait, si les Protocoles n'avaient aucun lien avec la réalité, ils
n'auraient pas la popularité qui est la leur".
- "Les Etats-Unis soutiennent à fond la machine de guerre judéo-nazie", "Les
plans des judéo-nazis sont sur la table.Les médias qu'ils contrôlent étouffent
les reportages et les commentaires sur l'holocauste palestinien".
- "L'état juif doit être dénazifié, aussi complètement que l'Allemagne l'a été
en 1945".
- "Elie Wiesel, le pleurnicheur holocaustien "par ici la monnaie".
On arrêtera là avec les citations de ce "citoyen israélien d'origine russe".
La parution de ce brûlot antisémite autour duquel s'agitent les spectres de la
secte de la Vieille Taupe détonne dans le catalogue des éditions Blanche
dirigées par Franck Spengler. L'essentiel des titres relève en effet du genre
érotique. On trouve par exemple la littérature leste de Serge Quadruppani et
quelques histoires à faire rosir les collégiennes issues de la plume de...
Régine Deforges.
Même si c'est assez piquant à noter, cela n'explique pas qu'elle ait pris la
défense d'une publication aussi effrayante que "L'autre visage d'Israël".
L'ar-ticle de Régine Deforges a suscité des réactions indignées. Le responsable
de la rubrique, contacté par nos soins, nous a confirmé le 27 novembre que son
journal n'avait pas jugé utile de publier le moindre écho pour informer les
lecteurs du contenu réel du livre d'Israël Shamir. Il s'est contenté de faire un
procès d'intention à la rédaction d'amnistia.net avant de raccrocher au nez de
notre journaliste. Une position qui ne fait pas l'unanimité à l'Humanité. Selon
lui, nous serions en fait animés par le désir d'affirmer que Régine Deforges
serait antisémite et que l'Humanité participerait à une "campagne". Pour en
savoir plus, voir le mail envoyé à la rédaction de l'Humanité par Gilles
Karmasyn.(http://www.phdn.org/antisem/antision/index.html)
Il ne lui vient pas à l'esprit, au moment où le journal de Jaurès s'apprête à
fêter son centenaire, que nous nous attachons à informer sur les tentatives de
banalisation du discours raciste, et celui de Shamir en est l'un des plus
insidieux.
Une dernière chose. Le fait que le patron des éditions Blanche, Franck Spengler,
soit le fils de Régine Deforges, (ce qu'elle oublie de le mentionner dans son
plaidoyer) ne nous éclaire pas davantage, sinon sur la déontologie qui a cours
dans un certain monde littéraire. Cela signifie simplement que, parfois, une
Bicyclette bleue peut se transformer en sinistre tandem.
©www.amnistia.net
_______________________________________________________________________________